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Dans le nord du Kosovo, la ville de Mitrovica est divisée entre Serbes
et Albanais par un mur impalpable mais bien réel. L’Union européenne
parviendra-t-elle à le détruire, malgré ses propres contraintes internes ?
Mitrovica, la
Berlin des Balkans
Aux portes de l’Union européenne, au cœur des Balkans, Mitrovica
est la figure emblématique des tensions interethniques qui déchirent la Serbie et sa province-État
du Kosovo. Cette ville, jouxtant la
Serbie au nord d’un Kosovo qui s’est unilatéralement déclaré
indépendant de la Serbie
en février 2008, compte un peu plus de 15% de Serbes, une proportion qui se
révèle cruciale dans un environnement majoritairement albanais. Surnommée la
« Berlin des Balkans », Mitrovica est, elle, divisée entre le Nord et
le Sud, l’un peuplé à 97% de Serbes et l’autre à 97% d’Albanais.
Cette fois, le mur qui sépare les deux communautés est une
barrière naturelle, le fleuve Ibar, et le pont censé rapprocher les deux rives est
en fait devenu un no man’s land que
nul ne songe à franchir. Au Nord, le dinar serbe a cours et Belgrade est
toujours considérée comme la capitale, alors que le Sud a adopté l’euro et fêté
l’indépendance du Kosovo en février 2009.
Les tensions sont latentes et Mitrovica est souvent le
théâtre de violences interethniques comme en janvier 2009 après l’agression
d’un jeune Serbe par des Albanais ou en avril-mai 2009, lorsque des Serbes
manifestent contre la reconstruction de maisons albanaises dans la partie serbe
de Mitrovica et ses environs, à majorité serbe également.
En effet, Mitrovica est la ville principale d’une zone de
quelques 2 000 km² où Albanais et Serbes cohabitent très difficilement. À
Brdjani, petit village de la zone, une ligne jaune peinte sur le sol délimite
les quartiers occupés par les Serbes d’une part et les Albanais de l’autre,
mais elle n’empêche pas les protagonistes de surveiller de près les activités
de l’autre « camp ».
En mai 2009, les Serbes de Brdjani eux aussi manifestent violemment
contre la reconstruction de maisons albanaises et le retour de leurs habitants,
et tentent de franchir la ligne jaune, protégée par les forces armées
internationales de la KFOR
(OTAN) et d’EULEX (UE). Ces évènements attisent les tensions dans tout le
Kosovo : les Serbes revendiquent le droit aux mêmes aides que les Albanais
en matière de retour des populations déplacées lors de la guerre civile de 1999
et de reconstruction de leurs habitations en territoire kosovar. À défaut de
vivre ensemble, les deux communautés s’épient et comptabilisent les « points »
remportés par l’autre.
L’Union européenne dans les Balkans, une posture ambiguë
La situation explosive de Mitrovica et sa région a poussé
l’UE à ouvrir une nouvelle antenne d’EULEX
à Mitrovica-Nord, en octobre 2009. Déjà présente sur l’ensemble du
territoire kosovar dont Mitrovica, la mission EULEX est une mission « État
de droit », composée de policiers mais également de juges et procureurs, et
qui entend surveiller, assister et conseiller (Monitor Mentor and Advise – MMA) les autorités kosovares dans la
mise en place d’un État de droit. Au cœur de cette activité, la promotion de la
diversité tient une place centrale : dans son mandat, EULEX spécifie le
caractère multiethnique des appareils judiciaire et policier kosovars qu’elle
s’engage à former. L’installation de bureaux à Mitrovica Nord est lourde de
sens : au vu de la fracture ethnique et des difficultés qui en découlent,
EULEX se doit d’être présente et espère certainement qu’une issue positive dans
cette zone donnera l’exemple au reste du pays.
La mission EULEX, partie intégrante de la politique
extérieure de l’UE, a été imaginée pour préparer l’avenir du Kosovo en Europe,
et vise à terme l’intégration d’un Kosovo apaisé dans l’UE.
Mais pour l’instant toute la région des Balkans fait l’objet
d’une surveillance attentive et de contrôle des frontières. En effet, l’UE
entend protéger ses pays membres de ces zones où les conditions politiques et
économiques poussent de nombreux citoyens à passer illégalement les frontières
de l’espace Schengen.
Néanmoins, la Commission européenne
a proposé en juillet 2009, d’accorder à trois pays des Balkans – la Macédoine, la Serbie et le Montenegro – le
droit de circuler sans visa vers les pays de l’UE, à partir de janvier 2010. Si
l’on peut saluer les efforts de la Commission pour accélérer l’intégration des trois
élus dans l’espace européen, la mise à l’écart de l’Albanie, de la Bosnie-Herzégovine,
et du Kosovo creuse un fossé entre ces différentes populations. Le cas du Kosovo
est particulièrement difficile : la province-État est placée sur la « liste
noire » de Schengen sous la catégorie « entité et autorités
territoriales non reconnues en tant qu’État par au moins un État membre ».
Ainsi, tout résident du Kosovo se verra obligé de demander un visa pour voyager
dans l’Espace Schengen. Serbes y compris, alors que les Serbes résidant en
Serbie n’en auront plus besoin à partir de 2010, sans mentionner les Serbes
résidant en Bosnie qui se verront accorder le même droit. Par cette distinction,
l’UE stigmatise les Kosovars, et risque de créer chez les Serbes du Kosovo un
sentiment d’injustice. Contester l’indépendance et en subir les conséquences
négatives, se sentir Serbe de Serbie et se voir exclu des faveurs européennes
en tant que Kosovar : les Serbes pourraient avoir une raison de plus d’en
vouloir aux Albanais du Kosovo d’avoir pris leur indépendance.
Ces différences qui se dressent comme un mur entre les peuples
des Balkans fait craindre pour les perspectives d’avenir du Kosovo. Des ONG
kosovares ont ainsi écrit à la Commission européenne pour protester contre cette
mesure qui menace d’enfermer les populations dans un « ghetto sans porte
de sortie ». Rada Trajkovic, figure politique serbe et signataire de la
lettre adressée à la
Commission européenne, parle d’un signal dévalorisant envoyé
au Kosovo qui s’efforce d’être ouvert et multiethnique. La proposition de la Commission ébranle dans
cette région la crédibilité d’une UE qui prône l’équité ethnique, mais discrimine
des populations par ses choix de politique extérieure.
À Mitrovica, les rivalités interethniques qui couvent sous
les cendres de plus de dix années de guerre civile entre Serbes et Albanais du
Kosovo, tentent d’être apaisées par l’UE grâce à EULEX. Cette mission État de
droit, pilote d’une nouvelle politique extérieure de l’UE, est menacée par cette
même politique extérieure qui dresse des murs entre les peuples des Balkans. Où
se trouve la cohérence ?
Pour aller plus loin :
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