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« Ici
on nous appelle les drogués, les toxicos. Nous sommes des
hors-la-loi ». Cette « parole dégelée » d'un
drogué lituanien nous rappelle que la drogue n'a pas attendu la
chute du Mur pour se propager à l'Est de l'Europe. L'Europe centrale
et orientale est même aujourd'hui en passe de rejoindre les modèles
d'usage de drogue de l'ouest, sans le système de santé ni la prise
en charge adaptées.
Des
modèles d'usage de drogues différents
L’usage
de drogues n’a pas épargné l’Est de l'Europe et ce bien avant
la chute du Rideau de fer, mais officiellement, il n'y a eu aucun
drogué jusqu'à la perestroïka, bien
qu'ils aient été soigneusement répertoriés par le KGB.
L'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) le
rappelle dans son Rapport annuel 2003 sur la drogue dans les pays
adhérents et les pays candidats : « L'usage de drogues par des
groupes de jeunes a été noté dans plusieurs pays à la fin des
années 1960, reflétant ce qui se passait dans les pays occidentaux,
quoiqu'à une plus petite échelle. Cependant les modèles d'usage
étaient souvent tout à fait différents de ceux des pays d'Europe
occidentale de l'époque – par exemple, l'usage de LSD, d'héroïne
et de cocaïne étaient rarement signalés, même s'il y avait des
exceptions ».
Les
populations fragiles, jeunes, vieux, malades, de l'Europe centrale et
orientale sous le joug soviétique, en proie à la pauvreté, à
l'autorité de l'URSS et à des systèmes sociaux, sanitaires,
éducatifs inefficaces consommaient majoritairement, à côté de la
marijuana ne coûtant rien et provenant directement d'Asie centrale,
des médicaments fabriqués sur place et détournés de leur usage
thérapeutique. Parmi ces derniers, la morphine, en ampoules
récupérées auprès de personnes atteintes ou décédées de
cancer, la codéine et de manière générale des opioïdes
puissants, souvent fabriqués manuellement à partir de pavot et
d'acétone, mais également la benzodiazépine et les barbituriques,
hypnotiques utilisés en traitement anti-anxiolytiques. La jeunesse
polonaise consommait dans les années 1970 une héroïne locale, la
kompot.
La Tchécoslovaquie des années 1980 a plutôt développé la
méthamphétamine, drogue provoquant une très forte euphorie, et
posant d'importants problèmes hors d'Europe mais dont la
consommation à l'Est s'est toujours limitée à la République
tchèque et à la Slovaquie. On note de manière générale en Europe
de l'Est une très importante production de psychotropes,
particulièrement d’amphétamines, à partir de la plante éphédra
ou de la molécule d'éphédrine. Aujourd’hui encore, l’analyse
d’une carte de l’Europe des stupéfiants montre une prédominance
de la consommation d'amphétamines en Europe de l'Est et dans les
Balkans, alors que dans le reste de l’Europe la cocaïne, plus
chère, est la drogue la plus fréquemment utilisée.
Les
données les plus récentes en Europe (rapport OEDT 2008) confirment
pourtant une stabilisation voire un recul de la consommation
d'amphétamines et d'ecstasy, mais font état d'une progression
constante de la consommation de cocaïne, bien que de façon limitée
à un certain nombre d'États.
La
cocaïne et l'héroïne, nouveaux fléaux à l'Est
Depuis
la chute du Rideau de fer, les modèles nationaux ont en effet changé
pour se rapprocher des modèles de l'ouest : cocaïne, LSD, cannabis.
L’héroïne provenant d’Afghanistan a été largement diffusée
par la route des Balkans après la chute des régimes communistes
même si elle est restée très chère. Si l'Afrique occidentale
constitue historiquement une plaque tournante faisant de la péninsule
ibérique un point d'accès stratégique à l'Union européenne, des
signes récents d'importation de cocaïne par les pays d'Europe
orientale (Bulgarie,
Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie et Russie)
semblent augurer du développement de nouvelles routes de trafic.
Parallèlement,
la demande a également évolué : avec l’ouverture à l’Ouest,
c’est toute une génération qui adopte les styles de vie et les
dépendances occidentales. Le nombre de toxicomanes, principalement
chez les jeunes, a explosé avec la vague d’indépendances. Les
experts des drogues travaillant dans la région soulignent les effets
pervers du « traumatisme de la transition » provoqué par
l'extrême paupérisation de ces pays depuis les années 1990,
l'impression d'échec social et le rejet de ce qui provient de la
période socialiste. Les incertitudes concernant le futur, le
délabrement du système de santé et de prise en charge,
l'appauvrissement de la région construisent ainsi un environnement
particulièrement « à risque ». Les témoignages de la
jeunesse droguée de la perestroïka sont
désabusés, empreints de « ras-le-bol » des réunions et
conférences sur l'indépendance et de l'adage selon lequel « ici,
tout commence avec des mots, et tout finit avec des mots ».
Plus
préoccupante encore est la diffusion du « syndrome d’Odessa »,
venu de l’Ukraine : partage des seringues et achat de doses toutes
prêtes souvent préparées dans des seringues usagées ou
non-stérilisées. Les seringues elles-mêmes ont longtemps
constitué une denrée rare, même dans les hôpitaux, à acheter
très cher, en dollars, dans des magasins spécialisés, et la
plupart des drogués ne pouvaient pas en utiliser à moins de les
partager entre une dizaine de personnes. Dans les années 1990, 92% des
personnes droguées interrogées en Biélorussie déclaraient
partager leurs seringues. À ces dérives est reliée l’explosion
depuis les années 2000 de l’épidémie de sida dans une région
pourtant protégée jusqu’au milieu des années 1990, donnée
cependant à relativiser étant donné les méthodes de dépistage
diluant souvent par manque de moyens les doses de réactifs, et la
recrudescence des MST, de la syphilis et de la tuberculose. Une étude
dans la région européenne de l'Organisation mondiale de la Santé
montre que l'injection de drogue arrivait en 2004 en tête des modes
de transmission, et que la transmission par voie sexuelle chez les
toxicomanes par intraveineuse et leurs partenaires explosait. Les
pays les plus atteints étaient alors l'Estonie, la Lettonie,
l'Ukraine et la Fédération de Russie pays qui détient aujourd'hui
le taux record au monde de propagation du sida. Kaliningrad, région
russe où l'épidémie est d'abord apparue et plaque tournante de
tous les trafics, reste encore actuellement la deuxième région la
plus touchée. Et, en 2004, l'incidence des infections en Europe de
l'Est (390 000) a dépassé celle de l'Europe occidentale.
Quelle
prise en charge face à ces nouveaux comportements ?
Les
pays d’Europe de l’Est ne sont pourtant pas équipés pour faire
face à de tels comportement, longtemps traités par désintoxication
de force et hôpital psychiatrique sous le régime socialiste, à
l’exception de la Pologne avec les centres Monar, communautés
thérapeutiques inspirées des comportementalistes américains. Dans
des pays comme la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la
Slovénie, de nombreuses associations se sont engagées auprès de
toxicomanes, mais en nombre encore insuffisant. Les traitements de
substitution sont encore trop peu développés, la loi empêchant
encore souvent la diffusion de drogues de substitution comme la
méthadone. La Slovénie s'est cependant distinguée en ouvrant la
première à l'Est un centre de méthadone, dès 1990. Aujourd'hui
près de 20% des héroïnomanes slovènes bénéficient d'un tel
traitement. Ailleurs à l'Est, le taux ne dépasse pas les 5%. Un
pays comme l'Estonie a lui ouvert son premier centre en 2001. La
disponibilité des traitements progresse et les populations
jusqu'alors paria sont de plus en plus en contact avec ces services.
L'infection par le VIH est mieux traitée par combinaison de mesures
de prévention, de traitement et de réduction des risques. En
Biélorussie, des programmes de prévention de l'infection du VIH
comprenant des campagnes de sensibilisation à la sécurité des
injections ont fait passer le taux du partage des seringues à 35 %.
Cette campagne avait été accompagnée de modifications de la
législation autorisant la détention de seringues. Résultat : le
taux de nouvelles infections imputables à la consommation de drogues
chute sensiblement, et ce un peu partout en Europe.
Pour
encourager cet effort, l'Union européenne a lancé un premier plan
d'action 2005-2008 approuvé par le Conseil européen en juin 2005,
suivi récemment d'un deuxième, approuvé le 8 décembre 2008. Mais
le coût de telles politiques, moins visible, est conséquent et
encore mal apprécié, tout comme le mal causé par la consommation
de drogues. Néanmoins, le rapport 2008 de l'OEDT souligne que
pratiquement tous les États membres ont adopté une approche
stratégique et une cohésion au niveau européen. Des
disparités flagrantes subsistent néanmoins en termes de qualité et
de disponibilité des services. Et si la lutte contre la toxicomanie
permettait la prise de conscience de la nécessité de mieux
harmoniser les systèmes de santé en Europe ?
Pour aller plus loin :
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