Alors que la question de l’entrée
de la Turquie dans l’Union Européenne déchire les
opinions publiques et la classe politique européenne, la visite du Pape en Turquie fin novembre a jeté un coup de projecteur sur des communautés millénaires mais méconnues.
Le respect des droits de l’homme est au
cœur des débats autour de l'adhésion turque. L’analyse de l’ensemble de
cette question est bien sûr inenvisageable à notre niveau,
c’est pourquoi nous avons décidé de nous focaliser
sur un aspect des droits de l’homme beaucoup moins médiatisé
que le conflit kurde : le respect de la liberté de religion.
En Turquie, la protection des droits des minorités
religieuses se fait sur la base de deux (peut être trois un jour
prochain) traités internationaux : le traité de Lausanne (en)
de 1923 (mettant fin à la première guerre mondiale et à la guerre gréco-turque qui la suivit) et « la convention de sauvegarde de droits de l’homme
et des libertés fondamentales » du Conseil de l’Europe
(1950). Le premier de ces traités n’est généralement
pas respecté et quand il l’est, seulement de manière
biaisée. Le second est un peu plus appliqué, mais pas
suffisamment selon le Conseil de l’Europe qui a lancé,
de 1998 à 2001, une « procédure de suivi »
pour obliger la Turquie à mieux respecter ses engagements. De
plus, la convention du Conseil de l’Europe est presque intégralement
reprise dans la « Charte des Droits Fondamentaux » de l’Union
Européenne.
Ces manquements qui suscitent nombre de condamnations
sont explicables au regard de l’histoire ottomane et turque mais
pas pour autant justifiables.
Le système ottoman de gestion des particularismes
religieux a fait à la fois sa force et sa faiblesse. En effet,
conformément à la tradition islamique, les chrétiens
et les juifs de l’Empire avaient le statut de « dhimmi ».
Dans les faits, ils devaient payer des impôts supplémentaires,
se voyaient refuser l’accès à de nombreux emplois
publics et se firent parfois persécuter durement. Mais ce statut
inégalitaire fit aussi la fortune de communautés religieuses
souvent parties prenantes du système de gouvernement.
Trois minorités religieuses étaient officiellement reconnues
par l’Empire : les Grecs Orthodoxes (la minorité la plus
nombreuse et la plus ancienne, héritage de l’Empire byzantin),
les Arméniens (que les Ottomans avaient utilisés contre
les byzantins au moment de la conquête) et les Juifs. Ces minorités
étaient à l’origine purement religieuses et leurs
représentants, accrédités auprès du sultan,
d’influents chefs spirituels.
Pourtant les tendances dans l’Orthodoxie
à la constitution d’églises nationales ont précipité
le système dans l’impasse. En effet, les Grecs Orthodoxes
étaient principalement des Grecs (qui dominaient et hellénisaient
les autres églises des Balkans avec la bénédiction
des Ottomans : églises Bulgares, Roumaines, Serbes…), et
les Arméniens, des Arméniens. Mais d’autres communautés
non reconnues suivirent la même tendance, comme les Maronites
du Liban ou les Coptes d’Egypte.
La constitution d’éthno-religions fut exacerbé par
les Puissances européennes : les Russes soutenaient les Bulgares,
les Anglais, les Grecs et les Français, les Maronites entre autres.
Malgré les tentatives de la fin du 19ème siècle
de susciter la naissance d’un sentiment « d’Ottomanisme
» dans l’ensemble des provinces, ces forces religieuses
centrifuges furent en partie à l’origine des mouvements
de libérations nationales qui chassèrent les Ottomans
d’Europe.
Le sultan tenta alors de rassembler les Ottomans d’Orient sous
la bannière de l’Islam, alors que le nombre de chrétiens
avait beaucoup baissé dans un empire recentré à
l’Est. Il n’y parvint pas. L’insistance du sultan
sur son titre de Calife, inusité pendant des décennies,
ne suscita pas l’adhésion espérée. Pire,
les Arabes, qui connaissaient depuis la fin du 19ème siècle
une véritable renaissance, se montrèrent de plus en plus
hostiles à Istanbul, soutenus en cela par les Anglais. Cette
renaissance, le fait tant d’intellectuels musulmans que Chrétiens,
insistait sur les réussites de la civilisation arabe et à
la recréation d’un « royaume arabe » accompagné
parfois du retour du Califat à la Mecque.
Les Turcs voulurent alors recentrer un empire
de plus en plus moribond sur un élément turc dominant
les Arabes. La « révolution Jeunes Turcs » de 1907,
mis alors au pouvoir un groupe persuadé de la supériorité
turque qui essaya de réprimer une opposition arabe de plus en
plus incontrôlable. Mustafa Kémal, proche de ce mouvement
n’y participa cependant pas pleinement.
Il ne suffit alors que d’une étincelle pour que les Anglais
poussent les Arabes à la révolte contre le sultan en 1916.
Les Anglais prirent alors pied en Orient et obligèrent, aidés
de leurs alliés arabes et français, les Ottomans à
la capitulation de Moudros en 1918. L’empire fut alors partagé
entre les vainqueurs au traité de Sèvres en 1920.
Mustafa Kemal et un certain nombre d’officiers
refusèrent cet état de fait et repoussèrent l’attaque
grecque et alliée en Anatolie en suscitant un véritable
mouvement de défense nationale. La Grande Assemblée Nationale
d’Ankara entérina le leadership de Kemal qui sorti auréolé
de cette guerre et qui obligea les vainqueurs de la Première
Guerre Mondiale à la reconnaissance du nouvel Etat turc en 1923
à Lausanne.
La Turquie moderne, forgée par une poignée
de militaires fidèles à certains des idéaux «
Jeunes Turcs », tourna résolument le dos à tout
ce qui avait fait l’Empire Ottoman. Officiellement, la Turquie
d’après 1923 est composée d’une seule ethnie
: les Turcs (ce qu’accréditèrent des échanges
de populations avec l’Europe balkanique sur de contestables critères
religieux). La langue nationale est le turc, dépouillé
de tout son vocabulaire arabe et persan hérité de l’Empire
et même de son alphabet arabe pour adopter l’alphabet latin.
Imaginons un instant, comme le montrent de nombreuses photos de propagandes,
Mustafa Kemal descendu dans la rue et éduquant les turcs au nouvel
alphabet devant un grand tableau noir.
Il resta pourtant un certain nombre de populations « allogènes », surtout dans la région d’Istanbul.
Elles furent protégées comme nous l’avons évoqué
par le traité de Lausanne. Pourtant, ce traité ne fut
appliqué que de manière partielle, les nouvelles autorités
turques restreignant sa portée. Les "minorités non musulmanes"
furent traitées comme les pions des anciennes puissances européennes
qui avaient mis l’Empire Ottoman à genoux en les utilisant.
La Turquie a refusé d’utiliser la résonance internationale
que lui auraient donnée les grands chefs religieux d’Istanbul
(Patriarche Oecuménique de Constantinople, le plus grand chef
religieux orthodoxe; le Patriarche Arménien et le Calife, le
chef de tous les musulmans du monde, supprimé en 1923 et jamais
rétabli).
Les minorités chrétiennes et juives
furent maltraitées, tout autant que les minorités musulmanes (comme les Alévis ou les Yezidis).
Il ne faut pas oublier que 5 à 20 millions d’Alévis
vivent en Turquie, en marge de l’Islam sunnite. Ils n’ont
aucune existence légale. Tous les musulmans subissent leur part
de contraintes d’une laïcité militante dans un pays
que l’on présente souvent comme islamique. Pourtant, aucune
trace de la loi coranique dans le droit turc : interdiction du voile
dans les écoles et même dans les universités (ce
n’est pas le cas en France) ainsi que dans toutes les manifestations
publiques, interdiction du port de l’habit religieux dans la rue
par exemple. Aujourd’hui, l’armée reste le principal
vecteur de la laïcité kémaliste. Elle a beaucoup
œuvré au maintient du statu quo lors de plusieurs putschs.
Elle a toujours tenté de contrecarrer l’apparition de partis
politiques musulmans.
Il faut revenir un instant sur la laïcité
à la Turque. On l’a beaucoup comparée à tord
à la laïcité française. Pourtant, ces conceptions
sont en réalité bien différentes. Dans la laïcité
républicaine française, la religion relève de la
sphère privée, pourtant, elles s’expriment toutes
librement. L’Etat n’en finance aucune et n’intervient
pas dans leur organisation. Il fait respecter les droits de l’Homme.
En Turquie, l’Etat encadre les religions. L’Islam sunnite
n’est pas une religion officielle, pourtant presque toutes les
mosquées de Turquie appartiennent à l’Etat. Elles
sont desservies par des imams fonctionnaires, formés, payés
et contrôlés par le Ministère des Affaires Religieuses.
Ils doivent envoyer la copie de leur prêche du vendredi toutes
les semaines au ministère. L’enseignement républicain
comprend des cours où les principes de l’Islam sunnite
sont dispensés par ces fonctionnaires (même si les élèves peuvent se faire dispenser sous certaines conditions). Le fait que la religion
des citoyens soit inscrite sur leurs cartes d’identité
finit d’illustrer le contrôle des religions par l’Etat.
Ainsi, l’Etat turc espère endiguer une montée toujours
crainte des extrémismes religieux mais aussi de certaines revendications
religieuses qui seraient le prélude à des revendications
nationales ou à des ingérences.
Pour s’exercer plus ou moins librement,
les religions doivent être « reconnues » (en tout,
quatre religions sont reconnues : grecs orthodoxes, arméniens
et juifs, tous les autres citoyens sont officiellement musulmans sunnites).
Les minorités non musulmanes reconnues peuvent tenir des écoles
très réglementées (où les chefs d’établissements
sont secondés par des fonctionnaires musulmans qui ont droit
de veto sur toutes les décisions) et ils sont dispensés
de l’enseignement sunnite dans les écoles publiques. Néanmoins
leur enseignement doit se faire en turc selon les manuels turcs et leur
religion peut difficilement s’exprimer dans ces écoles
parce que les religieux n’ont pas le droit d’y enseigner.
Ces religieux ne peuvent d’ailleurs pas être formés
en Turquie. Les séminaires grecs orthodoxes et arméniens
sont fermés depuis 1971. Ils doivent donc se former à
l’étranger (ce qui coûte une fortune) et revenir
exercer en Turquie, puisque les religieux non turcs ont de gros problèmes
de visas. De plus, les hiérarques doivent êtres turcs et
exercer leurs ministères en Turquie. Les Patriarches doivent
être turcs, nés en Turquie et élus par des Turcs
exerçant en Turquie (mais formés, comme nous l’avons
dit, hors de Turquie).
Pour ajouter à ces discriminations, leur droit de propriété
est très strictement réglementé. Pour ne pas entrer
dans les détails, les églises n’ont pas de personnalité
juridique et leurs biens courent toujours le risque d’une confiscation.
Les autres religions non reconnues (bahaïs,
alevis, syriaques, maronites, catholique, protestante etc) et les nouveaux
mouvements religieux (témoins de Jéhovah par exemple)
n’ont aucune existence légale, pas de personnalité
juridique et peu d’accès à la propriété.
Leurs enfants doivent assister aux cours de religions sunnites et ces
communautés ne peuvent pas tenir d’écoles.
De plus, des discriminations de types nationaux
se superposent aux discriminations religieuses : les enfants de grecs
ne peuvent fréquenter les écoles de la minorité
religieuse grecque et les enfants d’arméniens les écoles
religieuses arméniennes. En effet, il faut rappeler que les églises
orthodoxes sont souvent nationales (grecques, arméniennes, bulgares,
russes etc), mais pourtant leurs fidèles ne sont pas tous membres
de ces communautés nationales : ainsi des égyptiens peuvent
très bien être grecs orthodoxes et n’utiliser le
grec que pour leur liturgie sans jamais avoir eu aucun lien avec la
Grèce contemporaine. C’est pour cela qu’il faut,
à mon sens, parler « d’ethno-religiosités »,
ces églises ont eu des bases nationales à la fin de l’antiquité
et au moyen age, bases que l’histoire a bousculé et qu’elles
dépassent aujourd’hui. Pourtant, dans le cadre des nationalismes
modernes, ces attachements historiques ont été rappelés
et revendiqués comme un des ciments de ces ethnies.
Ainsi, un turc de religion grec orthodoxe peut envoyer ses enfants dans
une école de cette minorité alors qu’un citoyen
grec de Turquie ne le peut souvent pas.
Malgré de récents progrès
dans de l’expression des religions en Turquie, la situation reste
préoccupante comme le soulignent les principaux responsables
religieux. Les minorités appèlent à une intégration
dans l’Union Européenne qui permettrait une meilleure protection
de leurs droits et supplient les pays membres de faire pression sur
le gouvernement turc pour améliorer leur traitement.
Il faut donc noter que la question des droits
de l’homme, ceux des kurdes et ceux des minorités religieuses, est au centre des négociations d’adhésion
et que l’Union devra être attentive à l’exercice
effectif de la liberté de culte en Turquie, qu’une tradition
de laïcité militante ne doit pas entraver. Il faut reconnaitre que de nombreux progrès ont été fait sur plan législatifs mais qu'ils peinent parfois à trouver des réalisations concrètes sur le terrain.
La laïcité turque a sûrement été
un véritable gage de modernité à une époque
donnée mais elle doit aujourd’hui pouvoir s’adapter
aux réalités actuelles et aux droits de l’homme
dans le projet de création d’une véritable «
démocratie musulmane » avec l'aide des Européens. Il faut souligner que la Turquie n'est pas le seul pays européen à faire face au défi d'une société plurielle. En ce sens, en France aussi, les débats sur la diversité sont au coeur de la définition d'une nouvelle modernité.
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