  Subissant de plein fouet les effets de la crise mondiale, l'Islande, « petit pays avec un gros système bancaire », s'est dernièrement retrouvée en situation d'insolvabilité. Tout de suite, le FMI a comparé la situation de l'Islande avec celle de la Lettonie à la surprise de ces derniers. La Lettonie serait-elle une Islande européenne ?
Cette comparaison, devenue presque automatique dans les médias internationaux, a suscité un vif écho dans la presse lettonne, mais aussi russe. Le gouvernement russe a volé au secours de l'Islande en débloquant 4 milliards d'euros sous forme de crédits et les Russes se sont demandés : pourquoi aider l'Islande ?
Les Lettons considèrent qu'une telle comparaison est incorrecte aussi bien du point de vue de la situation financière que politique. Il est évident pour eux qu'il n'est pas question que le même scénario se produise pour la Lettonie : l'Islande ne fait pas partie de l'UE. La Lettonie, en rejoignant l'UE en 2004 a atteint depuis un taux de croissance record (+ de 11%) et sa monnaie a été indexée à l'euro. Pourtant, tout en souhaitant, comme la majorité des pays de la région, rejoindre le club « euro » au plus vite, la Lettonie ne semble pas pouvoir remplir les conditions d'adhésion avant 2012.
Peut-on comparer Islande et Lettonie ?
Avant la période de crise, les deux pays avaient un comportement économique semblable et « à risque ». Ils creusaient la dette extérieure sans pouvoir la combler par une production domestique et des exportations suffisantes. En d'autres termes : les deux pays dépensaient plus qu'ils ne produisaient.
La croissance de la dette extérieure est bien un souci commun, et important aux deux pays. Leur déficit de la balance extérieure a franchi la barre des 20% du PIB.
Au niveau industriel, les deux petits pays sont presque « 100% bio » : c'est leur force écologique mais leur faiblesse économique. Sans production industrielle suffisante pour en tirer des recettes significatives pour le pays, les deux doivent trouver d'autres sources de financement.
Pour être plus précis, l'Islande produit de l'aluminium et exporte les produits provenant de la pêche. La Lettonie exporte principalement du bois. Mais aujourd'hui, cette filière est gravement touchée par le fait que les acheteurs principaux, les pays de l'UE, sont eux même dans la crise et réduisent leurs commandes.
Alors que la Lettonie accuse un déficit de sa balance commerciale de 5 milliards d'euros en 2007, un célèbre forum Internet letton www.delfi.lv reflète le désarroi des habitants : « Nous achetons des produits alimentaires lituaniens à cause de leur bas prix, nous roulons dans des voitures allemandes, les meubles nous viennent de la Biélorussie, les vêtements de la Turquie, l'électronique de la Chine... Sans rien produire, nous achetons tout chez les autres, comment retenir l'argent dans le pays ? »
Pour diversifier les recettes, les deux gouvernements se sont tournées vers une source complémentaire de revenus - la finance. « Aujourd'hui, nous sommes face à un désastre parce que nous avons tout misé sur la finance » écrit dans son article paru dans The Times la célèbre chanteuse islandaise Björk.
Certes la Lettonie est membre de l'Union européenne, mais les éléments de comparaison avec l'Islande sont nombreux. D'ailleurs, la Lettonie est peut-être même dans une situation périlleuse car elle combine des crises politiques économiques et politiques et ce bien avant que la crise n'arrive.
La crise intérieure lettonne
La conscience que l'économie lettone traverse une période de crise s'est installée dans le pays avant la crise mondiale. Étant donnée l'instabilité gouvernementale, aucune mesure sérieuse n'a été mise en oeuvre pour corriger le comportement économique. Or, la production domestique et les exportations auraient par exemple du être soutenus par l'État, parallèlement à l'attribution facilité des « crédits à la consommation »
Le déséquilibre économique s'est creusé avec la hausse spectaculaire des salaires face à la valeur produite insuffisante. L'ancien Premier ministre letton, Aigars Kalvitis (2004-2007) dans un article paru en mars 2008 constatait que la Lettonie se trouve dans une situation de crise : « Depuis 2004, les salaires augmentaient chaque année de 30%. Au moment de présenter le budget annuel j'ai indiqué que cette augmentation constante était devenue supérieure à la production du pays elle-même. (...) Notre budget de dépenses est de 95% et nous n'avons presque pas d'investissements. Où pourrions-nous économiser en plus ? Ainsi, vu le recul de l'économie, la crise sera inévitable dans la deuxième moitié de 2008. Concrètement, le fait est que le chômage augmente et bientôt il n'y aura personne pour payer les impôts. Plusieurs entreprises sont en train de fermer leur portes - il est nécessaire de les refinancer afin que le chômage n'atteigne pas 10% dans le pays » .
Pour faire face au manque de ressources, la Lettonie est donc obligée de réduire les effectifs de son appareil administratif de 10% tout en supprimant des primes de ceux qui restent à leurs postes. Ces suppressions ne sont pas sans prendre un tour politique : la presse russophone fait le point sur le choix des fonctionnaires licenciés : le Ministère de l'Intégration - créé dans le but de faciliter l'intégration des russophones en Lettonie - sera complètement démantelé, alors que le poste de contrôleur, veillant à l'utilisation de la langue lettone dans les lieux publics, restera intact.
La comparaison « à nuancer» selon les experts lettons
La plus grande différence entre les deux pays, selon les Lettons, réside dans le comportement des banques. Un expert letton dans le domaine socioéconomique, Peteris Stratins, souligne dans son article « Pourquoi n'y aura-t-il pas de scénario Islandais en Lettonie » paru le 15 octobre 2008 dans le quotidien national Diena, qu'en Lettonie, les finances restent au service de l'économie locale. Les banques islandaises, de leur côté, « se sont élevées comme de fins glaciers, loin au dessus de l'économie de leur pays, et se sont effondrés dès les premières secousses ».
Les banques lettonnes n'ont jamais pris le même risque. Sceptiques, elles n'ont que très peu investi dans des systèmes financiers d'outre-Atlantique. Selon une autre version, elles n'auraient pas pu se greffer au système américain à cause d'un contrôle strict de provenance des fonds : beaucoup d'argent russe circule en effet dans des banques lettonnes. Paradoxalement, le blanchiment d'argent russe aurait prévenu la Lettonie de prendre des risques encore plus grands !
Ainsi, le secteur bancaire letton n'a pas subi de pertes colossales suite à l'effondrement au système financier américain. Globalement, des banques lettones ont investi à la hauteur de 164 M de lats dans les produits financiers américains, 190 M dans des produits financiers russes, soit largement moins que les profits des 25 banques lettonnes réunies. Par ailleurs, la Lettonie n'a pas de produits financiers (société côtées en bourse) qui pourraient entrainer tout le pays dans la catastrophe.
Néanmoins, malgré les analyses rassurantes concernant la bonne santé des banques lettonnes, Parex, une des principales banques lettones, a du être nationalisée la semaine dernière suite à la panique chez les citoyens qui a déclenché de gros retraits de liquidité. Le secteur bancaire letton appartient en grande partie à des banques européennes qui seront en mesure de fournir des liquidités si nécessaire. Les banques islandaises, pour leur part, sont plutôt liées au système bancaire américain.
Si les risques sont semblables, les « sauveteurs » ne le sont pas
La crise internationale modifie les enjeux géopolitiques et entraine de nouvelles dépendances. À la différence de l'Islande, la Lettonie fait partie de l'UE. Par conséquent, dans l'hypothèse d'un crach économique, son économie serait sauvée par l'UE et son système bancaire par le gouvernement letton.
La Russie a octroyé un crédit de 4 milliards euros à l'Islande. Une analyse rapide pousse à considérer que la Russie use de son soft power sur l'Islande. Cependant, il est difficile de comprendre l'intérêt que pourrait en tirer la Russie. L'Islande ne pèse pas lourd sur la scène internationale, elle ne fait pas partie de l'UE. On comprendrait plus facilement l'intérêt « d'aider » la Lettonie, mais on imagine les conséquences d'une telle « aide » au regard de l'histoire et des relations diplomatiques tendues entre les deux pays.
Concernant l'aide islandaise, un journaliste russe, Dmitri Butrin, du Kommersant Dengi déplore la dégradation de l'image de la Russie à l'international suite à cette aide, alors qu'elle aurait pu, au contraire, être positive : « Au lieu de placer l'opération « Sauvetage de Reykjavik » parmi nos victoires de politique extérieure, nous payons à nouveau le prix de la non transparence. »
Rien d'autre dans cette attitude que l'héritage soviétique : d'abord le silence, puis le manque de transparence sur les motifs qui ont poussé la Russie à débloquer cette somme pour l'Islande. Cette façon de faire a engendré trois interprétations peu élogieuses pour la Russie : le gouvernement Russe voudrait installer en Islande des bases militaires, zone géographique délaissée depuis peu par les États-Unis ; la Russie dispose de comptes secrets dans des banques islandaises et doit les sauver ; c'est un achat à l'Islande de son accord diplomatique pour l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud.
Cependant, toujours selon Dmitri Butrin, « les 4 milliards débloqués par la Russie ne représentent pas une somme faramineuse pour le pays, et il est plus bénéfique de prêter cette somme à l'Islande plutôt que de l'investir dans la guerre en Géorgie. Le déblocage de cette aide, mieux expliquée, pourrait être un premier pas vers le réchauffement des relations diplomatiques, aujourd'hui dégradées, avec toute la Scandinavie, voire avec toute l'Europe. Mais plus personne ne voit des choses sous cet angle là ».
Quoi qu'il en soit, le peuple islandais ne semble pas regarder du côté russe : un récent sondage indique que les Islandais souhaitent à 70% rejoindre la zone euro, même si un tel processus n'est pas encore au calendrier. Alors que la Lettonie a intégré l'espace européen en 2004, la population islandaise commence seulement à réfléchir à cette hypothèse.
Au-delà de cette différence structurelle majeure, la comparaison avec l'Islande a pu froisser des sensibilités chez les Lettons, qui réfutent ce rapprochement au scénario catastrophique. Mieux protégés par leur appartenance à l'UE, ils ont aussi été plus prudents...
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Dana Jurgelevica fait partie de notre programme "Pépinière". Elle est actuellement agent de liaison pour la Présidence française de l'Union européenne pour la Lettonie.
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