Une élite correspond au groupe de
personnes qu’une société considère comme le meilleur et donc comme modèle. Il y
a vingt ans cette année, la
Pologne a connu un changement de régime politique et de
système économique et donc un changement d’élites. Une génération plus tard, où
peut-on trouver les jeunes élites polonaises ?
Les jeunes élites culturelles
Au niveau culturel, la Pologne a connu au début
des années 1990 une sorte de renouveau avec la fin de la censure et
l’ouverture à l’Ouest. Cependant au niveau des artistes eux-mêmes, il n’y a pas
eu de renouvellement massif. Vingt ans plus tard, on constate que les artistes
qui pénètrent le cœur des Polonais, sont toujours les mêmes. En effet, les
élites culturelles officielles des années socialistes étaient rarement les plus
reconnus par la population et les revues littéraires. Le poids des œuvres des
dissidents internes et des expatriés était très important du fait de leur
propagation par des revues clandestines telles que Kultura (revue littéraire
des expatriés polonais en France fondée et dirigée de 1947 à 2000 par Jerzy
Giedroyc), qui faisait autorité en la matière. Après 1989, la liberté
d’expression de ces artistes n’a fait qu’augmenter leur aura dans la population,
empêchant dans le même temps, de nouvelles personnalités d’émerger.
Si on analyse les récompenses
attribuées par les différents prix littéraires depuis l’an 2000, le phénomène
est flagrant. La Pologne
est un pays qui dispose d’un grand nombre de prix littéraires. Chacun a sa
spécificité : certains sont anciens, comme le Prix de l’Institut Kościelki
de Genève qui décore les auteurs polonais depuis 1962, d’autres sont plus
récents et sont souvent organisés par des revues spécialisées comme le Prix
Bolesława Michałka de la revue Kino
(Film) qui récompense les meilleurs livres adaptés au cinéma ou le Prix
Bursztynowego Motyla qui récompense les livres rédigés sur le thème du voyage.
En ce qui concerne les prix récompensant les meilleurs livres de l’année quel
que soit le thème, ils sont au nombre de sept. Le Prix Nike qui existe depuis
1997 est l’un des plus prestigieux, et le Prix du magazine Polityka est très suivi.
On constate à travers ces prix littéraires
« généraux » qu’il est encore difficile de parler de la nouvelle élite en Pologne car « les
vieux maîtres » sont encore très présents. En effet, en détaillant les prix
qui ont été attribués depuis l’an 2000, on observe l’apparition seulement d’une
petite quinzaine de « petits nouveaux » nés entre 1970 et 1988. Ceux-ci
ne sont cependant pas négligeables car leur regard sur le monde, la vie, et
plus simplement la Pologne
est radicalement différent de leurs prédécesseurs. Leur manière de s’exprimer
est elle aussi différente. Et pour cause : ils étaient encore enfants ou
adolescents lorsque la Pologne
a changé de régime. Ils ne s’appuient donc pas sur leurs connaissances du
régime socialiste, mais éventuellement sur ce qu’on leur en a transmis.
Surtout, cette nouvelle élite repose sur la dernière décennie du XXe siècle
durant laquelle elle s’est construite. Il serait cependant abusif de dire que
leur faible nombre induit un faible impact sur la société. En effet, de jeunes
talents comme Wojciech Kuczok, Jacek Dehnel et Dorota Masłowska, nés
respectivement en 1972, 1980 et 1983, ont déjà été récompensés par deux fois
par trois des plus grands Prix littéraires polonais : Kościelki, Nike et Polityka. Le premier roman de Dorota Masłowska,
Wojna polsko-ruska pod flagą biało-czerwoną (publié en français sous
le titre Polococktail Party) a connu un véritable succès dès les premiers
mois de sa publication.
Dans le cinéma polonais au
contraire, la nouvelle élite semble parvenir à se distinguer de ses pères, bien
qu’elle soit elle aussi sortie de l’école de cinéma de Łódź. Des réalisateurs
nés dans les années 1970, comme Małgorzata Szumowska et Łukasz Barczyk ont
ainsi été reconnus lors de divers festivals.
Les jeunes élites
économiques
Les élites économiques se
classent en fonction de leurs revenus et de leur patrimoine économique. Il est
donc rare et d’autant plus en Pologne, qu’une personne trentenaire fasse partie
de cette élite économique. Après le changement de système économique en 1990, la Pologne a connu un réel
bouleversement de ses élites économiques. L’absence de propriété privée durant
le système socialiste empêchait l’émergence d’une telle élite. En revanche, avec
l’adoption du libéralisme dès 1990, les privatisations ont concernés tous les
secteurs. Cette entrée dans le libéralisme a été effectuée selon la « thérapie
de choc » du plan Balcerowicz (Ministre des Finances de la Pologne dans le premier
gouvernement non communiste de septembre 1989), ce plan qui mettait en place la
mutation de la Pologne
vers l’économie de marché et encourageait la privatisation. Celle-ci a pris
différentes formes selon le type d’entreprise. Certaines firmes d’État ont été
transformées en sociétés anonymes, d’autres ont été démantelées, d’autres encore ont
été vendues à des personnes privées ou à d’autres firmes privées. Bien entendu,
quelques firmes d’État sont restées nationales. La particularité de cette
époque est que certaines entreprises ont été rendues, avec beaucoup de
difficultés néanmoins, à leurs propriétaires initiaux. Beaucoup d’entreprises
polonaises n’étaient pas assez rentables ou nécessitaient tellement
d’investissements, qu’aucun preneur n’a été trouvé. Enfin, ce qui a marqué
cette période de privatisation est l’importance des investisseurs étrangers qui
ont acquis les entreprises souvent les plus rentables du pays. Cela n’a pas empêché
certains investisseurs polonais d’investir dans ces entreprises nouvellement
privatisées et de devenir les jeunes élites économiques polonaises. La liberté
d’investissement et d’entreprenariat a aussi permis le développement de cette
élite.
Celle-ci n’est cependant pas très
présente sur la scène internationale comme on peut le constater en étudiant
la liste des milliardaires mondiaux établie par le magazine Forbes. La liste de
2009 place le seul Polonais à la 701e place, Zygmunt Solorz-Żak. Celui-ci
seulement âgé de 52 ans possède une fortune s’élevant à 1 milliard de dollars
grâce à son entreprise de plateforme numérique Cyfrowy Polsat. L’année
précédente Zygmunt Solorz-Żak était
absent de cette liste mais six autres Polonais y étaient présents dont
le premier, Leszek Czarnecki, avait 46 ans et était à la 446e place
mondiale grâce à sa société Getin Holding, spécialisée dans les services
bancaires, l’assurance et le crédit. De même, chaque année le magazine Wprost établit la liste des cent
Polonais les plus riches. Cette nouvelle élite économique est donc assez jeune,
sans être pour autant de la génération des jeunes élites culturelles.
Les jeunes élites politico-administratives
Le domaine politico-administratif
est à l’opposé du domaine culturel et économique pour ce qui est de la
reconnaissance. En effet, celle-ci ne se mesure pas grâce à des récompenses
mais par une certaine vision sur la scène publique. Or, celle-ci ne peut avoir
lieu qu’après une certaine carrière. En effet, si on regarde la composition du
gouvernement polonais actuel, la majorité est née au tournant des années
1950-1960 et a donc été formée par le système socialiste. Pour affirmer avoir
affaire à une nouvelle élite politico-administrative, il faut attendre la
reconnaissance des personnes issues de la première promotion de l’Ecole nationale
de la Fonction
publique (Krajowa Szkoła Administracji
Publicznej, KSAP) créée mai 1990 et inaugurée le 4 septembre 1991. On
peut donc espérer voir arriver la toute nouvelle élite politico-administrative
dans quelques années.
En effet, cette école est chargée
par l'État polonais de former et de préparer les fonctionnaires de la fonction
publique ainsi que les cadres de l'administration nationale. L'objectif est
qu'ils soient apolitiques, compétents et responsables dans la gestion des
affaires publiques. C’est le Premier
ministre, chef suprême du service civil, qui exerce la tutelle de l'École,
notamment en nommant son directeur. Cette école est en coopération avec d’autres
écoles administratives en Europe dont l’ENA en France.
L’entrée dans cette école se fait
sur concours et la formation dure un an et demi. Elle ne peut être associée à
une autre formation ou à un travail (la formation continue concerne uniquement
les fonctionnaires polonais). L’offre des formations à la KSAP se concentre sur sept
modules :
Chaque promotion se compose de 60
élèves de moins de 32 ans. La grande majorité des candidats a entre 25 et 27
ans et sortent d’une formation en droit, sciences politiques ou sciences
économiques. Ils viennent majoritairement de l’université de Varsovie mais
proviennent de toutes les voïvodies du pays.
La KSAP ne dispose pas d'un
corps enseignant fixe. Le programme de la formation initiale tout comme les
programmes de formations continues sont réalisés par des spécialistes engagés
pour une durée déterminée – d'experts reconnus, spécialisés dans des domaines
particuliers et ayant souvent une expérience universitaire. Mais tout comme en
France il s'agit de plus en plus souvent des anciens élèves de la KSAP qui, tout en s'appuyant
sur leurs propres expériences, transmettent aux élèves les connaissances
nécessaires, tant au niveau du fond que de la méthode.
En sortant de l’École, les
étudiants travaillent le plus souvent dans l’administration centrale. Seul un
petit pourcentage (moins de 10%) travaille dans l’administration territoriale.
Le Ministère des Finances, le Ministère de l'Économie (l'ancien Ministère de
l'Économie, du Travail et de la
Politique sociale), le Ministère de l'Éducation et de
l'Informatisation et le Ministère des Affaires étrangères sont les plus choisis
par les élèves pour leur premier emploi.
Les jeunes élites polonaises sont
donc surtout visibles dans le domaine culturel et économiques. Il est donc
intéressant de surveiller leur apparition dans le domaine politique. On
constate surtout que la
Pologne a terminé sa transition et reconnaît de nouveaux
modèles, même si cette reconnaissance se fait de manière différente selon les
domaines (récompenses, poids politique ou poids économique). Le domaine
scientifique n’a pas été pris en compte dans cette étude car comme pour le
domaine politique la reconnaissance arrive le plus souvent à la fin d’une
carrière. Cependant, à l’inverse de ce même domaine, les élites scientifiques
n’ont pas connu de rupture majeure au cours des années 1990, ni dans leur
formation ni dans leur reconnaissance : c’est toujours l’Académie
polonaise des sciences, fondée en 1951 qui récompense les meilleurs travaux
scientifiques polonais.
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
Sur Internet
Illustration : Couverture de Polococktail
Party de Dorota Maslowska, édition Noir sur Blanc, 2004
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