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Après une
campagne inaudible et un premier tour sans surprise sur fond de crise
économique, de grippe A et de records de chute de neige, des électeurs
ukrainiens désabusés s'apprêtent à départager l'ancien et l'actuel premier
ministre dans un second tour plein de suspense mou. Premier tableau d'une pièce en trois actes.
 Au bureau de vote - par Camille Marquette Le dimanche 17 janvier 2010, les Ukrainiens étaient appelés
à voter pour la première élection présidentielle depuis la Révolution Orange de
l'hiver 2004, qui avait vu arriver au pouvoir le pro-occidental Victor
Youshchenko. Cinq ans après cette victoire acquise dans la rue, les électeurs
ont départagé sans passion 2 des 18 candidats (dont 3
femmes, un communiste, un original, un président en cours de mandat, l'ancien
speaker du parlement, un ancien ministre de la défense, une poignée
d'oligarques ...)
pour un second tour très attendu : sera-ce l'heure de la revanche pour
Victor Yanoukovitch (35.32% des voix), dont la victoire à l'élection de 2004 à
été annulée par la Cour Suprême pour fraudes massives ou l'aboutissement de l'ambition de
l'égérie de la Révolution Orange, la dame de fer Youlia Timoshenko (25.05%),
actuelle premier ministre du pays. La bataille entre Bleus et Oranges, les deux
camps fondamentaux de la politique ukrainienne est donc toujours d'actualité,
même si les Ukrainiens ont montré qu'ils ne croyaient plus à ces idéologies, en
sanctionnant sans détour le président sortant, qui se présentait pour un second
mandat et n'a récolté que la 5èmeplace avec 5.85% des suffrages
exprimés.
Cette sanction est le reflet de la déception des ukrainiens
face à un président qui, selon eux, s'est installé confortablement dans son
fauteuil sans mettre en œuvre ses ambitieuses réformes. On retiendra de ses
cinq années de présidence les conflits incessants entre les deux leaders du
« clan Orange », le président et son premier ministre Timoshenko.
Cette querelle au sommet de l'état a été rendue possible par la modification de
la constitution de 2004, qui fait de l'Ukraine une république parlementaire,
après 13 ans de présidentialisme. La Rada, parlement du pays, s'est alors
transformée en lieu d'affrontements entre de multiples partis à l'idéologie peu
définie, prompts a des alliances contre nature. Cette ambiance tendue a poussé
la majorité des candidats à mettre en avant la nécessité d'un retour à un
pouvoir présidentiel fort (Timoshenko appelant à l'établissement d'une
« dictature de la loi », paraphrasant Vladimir Poutine, ou Tihipko
déclarant qu' « un président fort, c'est une Ukraine forte »).
Le mal est cependant fait et nombreux sont les indécis
à penser que Timoshenko ou Yanoukovitch, c'est blanc bonnet et bonnet blanc, et
que le nouveau président sera de toute manière incapable de régler les
problèmes des ukrainiens. Les
sujets abordés pendant la campagne, entre populisme et guerre des
civilisations (faut-il entrer dans l'OTAN ? faut-il faire du russe la
seconde langue officielle ?) sont loin des préoccupations de la
population. Le Centre des Etudes
Politiques de l'Université d'Etat de Donetsk a mené une enquête
sociologique révélant les trente priorités de la population de cette ville.
OTAN et statut linguistique (tout deux aux alentours de la vingtième place)
apparaissent alors loin derrière la question des salaires, de l'amélioration du
système éducatif, de la sécurité sociale. Lioudmila Goumeniouk, directrice du
Centre pour la Réforme des Médias, préfère cependant parler d'une perte de
confiance dans les politiques plutôt que d'une perte d'intérêt pour la
politique, la participation au premier tour (environ 66%) montrant que les
ukrainiens désirent peser sur le choix du 4ème président de l'Ukraine
indépendante.
Cette lassitude non résignée s'est illustrée par
l'apparition de « nouvelles figures » du champ politique ukrainien.
Le troisième homme du 17 janvier, Sergueï Tihipko (13.05% des suffrages) et
Arseni Yatseniouk, arrivé en quatrième place avec 6.96% sont les incarnations
de ce changement d'élite politique. Ce changement reste tout relatif,
Yatseniouk, 36 ans, ayant été ministre des affaires étrangères de Youshchenko
et Tihipko successivement ministre de l'Economie, directeur de la Banque
centrale et coordinateur de la campagne de Victor Yanoukovitch en 2004. Ces
« nouveaux » politiques restent donc des parfaits membres de
l'establishment, l'un en tant qu'oligarque, l'autre en tant que « cafard
soviétique » selon l'expression
de Mikhail Kamtchatny pour décrire les apparatchiks. La
structure très verticale des partis politiques (basés sur un leader plutot que
sur une idéologie, comme en témoigne les noms des partis eux-mêmes : le
ByouT - Blok Youlia Timoshenko, le Blok Litvina - du nom du speaker de la Rada)
et le manque d'habitude démocratique de leur dirigeants peuvent expliquer cette
absence de renouvellement des « têtes d'affiches ».
Cet impossible renouvellement des élites identifié par
Eugène Zakharov, directeur du Groupe de Protection des Droits de l'Homme de
Kharkov, peut être expliqué par la volonté de l'élite économique du pays de
protéger ses acquis (la privatisation des entreprises d'état) en obtenant
l'immunité parlementaire. Le parlement serait alors un repaire de corruption
composé d'hommes politiques qui « prennent et mentent ». Eugène Tarassov de
l'Université d'Etat de Donetsk explique quant à lui cet éloignement entre
l'élite politico-économique ukrainienne et le peuple ukrainien par l'écart
croissant des revenus et l'absence de développement d'une classe moyenne. La
forte crise économique n'a pas arrangé ce phénomène réciproque
d'incompréhension.
Camille Marquette est diplômé de l'Université pour l'Amitié des Peuples de Moscou
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