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La Fondation pour l’Innovation Politique a accueilli, le 16 juin 2008, le Café européen de juin, sur le thème « La
France est-elle de retour en Europe (de l’Est) ? La présidence française
de l’UE vue des nouveaux États membres ».
Christian Lequesne, directeur de
recherche au CERI et professeur invité à la London School of
Economics, nous a livré ses observations sur l’évolution de la stratégie
française vis-à-vis des nouveaux États membres et sur la façon dont la France a
répondu à l’élargissement de 2004–2007 et en a anticipé l’impact sur le
fonctionnement global de l’UE.
Vlad Ionescu, premier secrétaire
à l'Ambassade de Roumanie, et Hania Goutierre, présidente de la Chambre de
commerce et d’industrie polonaise en France, ont d’autre part amené un regard extérieur
sur les relations entre la France et les pays de l’Est, en analysant la façon
dont la perception de la politique française dans la région a évolué en Pologne
et en Roumanie, les attentes de ces pays envers la présidence française de l’UE
et les dossiers sur lesquels il y a convergence de vues et d’intérêts.
Le retour en Europe : une
approche culturelle à trouver
Parler de « retour en Europe
de l’Est » de la part de la France renvoie certes au thème du
« retour en Europe » de la campagne présidentielle de Nicolas
Sarkozy, la France ne pouvant pas retrouver sa place sur la scène européenne en
faisant abstraction des nouveaux pays membres. Christian Lequesne fait en effet
remarquer que « la relation franco-allemande ne peut plus avoir la
même fonction dans une Europe à 27 » et que l’UE n’est plus une
« question de grands », mais elle est constituée d’une majorité de
petits pays qui ont tous leur poids sur le processus décisionnel. Mais le titre
fait plus largement référence au besoin de dépasser les « incertitudes,
les incompréhensions et les mots malheureux » qui, d’après Vlad Ionescu,
ont caractérisé les relations entre la France et les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) depuis la chute du
mur de Berlin. Alors que d’autres pays avaient anticipé l’inéluctabilité de
l’élargissement, la France a donné l’impression de freiner, de crainte d’une
dilution du projet fonctionnaliste et de la reconstitution d’une zone
d’influence allemande en Mitteleuropa. Ce soupçon traduit toutefois une
méconnaissance des pays de la région, dont les relations avec l’Allemagne
étaient encore entachées par les contentieux du passé.
La France est encore souvent
prisonnière de cette image et pour s’en débarrasser elle a besoin d’un travail
de création de confiance qui ne peut toutefois pas résulter d’une simple
multiplication des rencontres bilatérales et des partenariats stratégiques.
Aussi bien M. Lequesne que Mme Goutierre affirment qu’il faut, de la part de la
France, un effort de compréhension de la différente perception qu’ont les pays de
l’Est de l’histoire, qui influence souvent leur positionnement politique. D’une
part, le souverainisme plus affirmé dans beaucoup de PECO s’explique par le
fait que ces pays n’ont pas connu, entre 1950 et 1989, cette période de paix,
de démocratie et de socialisation européenne qui nous a permis, à l’Ouest, de
surmonter « le tragique de l’histoire du XXe siècle ».
D’autre part, le « retour en Europe » était interprété par les élites
est-européennes comme un retour aux valeurs occidentales, communes aux
Européens et aux Américains, alors que pour la France la Communauté européenne
était aussi une façon de se différentier des Etats-Unis.
La compréhension est désormais
facilitée par un rapprochement mutuel, la France abandonnant son
antiaméricanisme viscéral, alors que les PECO découvrent les vertus de la
régulation du marché. La stratégie d’influence de la France est toutefois encore
victime de son image de pays figé et de l’attitude d’une partie de ses élites,
liées à des modèles du passé. En sont la preuve, d’après Hania Goutierre, l’arrogance
de certaines entreprises françaises, mais aussi la version originale du projet
d’Union méditerranéenne, que M. Lequesne considère comme une erreur, parce que fondée
sur une notion de voisinage immédiat, dépassée par la mondialisation, et une
opposition artificielle et dangereuse entre Sud et Est.
Des dossiers à promouvoir ensemble
Les débats ont ensuite fait
émerger les positions polonaise et roumaine sur les différents dossiers qui
sont au cœur des priorités de la présidence française.
Le terrain sur lequel la
convergence d’intérêts est la plus évidente est probablement celui du
« bilan de santé » de la
politique agricole commune (PAC). Les intervenants sont unanimes dans l’appréciation des
effets positifs de cette politique. La révision de la PAC doit donc permettre aux
nouveaux États membres de continuer à bénéficier des ressources communautaires
pour la modernisation et la compétitivité de leur secteur agricole.
Toutefois, en gardant le statu
quo pour les dépenses agricoles, qui représentent encore plus de 40% du budget
communautaire, il ne sera pas possible d’augmenter le ratio des dépenses en
R&D sur le PIB, condition nécessaire pour le progrès technique du secteur agroalimentaire
et pour améliorer la compétitivité de l’Europe.
Christian Lequesne plaide alors pour
une voie intermédiaire : si la renationalisation de la PAC est à éviter,
il faut toutefois continuer à réduire la part de budget communautaire de cette
politique, en agissant en premier lieu sur le mécanisme de soutien aux prix,
qui en représente le coût principal. En le recentrant sur ceux qui en ont le
plus besoin, notamment les nouveaux États membres, on pourra alors orienter la nouvelle PAC vers
d’autres objectifs : éliminer les décalages de développement et préserver
le modèle agricole européen.
Mis en sourdine pendant la
campagne référendaire irlandaise, le thème du renforcement de l’Europe de la
défense rencontre au contraire un important soutien en Pologne et en
Roumanie. Mme Goutierre met l’accent sur la nécessité de créer un
véritable marché européen de la défense, pour que les Européens puissent avoir
un choix un plus large, sans avoir à se tourner systématiquement vers les
Etats-Unis. M. Ionescu insiste par contre sur le besoin d’un engagement
politique fort, pour conduire la nécessaire réforme de la politique extérieure de sécurité et de défense (PESD), avec la
promotion d’une approche globale des questions de sécurité et le développement
des capacités de défense européennes. Il regrette toutefois que la présidence
française ne se soit pas engagée à une révision plus ambitieuse de la Stratégie
européenne de sécurité, à la hauteur des nouveaux défis.
En ce qui concerne la politique
d’immigration, aussi bien la Pologne que la Roumanie soutiennent le Pacte
européen voulu par Nicolas Sarkozy ; M. Ionescu, qui se félicite de
l’accent mis par ce texte sur le lien entre immigration et développement et sur
la coopération avec les pays d’origine et de transit, plaide toutefois pour une
approche plus globale des questions migratoires, qui n’oublie pas la région de la mer Noire.
Un dossier plus polémique est
celui des questions énergétiques et du changement climatique. La Pologne en
effet, contrairement à la France, appuie la proposition de directive sur la
séparation patrimoniale entre producteurs et distributeurs d’énergie. Quant à
la réduction des émissions de CO2, Roumanie et Pologne craignent des standards
environnementaux trop contraignants, qui nuiraient à la compétitivité des
entreprises des pays en processus de convergence économique.
Le nouveau voisinage de l’UE
Tous ces dossiers, qu’il s’agisse
d’immigration, de sécurité, d'énergie ou de changement climatique, ne peuvent que
soulever la question des relations de l’UE avec son voisinage. Le projet
d’Union pour la Méditerranée suscite les mêmes doutes à l’Est qu’en Allemagne,
à savoir le risque de duplication voire de conflit avec le processus de
Barcelone. M. Ionescu est d’accord avec les objectifs fondamentaux de ce
projet, mais il insiste sur la nécessité que la nouvelle structure apporte une
valeur ajoutée réelle, en créant des synergies avec les programmes existants et
en permettant d’en dépasser les problèmes.
Mais c’est la question de
l’attitude à avoir envers le nouveau voisinage à l’Est qui attise davantage les
polémiques. Si les États de la région préfèrent organiser leurs relations avec
l’UE de façon bilatérale, la Pologne, avec le projet de partenariat oriental,
pousse pour le développement d’une véritable politique régionale européenne,
pour rééquilibrer le centre de gravité de l’UE par rapport au projet d’Union
pour la Méditerranée, mais aussi par rapport à Moscou. Selon Mme Goutierre, en
effet, les nouveaux États membres ont souvent l’impression que les pays de la
« vieille Europe » se préoccupent plus des intérêts russes que de
ceux des anciens satellites soviétiques.
De plus, comme le souligne Christian
Lequesne, Pologne et Roumanie ont intérêt à promouvoir un rapprochement de
leurs voisins par rapport à l’UE, parce que l’application des accords de
Schengen a recréé des frontières qui réduisent le commerce entre les deux
côtés. Cela a des répercussions négatives sur le plan économique, mais aussi
sur le plan politique, la facilité des échanges créant stabilité, sécurité et
réduisant les pressions migratoires. Cependant, la Russie estime que ces pays
font partie de son développement naturel et elle n’hésite plus à l’exprimer de
façon très ouverte. Il est donc important, aux yeux de tous les intervenants,
que les Européens parviennent à parler d’une seule voix et à exprimer des
positions claires par rapports à la Russie. Toutefois,
alors que Christian Lequesne adopte une attitude plus prudente, en soulignant
que l’Europe « n’a pas trop envie
d’embêter la Russie », d’autant plus que pour l’Ukraine « un
nouvel élargissement n’est pas d’actualité », Mme Goutierre et M. Ionescu
se font moins de souci à dénoncer la politique russe de « divide et
impera » et réclament une voix commune européenne, notamment dans les
négociations sur les questions énergétiques.
Les intervenants s’accordent en
effet sur la nécessité de préserver la méthode communautaire, face au risque
d’un intergouvernementalisme accru qui peut résulter du « non »
irlandais. Le débat s’est en effet déroulé sous fond de toile de la nouvelle
crise institutionnelle que connaît l’Europe et des remarques sur le référendum
en Irlande et sur l’avenir du traité de Lisbonne n’ont donc pas manqué, mais si
la volonté politique prime sur le cadre institutionnel, les intervenants ont
mis à jour une convergence d’intérêts et de valeurs entre les trois pays qui ne
peut qu’être de bon augure pour l’avenir de la présidence française de l’UE.
Christian Lequesne est directeur de
recherche au CERI et professeur invité à la London School of
Economics
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Vlad Ionescu est premier secrétaire
à l'Ambassade de Roumanie, en charge des affaires européennes
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Hania Goutierre est présidente de la Chambre de
commerce et d’industrie polonaise en France
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| Le débat était introduit par Adrien Fauve, doctorand au CERI et chargé du développement de Nouvelle Europe, et modéré par Elvire Fabry, directeur Europe-international à la Fondation pour l'innovation politique |
Photo (de gauche à droite) : Adrien Fauve, Christian Lequesne, Vlad Ionescu, Elvire Fabry, Hania Goutierre. Crédits : Fondation pour l'innovation politique.
Pour aller plus loin :
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