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 Les sondeurs et les observateurs l'évoquaient : une coalition formée du Centre de la concorde et du Premier parti letton / Voie lettone (PPL/VL) a été portée au pouvoir par les russophones de la ville et dirigera la mairie de Riga durant la prochaine mandature, prenant la suite d'une coalition de partis lettons de droite. Cette élection fera donc date, même si ses conséquences sont difficiles à prévoir.
Déroute des partis nationalistes lettons et vote massif pour les partis russophones
Ils ont tenu lundi 15 juin leur première conférence de presse commune en tant que maire et vice-maire. Nils Usakovs et Ainars Slesers ont, en letton et en russe, expliqué en quelques minutes la rapididé de leurs pourparlers et présenté leur future coopération à la tête de la mairie de Riga, suite à une élection dont les résultats seraient apparus totalement impossibles il y a encore deux ans, malgré les près de 60 % de russophones que compte la capitale de la Lettonie.
Riga compte en effet environ 42 % de Lettons ethniques pour 58 % de russophones (Russes, Biélorusses, Ukrainiens...). Néanmoins, les Lettons ethniques y représentent environ 60 % des électeurs, de par le nombre élevé de non-citoyens (privés du droit de vote) parmi les russophones. Malgré cette apparente inégalité, le maire de Riga sera donc un russophone.
En effet, le Centre de la concorde, grand vainqueur de ces élections, a récolté plus de 34 % des suffrages et comptera 26 élus sur 60 au conseil municipal. Nils Usakovs, député à la Saeima (parlement letton) depuis 2006 et tête de liste à Riga, occupera finalement le fauteuil de maire, qui fut l'objet de tractations. Ce parti, qui s'adresse avant tout aux russophones, attire également les voix de Lettons déçus des partis au pouvoir depuis une décennie et partisans d'un abandon du crédo nationaliste qui a porté l'indépendance de la Lettonie. Son discours et son positionnement de centre-gauche trouvent en outre un écho auprès d'une population frappée par un doublement du chômage en moins d'un an et donc sensible aux arguments sociaux de ce parti, arguments peu portés par les partis dits « lettons », positionnés à droite sur le plan économique.
Autre vainqueur de ces élections, le PPL/VL (15 % des voix, 12 élus), dont le leader, Ainars Slesers, est devenu vice-maire de Riga, après avoir été Ministre des transports pendant de longues années. Ce parti recueille le soutien de nombreux hommes d'affaires et attire des votes indistinctement des origines ethno-linguistiques. Le discours volontariste et porté sur les questions économiques et sociales de son leader n'y est évidemment pas étranger. Crédité il y a quelques mois d'environ 1 % dans les sondages, le parti, sous la houlette d'un Ainars Slesers pourtant vilipendé quotidiennement par le quotidien Diena, a donc réussi une percée très importante et laissé, in fine, le poste de maire au principal vainqueur des élections. Cela lui permettra sans doute d'opérer davantage dans l'ombre, lui qui souhaite faire de Riga l'une des plaques tournantes du commerce et du transport en Europe du Nord.
Face à ces partis, la seule réelle opposition est constituée par l'Alliance civique, emmenée par Sandra Kalniete et Girts Valdis Kristovskis. Avec 19 % des suffrages (14 élus), leur résultat est honorable. Ce parti créé il y a un an dépasse en effet largement la Nouvelle ère (11 %, 8 élus), l'ancien parti de Sandra Kalniete. Néanmoins, tout cela ne parvient pas à masquer le fiasco des nationalistes lettons, en témoigne la disparition de la scène politique de la capitale du TB/LNNK (3%, aucun élu), parti du maire sortant Janis Birks. De même, le Parti populaire, victime d'un nationalisme à géométrie variable et d'une gestion politique et économique très contestée, disparaît totalement du paysage politique à Riga avec moins de 2 % des suffrages, même s'il se maintient dans de nombreuses régions rurales et compte encore des leaders influents. Les partis « lettons » paient leur division au prix fort.
Côté russophone, le succès du Centre de la concorde contraste avec la débâcle du parti radical russophone PCTVL qui récolte moins de 4 % des suffrages et disparaît du conseil municipal.
Les raisons d'une élection
Alors que l'Alliance civique ou la Nouvelle ère ont mis l'accent sur des sujets comme la nation lettone et la lutte contre la corruption, il semble que les questions sociales et linguistiques aient joué dans cette élection un rôle non négligeable. En effet, alors que la Lettonie est de loin le pays le plus touché en Europe par la crise économique et financière, les habitants les plus fragiles (retraités, ouvriers, chômeurs, licenciés de fraîche date) sont les premiers affectés par les mesures prises. Or, une large partie des ouvriers ou des retraités pauvres de Riga sont russophones. En effet, si la plupart des riches hommes d'affaires sont russophones, les habitants les plus pauvres de la capitale lettone le sont également très souvent. Il suffit pour le constater d'arpenter le quartier de Maskavas forstate (littéralement « banlieue de Moscou »).
De plus, la division des partis « lettons » et la tendance de nombreux habitants (y compris Lettons ethniques) à délaisser les préoccupations nationales pour des préoccupations matérielles et sociales a sans doute joué un grand rôle dans ces élections. En outre, il existe en Lettonie un gouffre semble-t-il croissant entre d'une part les participants de la très médiatisée mais socialement inutile « parade des blondes » et l'ensemble des structures partisanes (Alliance civique, Parti pour une autre politique...) et non-gouvernementales (journal Diena, ONG et universités financées par la fondation Soros...) libérales au sens anglo-saxon du terme, et d'autre part les babouchkas, les travailleurs de l'industrie et du bâtiment, les chauffeurs de taxi et les chefs d'entreprises soucieux de travailler davantage avec la Russie.
Cette dernière catégorie, qui bien qu'hétéroclite au premier abord se retrouve autour de thèmes majeurs, s'est massivement rendue aux urnes, ainsi qu'en témoignent les cartes électorales. Le Nord-Ouest et le Sud-Est de Riga ont ainsi voté parfois à plus de 50 % (dans certains bureaux de vote de grands ensembles d'immeubles) pour le seul Centre de la concorde, qui a bénéficié d'un apport de voix sans précédent, tandis que son allié PPL/VL a réussi des scores honorables partout dans la capitale, tant dans la vieille ville riche que dans les faubourgs.
Ces deux partis ont également habilement surfé sur le ressentiment envers le Parti populaire au pouvoir depuis une décennie et sur la demande chez les russophones d'une augmentation des possibilités d'usage de la langue russe et d'obtention de la citoyenneté. Ils ont enfin apparemment bénéficié d'un manque d'intérêt de la part de certains Lettons ethniques (il semble y avoir une corrélation entre le taux de participation et l'appartenance ethno-linguistique, à Riga comme dans le reste du pays) qu'il conviendra d'interpréter. S'agit-il en effet de la part de ces derniers d'une sorte de carte blanche laissée à d'autres en guise de ballon d'essai ? Ou bien d'un refus de l'exercice de la citoyenneté, de la part de citoyens désabusés par la division des partis dits « lettons » et par leur manque de réactions ?
Quelles conséquences à cette élection ?
Nils Usakovs et Ainars Slesers semblent complémentaires, leurs partis aussi. Néanmoins, il conviendra de juger sur pièces leurs résultats. De même, des risques de scission au sein du Centre de la concorde existent, qu'il ne faut pas négliger.
Cependant, dans un premier temps, les deux hommes bénéficieront d'une dynamique favorable et des membres éminents d'autres partis politiques (tel le président du Parti populaire Maris Seglins) parlent déjà de faire participer ces partis aux travaux gouvernementaux face à la crise.
En outre, de par les profils des partis et des hommes amenés à diriger Riga dans les prochaines années, un rapprochement avec la Russie ou avec la ville de Moscou n'est pas à exclure. De même, le long passage (dont le bilan est contesté) d'Ainars Slesers au ministère des transports, son attachement au développement de l'aéroport de Riga, ses bonnes relations avec certains milieux d'affaires en Russie et dans d'autres États d'ex-URSS, mais aussi sa connaissance de la Scandinavie, sont de nature à diversifier les relations économiques de la capitale lettone. Parfaitement conscient de cette situation et jamais en retard d'une diatribe anti-Slesers, le quotidien Diena évoquait vendredi 12 juin en ces termes le nouveau vice-maire, et potentiellement homme fort de la coalition : homme doté d'une « carcasse idéologique pro-russe », disposant de « liens d'amitié avec le régime de Poutine ». L'éditorialiste concluait par cette phrase : « l'utilisation de la langue russe au conseil municipal de Riga n'est rien par rapport à d'autres opportunités que le pouvoir à Riga offre à M. Slesers ». Si les critiques en provenance d'un journal d'opinion sont légitimes, il semble tout de même inquiétant que le quotidien de référence en Lettonie s'acharne sur un homme dont les idées et le programme sont connus de tous, mais ne s'interroge pas en profondeur sur les raisons d'un vote clair en faveur du changement, dont Ainars Slesers n'est qu'un des éléments, et alors que le nouveau maire Nils Usakovs semble avant tout être un Russe-balte, âgé de seulement 33 ans et pour qui l'existence et la légitimité de la Lettonie sont des réalités fort peu négociables.
Il est également à noter que ce changement s'est également exprimé lors du scrutin européen (qui permet au dernier maire communiste de Riga et opposant à l'indépendance de la Lettonie, Alfreds Rubiks, emprisonné durant les années 1990, d'être élu sous la bannière du Centre de la concorde et de siéger au Parlement européen) et dans des villes comme Daugavpils, Jelgava ou Rezekne. Dans cette dernière, le Centre de la concorde disposera de 70 % des sièges au conseil municipal.
De manière plus immédiate, la crise économique actuelle risque de limiter les ambitions de la nouvelle équipe municipale, dont la priorité devrait être la gestion de la crise et de ses conséquences sociales, notamment après les dernières décisions du gouvernement Dombrovskis prises sous la pression du FMI et en vue d'éviter à tout prix une dévaluation aux conséquences potentiellement désastreuses d'un lats pourtant surévalué. Parmi ces mesures, nous pouvons citer les baisses du salaire minimum (qui passe de 180 à 140 lats), du seuil d'imposition (qui passe de 90 lats mensuels à la somme ridiculement basse de 35 lats, soit environ 50 euros) ou encore des retraites (de 10 %).
Enfin, il est un autre sujet, réapparu durant la campagne et depuis longtemps débattu à Riga et dans d'autres grandes villes, qui ne fait pas l'unanimité : l'utilisation et le statut de la langue russe. Aujourd'hui couramment utilisée à l'oral dans certaines administrations, il est question d'étendre son usage (tout comme celui de l'anglais), notamment pour faciliter la vie des personnes âgées. Même si l'idée de bilinguisme officiel n'est évoquée par personne, il est aisément compréhensible que de nombreux Lettons puissent redouter le retour de la langue russe de manière officielle, dans une ville russophone à presque 60 % et dans laquelle nombre d'entreprises et d'hommes d'affaires travaillent et conversent presque exclusivement dans la langue de Pouchkine.
Si le Centre de la concorde, ne parvient pas à étendre l'usage de la langue russe, alors même que cette dernière risque de devenir, au moins de manière officieuse, la langue de travail de la mairie de la capitale, il s'agira pour lui d'un échec aux yeux de la population russophone qui a voté pour ce parti. Pour arriver à ses fins, la coalition devra faire preuve d'habileté pour ne pas déclencher la colère d'une grande partie des Lettons, pour qui l'exemple du faux bilinguisme à l'œuvre en Biélorussie, qui a presque éliminé la langue biélorusse, est l'archétype de la situation catastrophe à éviter.
Plus globalement, une question se pose : la percée du Centre de la concorde, associé à Riga au controversé mais habile Ainars Slesers, marque-t-elle le début d'une réelle concorde, dans un pays où les clivages ethno-linguistiques sont cependant moins marqués qu'en Estonie ? Au contraire, les questions sociales et linguistiques pourraient-elles amener à un raidissement des positions ? Les élections législatives de fin 2010 pourraient répondre à cette question et être l'objet de nouvelles surprises, dans un contexte social potentiellement tendu, car, selon les prévisions, un actif letton sur cinq ou six sera privé d'emploi à cette date.
Pour aller plus loin :
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