Drogues et toxicomanies, qu'en est-il à l'Est ?
Écrit par Virginie Hervo | 23-04-2009
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drogue.jpg« Ici on nous appelle les drogués, les toxicos. Nous sommes des hors-la-loi ». Cette « parole dégelée » d'un drogué lituanien nous rappelle que la drogue n'a pas attendu la chute du Mur pour se propager à l'Est de l'Europe. L'Europe centrale et orientale est même aujourd'hui en passe de rejoindre les modèles d'usage de drogue de l'ouest, sans le système de santé ni la prise en charge adaptées.

Des modèles d'usage de drogues différents

L’usage de drogues n’a pas épargné l’Est de l'Europe et ce bien avant la chute du Rideau de fer, mais officiellement, il n'y a eu aucun drogué jusqu'à la perestroïka, bien qu'ils aient été soigneusement répertoriés par le KGB. L'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) le rappelle dans son Rapport annuel 2003 sur la drogue dans les pays adhérents et les pays candidats : « L'usage de drogues par des groupes de jeunes a été noté dans plusieurs pays à la fin des années 1960, reflétant ce qui se passait dans les pays occidentaux, quoiqu'à une plus petite échelle. Cependant les modèles d'usage étaient souvent tout à fait différents de ceux des pays d'Europe occidentale de l'époque – par exemple, l'usage de LSD, d'héroïne et de cocaïne étaient rarement signalés, même s'il y avait des exceptions ».

Les populations fragiles, jeunes, vieux, malades, de l'Europe centrale et orientale sous le joug soviétique, en proie à la pauvreté, à l'autorité de l'URSS et à des systèmes sociaux, sanitaires, éducatifs inefficaces consommaient majoritairement, à côté de la marijuana ne coûtant rien et provenant directement d'Asie centrale, des médicaments fabriqués sur place et détournés de leur usage thérapeutique. Parmi ces derniers, la morphine, en ampoules récupérées auprès de personnes atteintes ou décédées de cancer, la codéine et de manière générale des opioïdes puissants, souvent fabriqués manuellement à partir de pavot et d'acétone, mais également la benzodiazépine et les barbituriques, hypnotiques utilisés en traitement anti-anxiolytiques. La jeunesse polonaise consommait dans les années 1970 une héroïne locale, la kompot. La Tchécoslovaquie des années 1980 a plutôt développé la méthamphétamine, drogue provoquant une très forte euphorie, et posant d'importants problèmes hors d'Europe mais dont la consommation à l'Est s'est toujours limitée à la République tchèque et à la Slovaquie. On note de manière générale en Europe de l'Est une très importante production de psychotropes, particulièrement d’amphétamines, à partir de la plante éphédra ou de la molécule d'éphédrine. Aujourd’hui encore, l’analyse d’une carte de l’Europe des stupéfiants montre une prédominance de la consommation d'amphétamines en Europe de l'Est et dans les Balkans, alors que dans le reste de l’Europe la cocaïne, plus chère, est la drogue la plus fréquemment utilisée.

Les données les plus récentes en Europe (rapport OEDT 2008) confirment pourtant une stabilisation voire un recul de la consommation d'amphétamines et d'ecstasy, mais font état d'une progression constante de la consommation de cocaïne, bien que de façon limitée à un certain nombre d'États.

La cocaïne et l'héroïne, nouveaux fléaux à l'Est

Depuis la chute du Rideau de fer, les modèles nationaux ont en effet changé pour se rapprocher des modèles de l'ouest : cocaïne, LSD, cannabis. L’héroïne provenant d’Afghanistan a été largement diffusée par la route des Balkans après la chute des régimes communistes même si elle est restée très chère. Si l'Afrique occidentale constitue historiquement une plaque tournante faisant de la péninsule ibérique un point d'accès stratégique à l'Union européenne, des signes récents d'importation de cocaïne par les pays d'Europe orientale (Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie et Russie) semblent augurer du développement de nouvelles routes de trafic.

Parallèlement, la demande a également évolué : avec l’ouverture à l’Ouest, c’est toute une génération qui adopte les styles de vie et les dépendances occidentales. Le nombre de toxicomanes, principalement chez les jeunes, a explosé avec la vague d’indépendances. Les experts des drogues travaillant dans la région soulignent les effets pervers du « traumatisme de la transition » provoqué par l'extrême paupérisation de ces pays depuis les années 1990, l'impression d'échec social et le rejet de ce qui provient de la période socialiste. Les incertitudes concernant le futur, le délabrement du système de santé et de prise en charge, l'appauvrissement de la région construisent ainsi un environnement particulièrement « à risque ». Les témoignages de la jeunesse droguée de la perestroïka sont désabusés, empreints de « ras-le-bol » des réunions et conférences sur l'indépendance et de l'adage selon lequel « ici, tout commence avec des mots, et tout finit avec des mots ».

Plus préoccupante encore est la diffusion du « syndrome d’Odessa », venu de l’Ukraine : partage des seringues et achat de doses toutes prêtes souvent préparées dans des seringues usagées ou non-stérilisées. Les seringues elles-mêmes ont longtemps constitué une denrée rare, même dans les hôpitaux, à acheter très cher, en dollars, dans des magasins spécialisés, et la plupart des drogués ne pouvaient pas en utiliser à moins de les partager entre une dizaine de personnes. Dans les années 1990, 92% des personnes droguées interrogées en Biélorussie déclaraient partager leurs seringues. À ces dérives est reliée l’explosion depuis les années 2000 de l’épidémie de sida dans une région pourtant protégée jusqu’au milieu des années 1990, donnée cependant à relativiser étant donné les méthodes de dépistage diluant souvent par manque de moyens les doses de réactifs, et la recrudescence des MST, de la syphilis et de la tuberculose. Une étude dans la région européenne de l'Organisation mondiale de la Santé montre que l'injection de drogue arrivait en 2004 en tête des modes de transmission, et que la transmission par voie sexuelle chez les toxicomanes par intraveineuse et leurs partenaires explosait. Les pays les plus atteints étaient alors l'Estonie, la Lettonie, l'Ukraine et la Fédération de Russie pays qui détient aujourd'hui le taux record au monde de propagation du sida. Kaliningrad, région russe où l'épidémie est d'abord apparue et plaque tournante de tous les trafics, reste encore actuellement la deuxième région la plus touchée. Et, en 2004, l'incidence des infections en Europe de l'Est (390 000) a dépassé celle de l'Europe occidentale.

Quelle prise en charge face à ces nouveaux comportements ?

Les pays d’Europe de l’Est ne sont pourtant pas équipés pour faire face à de tels comportement, longtemps traités par désintoxication de force et hôpital psychiatrique sous le régime socialiste, à l’exception de la Pologne avec les centres Monar, communautés thérapeutiques inspirées des comportementalistes américains. Dans des pays comme la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Slovénie, de nombreuses associations se sont engagées auprès de toxicomanes, mais en nombre encore insuffisant. Les traitements de substitution sont encore trop peu développés, la loi empêchant encore souvent la diffusion de drogues de substitution comme la méthadone. La Slovénie s'est cependant distinguée en ouvrant la première à l'Est un centre de méthadone, dès 1990. Aujourd'hui près de 20% des héroïnomanes slovènes bénéficient d'un tel traitement. Ailleurs à l'Est, le taux ne dépasse pas les 5%. Un pays comme l'Estonie a lui ouvert son premier centre en 2001. La disponibilité des traitements progresse et les populations jusqu'alors paria sont de plus en plus en contact avec ces services. L'infection par le VIH est mieux traitée par combinaison de mesures de prévention, de traitement et de réduction des risques. En Biélorussie, des programmes de prévention de l'infection du VIH comprenant des campagnes de sensibilisation à la sécurité des injections ont fait passer le taux du partage des seringues à 35 %. Cette campagne avait été accompagnée de modifications de la législation autorisant la détention de seringues. Résultat : le taux de nouvelles infections imputables à la consommation de drogues chute sensiblement, et ce un peu partout en Europe.


Pour encourager cet effort, l'Union européenne a lancé un premier plan d'action 2005-2008 approuvé par le Conseil européen en juin 2005, suivi récemment d'un deuxième, approuvé le 8 décembre 2008. Mais le coût de telles politiques, moins visible, est conséquent et encore mal apprécié, tout comme le mal causé par la consommation de drogues. Néanmoins, le rapport 2008 de l'OEDT souligne que pratiquement tous les États membres ont adopté une approche stratégique et une cohésion au niveau européen. Des disparités flagrantes subsistent néanmoins en termes de qualité et de disponibilité des services. Et si la lutte contre la toxicomanie permettait la prise de conscience de la nécessité de mieux harmoniser les systèmes de santé en Europe ?

Pour aller plus loin : 

 

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À lire
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Wiszniewska I., Paroles dégelées, ces Lituaniens que l'on disait soviétiques.

livre10x10.png Commission européenne, "A report on global illicit drug market, 1998-2007 .
livre10x10.png Observatoire européen des drogues et des toxicomanies,  "Etat du phénomène de la drogue en Europe", Rapport 2008. 
livre10x10.png OMS, Communiqué de presse sur la diffusion du VIH dans le monde, 2004.
Commentaires
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Alina 2009-04-23 09:44:27

Je pense que juste le fait qu'on en parle ouvertement (des drogues comme de SIDA) est un grand
progrès pour les PECO. Ainsi que les campagnes dans la presse.

De l'autre coté le phénomène est en
plein développement puisque si jusque récemment il touchait surtout les grands villes, les drogues
commencent à se propager aussi dans les petites villes et elles sont notamment assez ou très
accessibles dans les écoles et les lycées ...
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