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 François
Mitterrand a laissé de lui l'image d'un Européen convaincu : favorable
en 1954 à la Communauté européenne de Défense, soutien à Robert Schuman
en 1958, amitié franco-allemande... Son second mandat à la présidence
de la République, entre 1988 et 1995 a, entre autres, été marqué par la
place importante que F. Mitterrand a accordé à la politique étrangère
et en particulier européenne de la France.
L'hiver
1989-1990 voit à la fois l'expression d'une diplomatie présidentielle
qui peine à anticiper certaines des évolutions qu'impliquent
l'ouverture du Mur de Berlin le 9 novembre et qui pourtant d'une part
exprime l'émotion et la puissance du moment, et d'autre part propose
une réflexion quant à l'avenir du continent européen.
En
1989, la France fête avec faste le bicentenaire de la Révolution
française et exerce, au second semestre de 1989, la présidence
tournante du Conseil des ministres de la Communauté européenne - il n'y
a pas, et pour cause, encore d'Union européenne, née avec le traité de
Maastricht en 1992.
C'est
donc également en tant que président du Conseil des ministres que
François Mitterrand fera plusieurs discours devant le Parlement
européen entre septembre et décembre 1989, réagissant « comme Français
et Européen » comme il le dit, aux événements, aux révolutions plus ou
moins "de velours" que vivent l'Europe de l'Est et l'URSS.
Mitterrand et les deux Allemagnes
« J'aime
tellement l'Allemagne, que je préfère qu'il y a en ait deux ». Cette
phrase, attribuée à François Mauriac, illustre sous la forme du bon
mot, le malaise qu'une partie des autorités et de la diplomatie
française ressentait quant à la réunification allemande.
Et en effet, à l'issu du 54e
sommet franco-allemand, qui a lieu à Bonn les 3 et 4 novembre 1989, de
nombreuses questions des journalistes portent sur la position française
- et les éventuelles réticences françaises – quant à la réunification
de l'Allemagne et les relations de la France avec la République
démocratique allemande (RDA) et les autres démocraties populaires.
Face aux appréhensions françaises présumées, les réponses de François Mitterrand sont claires :
« La
réunification ne doit pas se situer sur le plan des craintes ou de
l'approbation. Ce qui compte avant tout, c'est la volonté et la
détermination du peuple. […] Je n'ai pas peur de la réunification. Je
ne me pose pas ce genre de question [la peur de la réunification] à
mesure que l'histoire avance. L'histoire est là. Je la prends comme
elle est. Je pense que le souci de réunification est légitime pour les Allemands. S'ils le veulent et s'ils le peuvent ».
Le Président français définit un cadre général des négociations de
réunification en mettant en avant trois éléments : la sécurité du
continent, le respect de la démocratie et l'association des Alliés de
1945. Après avoir rappelé que c'est « la volonté des citoyens
allemands » qui déterminera l'avenir des deux Allemagnes, il précise :
« Bien entendu, cela ne se produira pas n'importe comment, dans
n'importe quelles circonstances. On a coutume de dire – ce sont des
mots qui peuvent paraître convenus mais j'insiste quand même – il ne
faut pas mettre la paix en jeu. Donc cela doit être une démarche
pacifique. D'autre part, cela doit être démocratique, ce qui est
présupposé puisque nous avons parlé de la détermination du peuple
lui-même. Cela regarde aussi les autres pays, spécialement les pays
d'Europe. Vous savez qu'il existe des accords et des garanties
particulières qui sont définies par les accords de l'après-guerre
mondiale, mais aussi par le fait que nous vivons en communauté ».
Le
maintien de la visite d'Etat de François Mitterrand en RDA, après la
chute du Mur de Berlin, est cependant pour beaucoup, en Allemagne et en
France, apparu comme le signe que la diplomatie française et le Président de la République n'avaient non seulement pas perçu la force
du mouvement engagé en Europe de l'Est et exprimait ainsi leurs
réticences de voir une Allemagne réunifiée. Cette visite a lieu le 22
décembre 1989, alors que même le nouveau dirigeant est-allemand, M.
Modrow a présenté le 17 novembre d'établir une "Communauté
contractuelle" entre RDA et RFA.
L'ancien
diplomate Jacques Jessel exprime dans un entretien très argumenté et
documenté sur le site diploweb en novembre 2000 ce qu'il appelle "des erreurs d'analyse lourdes" de la part de la diplomatie française.
Lors de la même conférence de presse du 3 novembre à Bonn, F. Mitterrand s'explique sur cette visite : « Il
y a déjà un certain nombre d'année que j'ai entrepris d'organiser des
visites d'Etat dans la plupart des pays dits de l'Est. […] J'ai
l'intention de continuer. J'avais prévu d'inscrire dans ce calendrier
une visite d'Etat en RDA, du temps où M. Honecker assurait la
responsabilité des affaires. Il n'y a pas de raison de modifier mon
programme. Je ne fais pas de visite à telle ou telle personne, je
visite un peuple et son Etat. […] Dans tous les pays où je vais, je
défends, en respectant les règles de la politesses, les idées qui me
sont chères. Je ne cache jamais ma préférence pour un système
démocratique ».
François Mitterrand et la relance européenne en 1989 : approfondissement puis élargissement ?
Le Président français prononce deux discours devant le Parlement européen,
en tant que président du Conseil des ministres, les 25 octobre et 22
novembre 1989, dans lesquels il fait preuve d'éloquence et
d'enthousiasme en soutien aux bouleversements politiques d'Europe de
l'Est mais est également concret en proposant la mise en place rapide
d'une « banque pour l'Europe » et le renforcement des institutions
communautaires.
Le 25 octobre, il dit notamment : " Nous
avons vécu pendant près d'un demi-siècle dans le cadre d'un ordre qui
se défait sous nos yeux. C'était l'Europe de Yalta, expression
consacrée, même si elle n'est pas historiquement exacte, l'Europe
coupée en deux ou en trois, l'Europe des blocs et des systèmes. Nous
n'en n'avons pas fini avec elle, l'histoire n'est pas un fleuve
tranquille. […] Aux questions qui seront posées, il n'y aura
pas de réponse unique. Bref, Mesdames et Messieurs, ce sera plus
compliqué. Mais quel élan et quel espoir ! […] Voilà la grande nouvelle. De nouveau, les peuples bougent et quand ils bougent, ils décident. […] Les
Allemands de l'Est ont un pouvoir d'achat supérieur à quelques pays
membres de la Communauté. Ce n'est donc pas la misère qui les pousse à
la révolte. C'est quelque chose d'autre qu'on a déjà nommé: l'espérance
de la liberté. […] "
François
Mitterrand développe ensuite des éléments qu'il développera dans son
discours du 22 novembre : de l'argent et un système de formation des
cadres des Etats d'Europe de l'Est. " Elaborons un projet pour la
formation des cadres de tous ces pays, de même que nous avons décidé
l'ouverture aux pays de l'Est des programmes déjà existants de la
Communauté pour tout ce qui touche à l'éducation et à la formation.
Alors on pourrait voir un jour, j'imagine, j'improvise, une étudiant
hongrois profiter du programme Erasmus, pour faire un doctorat à
Oxford, un étudiant de Leipzig faire, grâce au programme Comett, un
stage dans une entreprise néerlandaise ou italienne, pourquoi pas
française ".
Il
présente également ce qui deviendra la BERD : "Cette banque pour
l'Europe de l'Est doit vraiment s'attaquer au développement, coopérer à
la formation de forces nouvelles, ce qui permettra de les sauver dès le
point de départ de l'abîme devant lequel elles se trouvent. Et de ce
point de vue, il y a une extrême urgence".
Des
bouleversements de 1989 dans ce qu'on appelait encore l'Europe de
l'Est, l'Europe de Yalta, François Mitterrand tire le constat suivant
: "Je suis convaincu, je vous l'ai déjà dit, que l'existence d'une
Communauté forte et structurée est un facteur de stabilité et de
réussite pour l'ensemble de l'Europe. Nous devons donc affirmer notre
identité à nous, Communauté, confirmer notre détermination, renforcer
nos institutions, sceller notre union. C'est ça la première leçon que je
retiens, moi, car il ne me paraît pas qu'il y ait une autre alternative
entre l'ouverture à l'Est et l'achèvement de l'édifice communautaire.
Les deux démarches vont de pair. […]
En
même temps qu'avancent et que se déroulent les événements à l'Est […]
il convient que l'Europe de la Communauté se renforce plus encore
qu'elle ne l'a jusque là décidé, qu'elle se hâte d'être elle-même dans
ses structures. Et ces structures dépendront strictement de la volonté
politique qu'elle aura démontrée, pour que l'unité, c'est-à-dire
l'unité politique préside finalement à l'ensemble des démarches
engagées depuis que les fondateurs ont conçu l'Europe".
C'est
cet élan là qui, en partie – et en partie seulement étant donné les
enjeux d'une discussion à douze et en particulier les négociations au
sein du couple franco-allemand (aboutissant à la convocation de deux
CIG, une sur l'Union économique et monétaire, l'autre politique) – est
à l'origine du traité de Maastricht, puis des autres traités
institutionnels européens des quinze années qui suivent, chargés de
préparer les adhésions de nouveaux Etats membres (et même le doublement
du nombre de ses membres), la réunification du continent européen.
Mais
en 1989, François Mitterrand n'envisage pas explicitement une adhésion
des anciens Etats socialistes et communistes dans l'Europe des Douze.
Cette perspective paraît trop lointaine, inaccessible dans le système
d'alors. Dans ses vœux aux Français du 31 décembre, la perspective
envisagée par le Président français est la mise en place d'une vaste
confédération européenne :
« Ou
bien la tendance à l'éclatement, à l'émiettement s'accroîtra et nous
retrouverons l'Europe de 1919 - on connaît la suite - ou bien l'Europe
se construira. Elle peut le faire en deux étapes, d'abord grâce à notre
Communauté des Douze qui doit absolument renforcer ses structures. […]
La deuxième étape reste à inventer : à partir des accords d'Helsinki,
je compte voir naître dans les années 90 une confédération européenne
au vrai sans du terme, qui associera tous les Etats de notre continent
dans une organisation commune et permanente d'échanges, de paix et de
sécurité ».
Pour aller plus loin :
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