Où sont les jeunes élites polonaises ?
Écrit par Véronique Antoinette | 06-04-2009
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Tags : Pologne 

polonococktail_party.pngUne élite correspond au groupe de personnes qu’une société considère comme le meilleur et donc comme modèle. Il y a vingt ans cette année, la Pologne a connu un changement de régime politique et de système économique et donc un changement d’élites. Une génération plus tard, où peut-on trouver les jeunes élites polonaises ?

Les jeunes élites culturelles

Au niveau culturel, la Pologne a connu au début des années 1990 une sorte de renouveau avec la fin de la censure et l’ouverture à l’Ouest. Cependant au niveau des artistes eux-mêmes, il n’y a pas eu de renouvellement massif. Vingt ans plus tard, on constate que les artistes qui pénètrent le cœur des Polonais, sont toujours les mêmes. En effet, les élites culturelles officielles des années socialistes étaient rarement les plus reconnus par la population et les revues littéraires. Le poids des œuvres des dissidents internes et des expatriés était très important du fait de leur propagation par des revues clandestines telles que Kultura (revue littéraire des expatriés polonais en France fondée et dirigée de 1947 à 2000 par Jerzy Giedroyc), qui faisait autorité en la matière. Après 1989, la liberté d’expression de ces artistes n’a fait qu’augmenter leur aura dans la population, empêchant dans le même temps, de nouvelles personnalités d’émerger.

Si on analyse les récompenses attribuées par les différents prix littéraires depuis l’an 2000, le phénomène est flagrant. La Pologne est un pays qui dispose d’un grand nombre de prix littéraires. Chacun a sa spécificité : certains sont anciens, comme le Prix de l’Institut Kościelki de Genève qui décore les auteurs polonais depuis 1962, d’autres sont plus récents et sont souvent organisés par des revues spécialisées comme le Prix Bolesława Michałka de la revue Kino (Film) qui récompense les meilleurs livres adaptés au cinéma ou le Prix Bursztynowego Motyla qui récompense les livres rédigés sur le thème du voyage. En ce qui concerne les prix récompensant les meilleurs livres de l’année quel que soit le thème, ils sont au nombre de sept. Le Prix Nike qui existe depuis 1997 est l’un des plus prestigieux, et le Prix du magazine Polityka est très suivi.

On constate à travers ces prix littéraires « généraux » qu’il est encore difficile de parler de la  nouvelle élite en Pologne car « les vieux maîtres » sont encore très présents. En effet, en détaillant les prix qui ont été attribués depuis l’an 2000, on observe l’apparition seulement d’une petite quinzaine de « petits nouveaux » nés entre 1970 et 1988. Ceux-ci ne sont cependant pas négligeables car leur regard sur le monde, la vie, et plus simplement la Pologne est radicalement différent de leurs prédécesseurs. Leur manière de s’exprimer est elle aussi différente. Et pour cause : ils étaient encore enfants ou adolescents lorsque la Pologne a changé de régime. Ils ne s’appuient donc pas sur leurs connaissances du régime socialiste, mais éventuellement sur ce qu’on leur en a transmis. Surtout, cette nouvelle élite repose sur la dernière décennie du XXe siècle durant laquelle elle s’est construite. Il serait cependant abusif de dire que leur faible nombre induit un faible impact sur la société. En effet, de jeunes talents comme Wojciech Kuczok, Jacek Dehnel et Dorota Masłowska, nés respectivement en 1972, 1980 et 1983, ont déjà été récompensés par deux fois par trois des plus grands Prix littéraires polonais : Kościelki, Nike et Polityka. Le premier roman de Dorota Masłowska, Wojna polsko-ruska pod flagą biało-czerwoną (publié en français sous le titre Polococktail Party) a connu un véritable succès dès les premiers mois de sa publication.

Dans le cinéma polonais au contraire, la nouvelle élite semble parvenir à se distinguer de ses pères, bien qu’elle soit elle aussi sortie de l’école de cinéma de Łódź. Des réalisateurs nés dans les années 1970, comme Małgorzata Szumowska et Łukasz Barczyk ont ainsi été reconnus lors de divers festivals.

Les jeunes élites économiques

Les élites économiques se classent en fonction de leurs revenus et de leur patrimoine économique. Il est donc rare et d’autant plus en Pologne, qu’une personne trentenaire fasse partie de cette élite économique. Après le changement de système économique en 1990, la Pologne a connu un réel bouleversement de ses élites économiques. L’absence de propriété privée durant le système socialiste empêchait l’émergence d’une telle élite. En revanche, avec l’adoption du libéralisme dès 1990, les privatisations ont concernés tous les secteurs. Cette entrée dans le libéralisme a été effectuée selon la « thérapie de choc » du plan Balcerowicz (Ministre des Finances de la Pologne dans le premier gouvernement non communiste de septembre 1989), ce plan qui mettait en place la mutation de la Pologne vers l’économie de marché et encourageait la privatisation. Celle-ci a pris différentes formes selon le type d’entreprise. Certaines firmes d’État ont été transformées en sociétés anonymes, d’autres ont été démantelées, d’autres encore ont été vendues à des personnes privées ou à d’autres firmes privées. Bien entendu, quelques firmes d’État sont restées nationales. La particularité de cette époque est que certaines entreprises ont été rendues, avec beaucoup de difficultés néanmoins, à leurs propriétaires initiaux. Beaucoup d’entreprises polonaises n’étaient pas assez rentables ou nécessitaient tellement d’investissements, qu’aucun preneur n’a été trouvé. Enfin, ce qui a marqué cette période de privatisation est l’importance des investisseurs étrangers qui ont acquis les entreprises souvent les plus rentables du pays. Cela n’a pas empêché certains investisseurs polonais d’investir dans ces entreprises nouvellement privatisées et de devenir les jeunes élites économiques polonaises. La liberté d’investissement et d’entreprenariat a aussi permis le développement de cette élite.

Celle-ci n’est cependant pas très présente sur la scène internationale comme on peut le constater en étudiant la liste des milliardaires mondiaux établie par le magazine Forbes. La liste de 2009 place le seul Polonais à la 701e place, Zygmunt Solorz-Żak. Celui-ci seulement âgé de 52 ans possède une fortune s’élevant à 1 milliard de dollars grâce à son entreprise de plateforme numérique Cyfrowy Polsat. L’année précédente Zygmunt Solorz-Żak était absent de cette liste mais six autres Polonais y étaient présents dont le premier, Leszek Czarnecki, avait 46 ans et était à la 446e place mondiale grâce à sa société Getin Holding, spécialisée dans les services bancaires, l’assurance et le crédit. De même, chaque année le magazine Wprost établit la liste des cent Polonais les plus riches. Cette nouvelle élite économique est donc assez jeune, sans être pour autant de la génération des jeunes élites culturelles. 

Les jeunes élites politico-administratives

Le domaine politico-administratif est à l’opposé du domaine culturel et économique pour ce qui est de la reconnaissance. En effet, celle-ci ne se mesure pas grâce à des récompenses mais par une certaine vision sur la scène publique. Or, celle-ci ne peut avoir lieu qu’après une certaine carrière. En effet, si on regarde la composition du gouvernement polonais actuel, la majorité est née au tournant des années 1950-1960 et a donc été formée par le système socialiste. Pour affirmer avoir affaire à une nouvelle élite politico-administrative, il faut attendre la reconnaissance des personnes issues de la première promotion de l’Ecole nationale de la Fonction publique (Krajowa Szkoła Administracji Publicznej, KSAP) créée mai 1990 et inaugurée le 4 septembre 1991. On peut donc espérer voir arriver la toute nouvelle élite politico-administrative dans quelques années.

En effet, cette école est chargée par l'État polonais de former et de préparer les fonctionnaires de la fonction publique ainsi que les cadres de l'administration nationale. L'objectif est qu'ils soient apolitiques, compétents et responsables dans la gestion des affaires publiques. C’est  le Premier ministre, chef suprême du service civil, qui exerce la tutelle de l'École, notamment en nommant son directeur. Cette école est en coopération avec d’autres écoles administratives en Europe dont l’ENA en France.

L’entrée dans cette école se fait sur concours et la formation dure un an et demi. Elle ne peut être associée à une autre formation ou à un travail (la formation continue concerne uniquement les fonctionnaires polonais). L’offre des formations à la KSAP se concentre sur sept modules :

  • L’Union européenne,
  • La gestion,
  • L’administration,
  • Les finances publiques,
  • La communication,
  • L’informatique,
  • Les langues étrangères.

Chaque promotion se compose de 60 élèves de moins de 32 ans. La grande majorité des candidats a entre 25 et 27 ans et sortent d’une formation en droit, sciences politiques ou sciences économiques. Ils viennent majoritairement de l’université de Varsovie mais proviennent de toutes les voïvodies du pays.

La KSAP ne dispose pas d'un corps enseignant fixe. Le programme de la formation initiale tout comme les programmes de formations continues sont réalisés par des spécialistes engagés pour une durée déterminée – d'experts reconnus, spécialisés dans des domaines particuliers et ayant souvent une expérience universitaire. Mais tout comme en France il s'agit de plus en plus souvent des anciens élèves de la KSAP qui, tout en s'appuyant sur leurs propres expériences, transmettent aux élèves les connaissances nécessaires, tant au niveau du fond que de la méthode.

En sortant de l’École, les étudiants travaillent le plus souvent dans l’administration centrale. Seul un petit pourcentage (moins de 10%) travaille dans l’administration territoriale. Le Ministère des Finances, le Ministère de l'Économie (l'ancien Ministère de l'Économie, du Travail et de la Politique sociale), le Ministère de l'Éducation et de l'Informatisation et le Ministère des Affaires étrangères sont les plus choisis par les élèves pour leur premier emploi.

 

Les jeunes élites polonaises sont donc surtout visibles dans le domaine culturel et économiques. Il est donc intéressant de surveiller leur apparition dans le domaine politique. On constate surtout que la Pologne a terminé sa transition et reconnaît de nouveaux modèles, même si cette reconnaissance se fait de manière différente selon les domaines (récompenses, poids politique ou poids économique). Le domaine scientifique n’a pas été pris en compte dans cette étude car comme pour le domaine politique la reconnaissance arrive le plus souvent à la fin d’une carrière. Cependant, à l’inverse de ce même domaine, les élites scientifiques n’ont pas connu de rupture majeure au cours des années 1990, ni dans leur formation ni dans leur reconnaissance : c’est toujours l’Académie polonaise des sciences, fondée en 1951 qui récompense les meilleurs travaux scientifiques polonais.

 


Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Illustration : Couverture de Polococktail Party de Dorota Maslowska, édition Noir sur Blanc, 2004

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