Georges Podiébrad : initiateur d'un projet d'organisation de l'Europe au XVe siècle

Par Pauline Joris | 26 mars 2007

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Georges Podiébrad : initiateur d'un projet d'organisation de l'Europe au XVe siècle”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 26 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/151, consulté le 21 novembre 2018

jiri_z_podebrad_statuearticleSi aujourd’hui la République Tchèque n’est pas connue pour les convictions de ses dirigeants en faveur d’une plus grande intégration européenne et du contenu institutionnel du traité constitutionnel européen, un texte important proposant un pacte entre nations européennes a été rédigé par le roi de Bohême, Georges de Podiébrad, en 1464. S’il semble quelque peu excessif de considérer ce projet de confédération comme le début de l’idée européenne, ce texte ambitieux et très précis mérite que l’on s’y attarde.

(sce:wikipedia)

Georges Podiébrad – dont le nom s’écrit également en français Poděbrady (Jiří z Poděbrad en tchèque) – a régné sur la Bohême entre 1458 et 1471. Il propose en 1464 que les pays européens fassent la paix entre eux et qu’ils s’unissent face à la menace turque.

Les Ottomans sont alors en effet présents en Europe depuis la fin du XIVe siècle, avant même la chute de Constantinople en 1453. Les Serbes, après les Bulgares, sont sous domination ottomane après la bataille de Kosovo Polje qu’ils ont perdue en 1389 ; en 1396, une armée de Croisés, qui a répondu à l’appel du roi de Hongrie contre les avancées des Ottomans, est écrasée à Nicopolis (actuelle Bulgarie), sur le Danube ; et en 1444, une autre croisade, initiée par le Pape Eugène IV, subit elle une sévère défaite à Varna (actuelle Bulgarie).

Le  projet d’Universitas de Georges Podiébrad est donc très clairement établi en réaction à la chute de l’empire byzantin, pour faire face aux Turcs. Il s’agit donc de combattre ces derniers. Mais sa proposition a l’originalité de proposer un cadre diplomatique ambitieux et soigné pour que les Européens soient efficaces face aux Ottomans pour « la sauvegarde de la foi ». Ce projet de « pacte établissant union, paix, fraternité et concorde inébranlable » met en effet fortement en avant la foi catholique comme élément commun aux princes européens.

Une ambition simple 

Le but du pacte proposé par Podiébrad est simple : ses signataires, rois et princes d’Europe, promettent « de ne pas recourir aux armes l’un contre l’autre (…) mais bien plutôt de nous prêter assistance réciproque (…) contre tout homme vivant qui entreprendrait de nous attaquer ou d’attaquer l’un de nous ».
L’audace est dans les moyens proposés pour maintenir cette paix et cette collaboration entre Européens.

Un système d'arbitrage 

En premier lieu, serait instauré un tribunal d’arbitrage pour régler les infractions à la bonne entente entre les membres du pacte. « Nous garantissons (…) que si l’un ou plusieurs d’entre nous commet ou commettent dévastations, pillages, rapines, incendies ou toute sorte de méfaits dans les royaumes, principautés, terres de l’un de nous, la paix et l’union ne seront ni troublées ni rompues, mais que les malfaiteurs seront amenés à réparer les dommages. »

Et si le territoire où se trouverait le coupable de délits n’agit pas pour le traduire en justice, la victime pourra poursuivre le territoire en question devant une instance prévue à cet effet.

Des moyens financiers 

Un système de solidarité financière entre membres du pacte est pensé. Si les moyens diplomatiques n’ont pas empêché qu’un État attaque un des membres du pacte, ces derniers s’engagent à ce que « nous tous sans exceptions, en application d’une décision unanime et prise en parfait accord, viendrons au secours de notre allié, qu’il soit attaqué ou qu’il se défende, en lui attribuant le produit des dîmes provenant de nos royaumes ainsi que de la part des revenus, bénéfices et gains calculés proportionnellement par nos sujets à l’entretien de leur maison et ménage pendant trois jours par an chaque année. » Malgré l’anachronisme, on ne peut s’empêcher de remarquer que l’unanimité requise atténuait sensiblement la portée de cette solidarité.

Plus loin, le pacte précise que son objet étant « de défendre et protéger la foi chrétienne et tous les fidèles accablés par le très abominable prince des Turcs », les moyens nécessaires à cela seront récoltés par la mise en commun de « toutes les dîmes levées dans nos royaumes, principautés et domaines au profit des églises, des ecclésiastiques et des religieux. » Les membres du pacte s’engagent de plus à assurer les dépenses nécessaires au fonctionnement de celui-ci également par des moyens financiers spécifiques au pacte.

Enfin, sur les questions économiques, le texte prévoit que l’une des missions de l’Assemblée des membres du pacte soit de mettre en place « une monnaie unique pour l’armée afin que les soldats n’éprouvent pas de difficultés en marche, en garnison ou à leur retour. » A nouveau, sans faire d'anachronisme, ce projet partiel de monnai unique fait sourire.

Une organisation originale 

En décrivant le rôle et le fonctionnement de l’Assemblée du pacte, les membres invités et envisagés du pacte sont énoncés. Il s’agit du « roi de France ensemble avec les autres rois et princes de la Gaule », les « rois et princes de la Germanie » et le « doge de Venise ensemble avec les princes et communes d’Italie ». « Le roi de Castille et d’autres rois et princes de la nation hispanique » est également considéré. Chacun des quatre aurait une voix au Conseil de l’Assemblée. Tous « rois, princes et seigneurs chrétiens » a vocation à adhérer à cette union.

L’Assemblée se réunirait à Bâle pour cinq années, puis cinq ans en France, puis en Italie. Chaque membre envoie « ses représentants choisis parmi les hommes remarquables et de grande valeur, munis de pouvoirs les plus étendus, revêtus de son sceau ».  La réunion de l'Assemblée n'est donc pas décidé à l'occasion d'événements sortant de l'ordinaire qui rendrait nécessaire sa tenue : elle prévue comme une institution permanente, pour laquelle des fonctionnaires travailleraient.

Ce texte intéressant restera cependant sans effet. Georges Podiébrad compta beaucoup sur un soutien du roi de France, Louis XI ; ce dernier n’accordant qu’un accueil poli au texte, il fut bien rapidement enterré sans discussion.

Et pourtant, en mettant en avant la paix en Europe, encadrée par des moyens originaux et ambitieux, Podiébrad avait pourtant choisi une bien belle idée.

Le  texte a été publié en français, avec une traduction du latin de Konstantin Jelinek, dans le livre de Jean Pierre FAYE, L’Europe une, Paris, Gallimard, 1992.

De larges extraits, dont sont tirés les citations reprises ici, ont été repris dans l’ouvrage de Yves HERSANT et Fabienne DURAND-BOGAERT, Europes, de l’Antiquité au XXe siècle, anthologie critique et commentée, Paris, Robert Laffont, 2000 ; p. 68-74.

 

 Pour aller plus loin :

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Jacques LE GOFF, L’Europe est-elle née au Moyen-Âge ?, Paris, Seuil, 2003

 picto_2jpeg Jacques SOLÉ, La Croisade après les croisades, in Le Temps des croisades, Les collections de l’Histoire n° 4, Paris, février 1999
 picto_1jpeg "Georges de Podiebrad : un « européiste » au XVème siècle ?"  Un article de la radio tchèque Radio Praha   

 

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