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 Que ce soit vis-à-vis de la Russie, de l’Asie centrale ou du Caucase, des opinions divergentes traversent non seulement la société lettone, mais aussi de manière ouverte le gouvernement depuis quelques mois. Etat des lieux des dernières prises de position et des évolutions au sein de la classe politique lettone.
Les relations avec l’ex-URSS : la Lettonie entre ligne dure et pragmatisme
En quelques mois, les principaux responsables politiques lettons ont montré des points de vue divergents quant aux relations à entretenir avec la Russie, à la position à adopter vis-à-vis de la situation géorgienne mais aussi aux relations avec les pays d’Asie centrale et aux priorités de politique étrangère.
Depuis plusieurs années, le contexte régional est, comme nous l’avions présenté dans un précédent article, celui d’une amélioration des relations letto-russes. Plus généralement, la Lettonie entretient des relations très satisfaisantes avec l’ensemble des États de la CEI. Ainsi, les relations économiques avec la Biélorussie et l’Ukraine sont florissantes, tandis que le pays s’efforce de courtiser les États d’Asie centrale, Ouzbékistan et Kazakhstan en tête, même si les résultats sont plus contrastés avec ces derniers. À titre d’exemple, le secteur bancaire letton, le plus étendu des pays baltes avec 23 établissements vit largement (au contraire de ses homologues lituanien et estonien) grâce aux relations avec les États de la CEI, les dépôts en provenance de ces pays représentant plus de 40 % du total des dépôts effectués dans les banques lettones.
Cependant, l’attitude des dirigeants lettons face à l’espace eurasiatique, en premier lieu la Russie, n’est pas unanime. D’un côté se trouvent ceux qui revendiquent un pragmatisme affiché, emmenés par l’ancien Premier ministre Aigars Kalvitis, le Ministre des transports Ainars Slesers, leurs partis respectifs (Parti populaire et Premier parti letton) et la majorité des hommes d’affaires du pays. De l’autre, les figures nationalistes traditionnelles emmenées par Sandra Kalniete s’opposent à ce pragmatisme, estimant que la sécurité du pays est sacrifiée sur l’autel des relations économiques. Enfin, les milieux russophones (presse, partis), bien que relativement discrets, sont évidemment partisans de ce réchauffement des relations bilatérales.
Cette absence de position unanime dans la relation bilatérale avec la Russie s’est retrouvée, de façon plus surprenante, lors du conflit entre Russie et Géorgie. En effet, le clivage traditionnel entre lettophones et russophones en termes d’analyses de situations de politique internationale dans l’ex-URSS, très marqué dans la presse notamment, s’est étendu au gouvernement à la faveur de la crise déclenchée début août dans le Caucase.
En effet, lors d’une visite symbolique et médiatisée des Présidents baltes, polonais et ukrainien en Géorgie, la Lettonie a été la seule à n’envoyer que son Premier ministre Ivars Godmanis, le Président Valdis Zatlers assistant à cette date aux Jeux olympiques de Pékin, ville trop éloignée de Tbilissi pour s’y rendre dans les temps selon la Présidence lettone. Ce non-déplacement présidentiel avait déjà fait débat en Lettonie sur une possible implication trop timide de la Présidence et un activisme moins fort que ceux déployés par les voisins baltes. Il convient de rappeler que cette différence d’attitude n’est pas une nouveauté, l’ancienne Présidente Vaira Vike-Freiberga s’étant déplacée à Moscou en 2005 lors des célébrations des 60 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la différence des Présidents estonien et lituanien, visite dont les conséquences ont été positives pour la Lettonie, car symbolisant à la fois fermeté et ouverture.
Plus récemment, en visite au Kazakhstan avec le Président, le Ministre des transports Ainars Slesers s’est querellé ouvertement concernant la situation dans le Caucase avec le Ministre de l’économie Kaspars Gerhards à propos de la responsabilité du Président géorgien et de la réaction de la Lettonie. Il a ensuite demandé à ce que la Lettonie ne soit pas un « porte-drapeau » des positions de l’UE et de l’OTAN et apprenne à « se taire » dans ses relations avec la Russie, considérant l’attitude finlandaise, emprunte de retenue, comme un exemple à suivre. Il a en quelques sortes plaidé pour un non-alignement letton dans une période où la Russie lui semble être le seul pays à même de « compenser les pertes subies à l’Ouest. » Il convient également de garder à l’esprit l’existence d’un projet de « route de la soie » devant permettre la création d’axes de transports entre la Chine et l’Asie centrale d’une part et la Lettonie d’autre part, la Russie étant l’une des clés de la réussite de ce projet.
Ce long voyage d’une délégation lettone en Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan et Turkménistan), à forte connotation économique et commerciale, a également été l’occasion d’une promotion par Ainars Slesers de l’utilisation de la langue russe dans les relations avec les pays d’Asie centrale, insistant sur l’avantage qu’a dans ce domaine Valdis Zatlers sur Vaira Vike-Freiberga, qui ne parle pas russe. Cette facilité de communication, louée notamment par le Président ouzbek Islam Karimov, a été citée à plusieurs reprises comme facteur clé des relations économiques entre la Lettonie et les pays d’Asie centrale. Nul doute que cette promotion linguistique aura fait grincer quelques dents à Riga.
La plus forte réaction à ces divers événements est venue comme souvent de Sandra Kalniete, qui se demande si l’on va « vers la finlandisation de l’Europe ». Critiquant logiquement en tant que députée d’opposition le manque d’unité du gouvernement, elle a déploré que « le transit et non la sécurité nationale » détermine la politique étrangère selon le Ministre des transports. De plus, faisant référence à la situation caucasienne, au possible prêt russe en direction de l’Islande et à la relative fragilité financière des pays baltes, elle a pointé une menace russe pour la sécurité nationale.
Néanmoins, tout comme lors de son opposition à la signature de l’accord frontalier letto-russe, la position nationaliste qu’elle incarne semble trouver peu d’échos, si ce n’est dans le quotidien Diena qui relaie voire appuie nombre de ses prises de positions. Au contraire, plusieurs tendances semblent indiquer une évolution des clivages politiques traditionnels.
Vers une évolution des clivages traditionnels vis-à-vis de la Russie ?
Déjà bousculés par les positions courageuses tenues notamment par Ainars Slesers, Aigars Kalvitis, Artis Pabriks (ancien Ministre des Affaires étrangères) et Vaira Vike-Freiberga lors de la résolution du différend frontalier avec la Russie, les clivages politiques lettons traditionnels semblent continuer à évoluer à la faveur d’événements intérieurs comme internationaux.
En effet, la liberté de ton d’Ainars Slesers, si elle provoque des réactions parfois épidermiques et des critiques, répond également à une demande de plus en plus pressante des milieux économiques de Lettonie, par ailleurs souvent russophones, travaillant au quotidien en letton, en russe et en anglais, disposant de réseaux de connaissances dans toute l’ex-URSS et pour qui la Russie est avant tout un partenaire et un marché potentiel notamment dans la banque et l’industrie (trains, agro-alimentaire, ...). Les résultats positifs du ministre, notamment dans le domaine du transport aérien avec l’orchestration du développement de l’aéroport de Riga, plaident de plus en sa faveur.
En outre, cette voix est de moins en moins isolée, car un autre parti politique, dont la popularité, sans être très élevée, est de loin supérieure à la moyenne du reste de l’échiquier politique letton, émerge progressivement en tenant un discours similaire pour ce qui est des relations avec la Russie. Il s’agit du Centre de la Concorde, parti dont le cœur a été initialement constitué par les déçus du mouvement pour l’indépendance. Il est également proche de certains entrepreneurs et, comme son nom l’indique, prône un rapprochement entre les différentes composantes de la population, met en avant les questions sociales et défend les droits des russophones, tout en se gardant des positions jusqu’au-boutistes de certaines formations.
Probable vainqueur des élections législatives si celles-ci devaient se tenir aujourd’hui (ce qui n’implique pas forcément un nombre très élevé de sièges tant le paysage politique letton est morcelé), le parti pourrait dans ce cas de figure devenir candidat à une coalition gouvernementale en cas d’oppositions croissantes entre les habituels membres des coalitions. L’hypothèse d’une entrée au gouvernement en cas de chute du gouvernement actuel d’Ivars Godmanis fait d’ailleurs l’objet de rumeurs, le Ministre de l’intérieur et nouveau Président du Parti populaire Mareks Seglins ayant pour sa part déclaré qu’il « ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’un représentant du Centre de la Concorde s’occupe des affaires sociales », évoquant également d'autres portefeuilles.
Bien qu’apparaissant peu probable pour le moment, la simple évocation de ce type de coalition semble révélatrice d’une évolution du tissu politique letton, marqué par le déclin des forces nationalistes et la déception d’une grande partie de la population face à la corruption et à l’incapacité à endiguer l’inflation. Même si le paysage politique aura sans doute à nouveau évolué d’ici les élections législatives de 2010 et si cette date peut apparaître trop proche pour permettre une évolution radicale de l’électorat, il semble peu probable que cette dynamique se tarisse. Une détérioration de la situation financière du pays, plaçant les questions économiques et sociales au cœur du débat, pourrait de plus renforcer cette vision se réclamant avant tout du pragmatisme.
Pour aller plus loin :
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