Grèce, Chypre et Turquie : des tensions permanentes

Par Aleksandra Krasteva | 18 octobre 2011

Pour citer cet article : Aleksandra Krasteva, “Grèce, Chypre et Turquie : des tensions permanentes”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 18 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1278, consulté le 19 avril 2021

Alors que la présidence chypriote de l’Union européenne approche, la question de la relation conflictuelle entre d’un côté Chypre et la Grèce, et de l’autre la Turquie et la partie Nord de Chypre, refait surface. Pourquoi et comment Chypre, un État de 1,1 million d’habitants empoisonne à la fois les relations UE-OTAN et le processus d’adhésion de la Turquie ?

L’adhésion de la Turquie à l’UE est sans doute la plus problématique des adhésions, avec le rejet de la candidature turque en 1989 puis son acceptation en 1999 lors du Sommet d’Helsinki. Le 13 juillet 2011, le ministre des Affaires étrangères de la Turquie, Ahmet Davutoğlu, est allé jusqu'à annoncer que la présidence chypriote provoquera un gel des relations UE-Turquie. L’effort de la présidence chypriote de 2012 à promouvoir l’unité au niveau européen risque d’être décrédibilisé par les problèmes internes de l'île. Le rôle de l’UE est fondamental à ce sujet puisque le problème chypriote est désormais un problème européen, qui empoisonne les relations avec l’OTAN. Comme l’a suggéré Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l'organisation, les relations UE-OTAN seront ternies tant que le conflit chypriote restera irrésolu.

L’européanisation de la question chypriote

Les Chypriotes grecs, dont l’adhésion à l’UE est garantie, votent en avril 2004 majoritairement « NON » (75,83%) au plan « Annan » pour la réunification de l’île, alors que les Chypriotes turcs, voyant l’opportunité de sortir de la pauvreté et de leur isolation et soutenus par Ankara, votent majoritairement « OUI » (64,9%). Malgré cet échec, Chypre devient membre de l’UE cette même année. Ceci s’explique par le fait que, contrairement au processus d’adhésion turque, la résolution du conflit chypriote n’est pas une condition d’adhésion pour Chypre.

En acceptant l’adhésion de Chypre non-unifiée, l’UE a intentionnellement ou non fermé la porte à la Turquie et accepté en son sein un pays dont les frontières sont contestées et les relations avec ses voisins hostiles. Chypre est de ce fait un précédent. Dès le Sommet de Copenhague (2002) l’UE aurait pu faire de la résolution du conflit chypriote une condition à l’adhésion de Chypre, ce qui aurait incliné la balance vers un « OUI » de la part des Chypriotes grecs lors du référendum et aurait évité la baisse de confiance entre les deux communautés. Les effets négatifs du référendum sont aussi lisibles à travers l’élection présidentielle de République turque de Chypre du Nord (RTCN) d’avril 2010 : elle fut remportée par Derviş Eroğlu, un politique réputé conservateur et largement soutenu par les immigrants turcs chypriotes - qui ont le plus à perdre de l’unification de l’île.

Il est difficile de nier que la Turquie, qui depuis 2002 a amélioré ses relations avec la Grèce et a fait de la résolution du conflit chypriote une priorité, a joué un rôle primordial pour le « OUI » turc chypriote, ainsi que la perméabilité de la ligne Verte en 2003 (qui sépare les deux communautés). D’après Hugh Pope, spécialiste de la Turquie auprès du International Crisis Group, la Turquie a même cessé récemment sa campagne de reconnaissance de la RTCN en tant qu’État indépendant. Ses efforts ont été reconnus puisqu’en 2005 la Turquie a officiellement entrepris les négociations de son adhésion. Cependant, il s’agit d’un long chemin à peine entamé : le veto chypriote sur les chapitres des négociations est un obstacle permanent qui s’ajoute aux nombreuses réformes démocratiques nécessaires pour que la Turquie devienne membre de l’UE.

D’un autre côté, Chypre, l’un des États les plus petits de l’Union, plus proche géographiquement d’Israël et du Liban que de la Grèce, joue un rôle obstructionniste en bloquant la moitié des chapitres liés au processus d’adhésion de la Turquie à l’UE, tout comme la Grèce joue un rôle obstructionniste envers son voisin macédonien. Le blocage chypriote n’est pas en se sens une nouveauté et satisfait sans aucun doute les États membres opposés à l’adhésion de la Turquie. De son côté, l’UE ne dispose plus d’aucun levier sur Chypre, qui en retour influence la position européenne envers la Turquie, un partenaire régional incontournable pour l’UE tant au niveau économique que géostratégique. Ainsi, l’UE a été incapable de tenir sa promesse de fournir de l’aide à la RTCN après 2004. Il faut se demander si le prix de l’adhésion chypriote n’est pas trop élevé pour l’UE. Cela génère en effet un débat interne au sein de la communauté européenne.

L’enjeu de la défense européenne

La relation entre le trio Grèce/Chypre/Turquie et l’UE a des conséquences qui s’étendent bien au delà de la question de l’adhésion turque ou de la résolution du conflit. Au cœur du problème se trouve la relation entre l’UE et l’OTAN et plus précisément la coordination de leurs missions au Kosovo et en Afghanistan. Les tensions autour de la question chypriote empêchent le bon fonctionnement de l’OTAN et affaiblissent les missions européennes. Pourquoi cette situation perdure-t-elle ? Il n’est pas inutile de rappeler que l’Europe de la défense est un sujet épineux où le plus grand réfractaire est le Royaume-Uni, qui d’un autre côté soutient l’adhésion turque sans en faire pour autant une priorité par rapport à une véritable défense européenne commune.

Chypre est sous l’emprise de forces externes dont dépendent ses aspirations : la Grèce, dans l’UE et l’OTAN, et la Turquie, dans l’OTAN mais pas dans l’UE. Chypre, qui n’est ni membre de l’OTAN ni de son « Partenariat pour la Paix », se voit refusée par la Turquie le droit de siéger aux réunions officielles UE-OTAN, alors la Turquie se voit refusée le droit de participer aux réunions à l’Agence Européenne de Défense (AED). Les accords de Berlin, qui régissent la coopération de l’UE avec l’OTAN en l’absence d’une structure de commandement et de planification militaire européenne, sont donc vidés de leur contenu. Un éventuel progrès de l’UE dans le sens d’une politique de défense commune autonome de l’OTAN changerait a priori cette donne en retirant la possibilité du veto turc. Il faudra donc attendre un revirement important dans la politique européenne.

 

 

Des tensions jusqu’à quand ?

L’UE est-elle prête à marginaliser la Turquie, alors que celle-ci s’affirme comme acteur régional ? En effet, la Turquie prend de plus en plus part dans son voisinage, du nucléaire iranien jusqu’au « printemps arabe ». Alors qu'Ankara exerce ce pouvoir d'attraction, la Grèce connaît l’une des plus graves crises de la dette, ce qui ne peut qu’avoir des effets négatifs sur Chypre elle-même et sur le budget de la défense de la Grèce, fortement gonflé par le conflit chypriote. Les tensions ont monté récemment autour de l’exploitation de gaz et de pétrole dans les eaux territoriales chypriotes que la Turquie ne reconnaît pas et où elle a envoyé son propre vaisseau d’exploration, qui, si nécessaire sera accompagné de vaisseaux armés. À ce sujet, le Commissaire à l’élargissement, Stefan Füle, a soutenu la position chypriote en soulignant la nécessité pour la Turquie de coopérer avec l’UE et de résoudre les tensions par le dialogue.

Même si les progrès économiques de la Turquie dans la dernière décennie sont la conséquence d’une relation saine avec l’UE (accords douaniers, perspective d’adhésion, climat attractif pour les investisseurs) et que l’UE constitue son premier partenaire commercial, la Turquie mène de plus en plus une politique autonome où l’Europe n’est plus désormais le moteur des réformes. Comme le note le European Council on Foreign Relations dans son dernier rapport intitulé « What does Turkey think? », la démocratisation de la Turquie se déroule désormais en dehors du processus d’adhésion, alors que l’UE et la Turquie ont besoin de synchroniser leurs politiques étrangères et éviter des divergences importantes. En outre, avec la stagnation des négociations d’adhésion depuis 2010, l’UE perd ses leviers d’influence sur la Turquie. Si la Turquie continue de fermer ses ports et son espace aérien à Chypre, c’est bien qu’il s’agit là de bargaining chips, autrement dit de moyens de pression qui se traduiront en concessions en temps voulu. Malgré le rapport de la Commission du 12 octobre 2011 qui évalue les progrès faits par la Turquie et souligne que celle-ci n’a pas fait d’efforts suffisants pour normaliser ses relations bilatérales avec Chypre, il faudra sans doute se convaincre que ce n’est plus à la Turquie de faire des progrès sur la question chypriote mais à l’UE.

La balle est dans le camp de l’UE

La balle est désormais dans le camp de l’UE dont dépend la mise en place du traité commercial avec la RTCN (Direct Trade Regulation). Avec la signature du Traité de Lisbonne et le renforcement des pouvoirs du Parlement, cette législation a de plus grandes chances de passer, de préférence avant la présidence chypriote. Il s’agira d’un premier pas qui ouvrira sur l’ouverture des ports et aéroports turcs envers Chypre, et en ce sens ceci marquera un véritable progrès sous la forme du rétablissement de la confiance mutuelle. Il est grand temps pour l’UE de contrer l’indifférence internationale envers Chypre ainsi que l’isolement du Nord. En outre, si l’UE considère qu’elle a un rôle à jouer dans la transition démocratique des pays du Maghreb (Tunisie, Egypte, Libye), ses relations avec la Turquie en seront le laboratoire.

Quel espoir pour le processus de paix ? La présidence chypriote à bien des égards n’apportera pas l’opportunité requise pour faire avancer le processus de paix, où une solution dite compréhensive, c’est-à-dire une espèce de tout ou rien, est en jeu. Le processus de paix aura besoin d’un élan, ce qui se traduit généralement par une conjonction de pressions externes, par la confiance mutuelle entre les deux groupes en conflit et par un leadership prêt à faire des concessions, ce qui n’est pas le cas en ce moment et encore moins après l’échec du référendum. Tout au contraire, la Turquie se trouvant en position de force, elle ne sera pas prête à faire davantage de compromis.

Conclusion

La résolution du conflit chypriote est la clé d'un partenariat efficace entre l’UE et l’OTAN. La présidence chypriote dans la seconde moitié de 2012 marquera un regain d’intérêt pour cette région et les tensions permanentes qui la régissent. Même si une solution du conflit reste élusive, ceci n’exclut pas pour autant la nécessité pour l’UE de tenir son engagement et  de soutenir économiquement la partie Nord de Chypre, reconnue indépendante par la Turquie, et membre de l’UE de droit sinon de fait. Ben que le veto permanent exercé par Chypre sur la Turquie satisfait confortablement les membres les plus opposés à l’adhésion turque, cette situation n’est pas soutenable à long terme, puisque ce n'est pas moins que la politique de défense de l’UE qui est en jeu.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BOSE, S. “Cyprus” dans Bose, S., Contested Lands: Israel-Palestine, Kashmir, Bosnia, Cyprus, and Sri Lanka. Cambridge: Harvard University Press, 2007.
  • HANNAY, D., Cyprus: The Search for a Solution, London: I.B. Tauris, 2010.

Sur internet

À écouter 

Source photo : Nicosia and TRNC, par belkus, sur flickr