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Octobre 1999, à un mois de l'anniversaire des dix ans de la Chute du Mur de
Berlin, la honte s’abat à nouveau sur l’Europe : un mur est construit au
cœur d’une ville tchèque, Usti nad Labem, pour séparer les « Blancs »
des Roms. Le mur est dénoncé, démonté à mains nues, puis officiellement détruit,
mais un mur invisible entre Tchèques et Roms n’en reste pas moins toujours
perceptible.
Retour sur l’arrivée
des Roms en Bohème
Entre leur arrivée en Europe au milieu du Moyen-Age et le XVe
siècle, les Roms n’ont pas subi de rejet, voire ils obtenaient aisément des
privilèges de la part de la noblesse qui voyait en eux de bons artisans. En
effet à cette époque, l’Europe est encore une mosaïque de peuples, la christianisation s’étend mais elle se heurte encore à des coutumes
païennes voire à des menaces externes comme l’invasion tartare. Le XIVe
siècle est même considéré comme le « siècle d'or des Roms en
Europe ». Ainsi le 17 avril 1423, l’empereur romain germanique et roi tchèque Sigismond,
leur accorda un sauf-conduit qu’ils emportèrent partout avec eux (d’où
l’origine du terme « bohémiens » en français). Mais lorsqu’à la fin
du Moyen-Age les peuples se fixent définitivement, les États se centralisent et
les mœurs se fixent, le peuple rom est
ouvertement rejeté. Nomades, entretenant leur différence culturelle (notamment linguistique), les Roms sont même
victimes de persécutions tant de la part des souverains (par des textes légaux
qui les chassent et les rendent hors la loi) tant des populations locales (les
meurtres de Roms restent impunis pendant longtemps).
Sur le territoire de l’actuelle République tchèque, il faut
attendre le XVIIIe siècle et le règne de Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780),
impératrice du Saint-Empire romain germanique, roi de Hongrie et roi de Bohême,
pour que les attitudes de persécutions laissent place à des « politiques
d’assimilation ». Marie-Thérèse d’Autriche exige notamment la
sédentarisation et la christianisation des Roms. Nombreux sont ceux qui ainsi
améliorent leur situation et leur perception dans la société. Mais d’autres
refusent de renoncer à leur culture en restant nomades et en se regroupant
entre eux. Malheureusement cette sauvegarde culturelle s’est accompagnée d’un
retard par rapport au reste de la population sédentaire : un retard au
niveau de l’alphabétisation mais aussi un retard économique.
Le sommet de la persécution des Roms a bien entendu été
atteint durant la Seconde Guerre
mondiale. Considérés comme une race inférieure, ils ont été massivement déportés
et exécutés par les nazis dans des camps de concentration et d’extermination
comme Dachau et Auschwitz-Birkenau. Entre 50 000 et 220 000 Roms
européens auraient ainsi péri entre 1939 et 1945. Sur le territoire tchèque, la
population rom est passée de 8000 à 600 individus.
Avec l’arrivée du communisme, de nombreux Roms de l’Est de
l’Europe (Roumanie ou des territoires orientaux de la Slovaquie) sont arrivés
en Bohème et en Moravie, la population allemande ayant été déplacée alors que les
usines avaient besoin de main d’œuvre. Là encore les autorités ont cherché à
sédentariser la population rom, tout
d’abord en leur apportant un travail ouvrier, puis à partir de 1958 en les obligeant à déclarer un domicile fixe. Les
années du Communisme sont ambiguës pour les Roms : ils ne demandaient rien
aux autorités sauf de vivre selon leurs propres traditions mais se voyaient
tout de même aidés par l’Etat du fait de leur retard social. Ils profitaient
donc d’aides financières sur lesquelles ils vivaient mais ils en payaient le
prix en voyant leur culture se disloquer (interdiction du nomadisme, rupture
des liens familiaux voire claniques…). Dans le même temps, ces aides sociales
provoquaient chez les autres populations, notamment les Tchèques, un sentiment
de jalousie voire de haine.
Après 1989, les Roms ont pu revenir à leur culture avec la
reconnaissance du statut de minorité nationale, leur donnant droit à
l’utilisation officielle et à l’éducation dans leur langue. De même, ce statut
leur a fait bénéficier du droit de participation à la représentation des
minorités. Ainsi aux élections tchécoslovaques de 1990, 11 députés roms issus
du parti Initiative civique rom furent
élus. Toutefois dans le même temps les Roms ont vu leurs avantages sociaux
diminuer et leur rejet par la société tchèque s’est encore accentué.
Le mur de la
Rue Maticni
On estime la population rom en République tchèque entre
250.000 à 300.000 personnes, principalement dans les grandes villes, notamment
à Prague. Usti nad Labem est la neuvième ville du pays. La discorde entre
Tchèques et Roms est survenue au milieu des années 1990, lorsque la
municipalité a décidé de loger des personnes en difficulté (majoritairement rom) dans deux immeubles de la ville. Les habitants ont
alors commencé à se plaindre de ces voisins bruyants, rédigeant pétition sur
pétition. Finalement en 1998 la municipalité a proposé d’élever un mur de 150m
de long entre les immeubles et les pavillons.
La municipalité affirmait que cette décision n’avait aucune
origine raciale. Toutefois le projet fit grand bruit tant dans le pays qu’à
l’international. En septembre 2008 pour montrer que ce n’était qu’un mur
antibruit, la municipalité a présenté un nouveau projet dans lequel le mur
ferait 1,8m de hauteur et serait en céramique. Cependant ce projet n’obtint pas
plus de soutien en dehors des habitants de la ville : Petr Uhl, délégué
gouvernemental pour les droits de l'homme a non seulement accusé le Maire, Ladislav
Hruška, de racisme, mais il a demandé au cabinet d’interdire la construction du
mur. Le Président tchèque de l’époque, Vaclav Havel s’est lui-même rendu sur
place pour tenter, en vain de trouver une solution. En mai 1999, le cabinet a
effectivement interdit l’érection d’un tel mur, en laissant le pouvoir de
sanction, en cas de transgression de la part de la municipalité, à la Chambre des députés.
Malgré tout, le 7 octobre 1999 la municipalité d’Usti nad
Labem a commencé la construction du mur. Des Roms ont personnellement tenté de
bloquer le projet, voire de démonter une partie du mur, sans réel effet. Le
récit de ce nouveau mur de la honte, fini six jours plus tard, a fait le tour
des média en République tchèque et dans le monde. Si toutefois le mur fut
détruit officiellement six semaines après son érection, il est resté dans les
mémoires comme le symbole, pour les associations de défense des droits des Roms
en Europe, du perpétuel rejet dont fait l’objet cette population encore aujourd'hui. Le gouvernement tchèque, bien que s’étant opposé à la
réalisation de ce mur, a été rappelé à l’ordre par la Commission européenne,
puisque le pays était alors candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Or les critères
de Copenhague comprenaient une dimension démocratique au sein de laquelle la
protection des minorité était importante. Dans son rapport de 2000, la Commission européenne
s’est d’ailleurs affirmée « préoccupée par la quasi-inaction du gouvernement
tchèque, en dépit du plan d’action et des institutions créées pour s’occuper du
problème [d’intégration des Roms] ».
La « question
rom » en République tchèque aujourd’hui
Le point de rupture principal entre les
Roms et les autres peuples ne se situent pas sur la religion ,comme souvent ,car les Roms ont généralement adopté (et adapté) la
religion dominante du territoire où ils se sont installés. En revanche, le rejet
s’appuie essentiellement sur les différences culturelles. Il s’effectue sur les
us et coutumes : le nomadisme face à la sédentarité, les réinterprétations
de la religion et de ses rites face à ceux "centralisés", des valeurs claniques
face à des valeurs individuelles ou nationales, une langue complètement
différente face à une langue officielle (parfois entourée de dialectes).
Si le mur de la rue Maticni a été le symbole du rejet de la
population tzigane par les habitants tchèques de la ville, sa destruction n’en
est pas moins demeurée symbolique : un mur invisible demeure entre les
deux peuples. Ce mur est tout d’abord économique. Les différences de niveaux de
vie ne parviennent pas à se résorber car les Roms restent victimes de
discriminations à l’embauche. Leur couleur de peau, leurs patronymes, leur
accent les trahissent lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. De plus une étude
montre que « le salaire moyen des Roms exerçant une activité
professionnelle dépasse à peine 40 % du salaire moyen dans l’économie
tchèque ». De même ils ont des difficultés à trouver un logement décent,
principalement du fait de la hausse des prix de l’immobilier. Lors de la chute du Communisme, le prix des
logements sociaux a beaucoup augmenté et de plus la compétition
entre les personnes défavorisées s’est intensifiée du fait de la
paupérisation de la société lors du passage à l’économie de marché.
Le mur invisible entre Tchèques et Roms existe aussi dans le
domaine politique. En effet si aux élections de 1990 le Parlement tchécoslovaque
pouvait s’enorgueillir de 11 députés roms, aujourd’hui aucun siège n'est occupé
par un Rom au Parlement national tchèque. Le parti Initiative civique rom reste
cependant actif aux côtés de l'Union démocratique des Roms et de l'Association
civique pour la culture et la presse roms. Les autres partis tchèques semblent
laisser de côté le thème de l’intégration des Roms dans leurs programmes
électoraux, comme niant l’existence d’un problème.
Enfin et surtout, le mur entre Roms et Tchèques est
perceptible dans le domaine culturel et social. Selon un sondage mené en avril
2009 par le Centre de recherche expérimentale tchèque, 60% des Tchèques
interrogés ont une opinion négative des Roms. Bien que ce pourcentage est en
diminution par rapport aux années 1990 (73% des Tchèques affirmaient avoir une
opinion négative sur les Roms en 1994), le sentiment de rejet n'en reste pas moins innacceptable pour ceux qui le subissent comme pour les instances internationales pour la protection des Droits de l'Homme. De nombreuses études sont menées sur la
vie des Roms en République tchèque et notamment sur les discriminations qu’ils
subissent et les attitudes de rejet de la part des Tchèques. En juillet 2009 a ainsi été publié le
rapport d’une mission d’enquête canadienne, « Situation des Roms, le
traitement qui leur est réservé et la possibilité de refuge intérieur »
car le nombre de demandes d’asile de la part de Roms tchèques a
considérablement augmenté ces dernières années. Ce rapport présentant les
conditions de vie des Roms en République tchèque est assez accablant. Face à
sa publication, le gouvernement a déclaré nécessaire une analyse sur la
situation de la communauté rom dans le pays dont la charge sera attribuée au ministère
en charge des Droits de l’homme et des Minorités.
La question des Roms, qu’elle se pose en République tchèque,
en Italie, en Roumanie ou encore ailleurs en Europe (comme en France par
exemple), reste encore aujourd’hui épineuse. On voudrait leur reconnaître à la
fois le droit à l'égalité et à la fois le droit à la différence (= le droit des
minorités), mais personne ne sait vraiment comment concilier dans la pratique
ces deux droits (voir Anna Marchand, La
protection des droits des tsiganes dans l'Europe d'aujourd'hui). Leur
culture si différente de celles de leurs pays d’implantation dérange, et malgré
la volonté affichée de l’Union européenne d’améliorer leur intégration et leurs
conditions de vie, aucun Etat membre concerné n’a véritablement trouvé de solution.
Il faut dire que peu ont réellement cherché car ce thème est politiquement peu
porteur voire dans certains États ouvertement non apprécié par l’électorat. Les
seuls partis à utiliser le thème général des Roms, sont les partis d’extrême
droite qui, comme en République tchèque, sont réputés attiser la haine raciale,
notamment contre les Roms.
La « question rom » est plus que toujours
d’actualité en République tchèque aujourd’hui avec à la fois la décision du
rapport du Ministère en charge des Droits de l’homme et des Minorités et à
la fois la montée des extrêmes-droites dans le paysage politique du pays. Les
responsables politiques tchèques ont « du pain sur la planche » car
non seulement ils doivent résoudre cet épineux problème d’intégration politique,
économique et sociale de cette population à la culture si différente, mais il
auront aussi à convaincre leur propre population de mettre un terme à leur
attitude de rejet envers les Roms.
Le mur-symbole de la rue Maticni est donc encore loin d’être définitivement
détruit. Il est toujours présent dans les mentalités, entre les deux
populations. Quant au mur réel de la rue Maticni il a été reconstruit… dans le
zoo de la ville ! Cette fois il sert donc à séparer non pas des êtres
humains entre eux, mais les êtres humains des animaux. La direction du zoo a
ainsi pu faire rénover à moindre coût son mur d’enceinte, et ainsi profiter de
visiteurs supplémentaires du fait de
la triste célébrité du mur !
Pour aller plus loin :
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Sur Nouvelle Europe
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Dossier de novembre 2009 :
L'Europe et ses murs : l'histoire continue
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Éléments d’une identité commune à travers le fait religieux chez les Rroms
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Les Rroms : un peuple européen aux racines indiennes
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Sur Internet
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Roms en République tchèque |
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Clémence Cottineau, « Les Roms en République tchèque,
entre revendications politiques et culturelles » , Regard sur l’Est,
Dossier : "Politiques et pratiques linguistiques", 27 mars 2009 |
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Stéphanie Fraisse-d’Olimpio, La "question tsigane" , Archives du site secondaire du
Lycée Français de Prague, article publié le 23 mai 2007 |
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Commission de l'immigration et du statut de réfugié du
Canada (CISR), « Situation des Roms, le traitement qui leur est réservé et
la possibilité de refuge intérieur » , Rapport de la mission d’enquête en
République tchèque, juillet 2009 |
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À lire
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Jean-Pierre Liégeois, Roms en Europe, Strasbourg,
Editions du Conseil de l’Europe, 2007, 311p
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Anna Marchand, La
protection des droits des tsiganes dans l'Europe d'aujourd'hui, Paris,
l'harmattan, 2001, 320p.
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A voir
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« Etrangers de l’intérieur, au cœur des tsiganes de
Bohème », film réalisé par Juliette Jourdan, produit par Mémoire Magnétique
Productions, 2008 (52 min)
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Photo : Les manifestants face au mur de la rue Maticni (flickr)
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