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"Mare nostrum"
des Romains, qui en avaient fait le centre de leur vaste Empire, la
Méditerranée fut un vecteur majeur et précoce de mouvement et de
brassage de populations. Cette position de carrefour, mise en valeur
par Isidore de Séville au VIIe siècle - c'est en effet lui qui la dénomme "mediterraneum mare",
la mer au milieu des terres - met en contact des civilisations diverses
et souvent en conflit (occident chrétien, orient orthodoxe, Arabes et
Ottomans musulmans, foyer national juif), mais forge en parallèle, sur
la base d'un milieu géographique commun (climat, paysages, activités
liées à la mer), une identité méditerranéenne qui transcende les
frontières nationales ou les clivages ethno-culturels.
Cet espace est donc animé par des mouvements migratoires anciens,
intenses et variés, aussi bien dans leurs motivations (économiques,
culturelles, politiques etc.) que dans leurs échelles (internationles,
internes à la zone ou la débordant, intra-nationales, régionales,
locales...). Comment ces migrations affectent-elles l'espace
méditerranéen, a priori
relativement homogène ? Contribuent-elles à façonner une identité
méditerranéenne, ou la contrarient-elles, la modifient-elles ? Jadis
centre du monde antique, l'espace méditerranéen est sans doute l'un des
plus anciens espaces de brassage et d'unification. Mais au lieu de
favoriser son homogénéisation, les migrations semblent au contraire
révéler et accentuer des fractures et des disparités socio-économiques.
Examinons ce problème plus en détail.
Un carrefour migratoire facteur de brassage des populations et d'unification de l'espace
La vielle histoire migratoire de la "mer au milieu des terres" a
contribué à la formation d'une identité méditerranéenene. On peut
songer aux cités grecques en Cyrénaique (actuelle Libye) aux conquêtes
romaines au Levant comme à celles des Arabes bien au-delà de Gibraltar,
ou bien encore aux Croisades. Mais il faut également évoquer les
épisodes plus contemporains de colonisations et/ou protectorats
britanniques (en Egypte) et français (Magrheb, Liban) qui se traduisent
par l'existence de liens migratoires entre les anciennes métropoles et
les ex-territoires colonisés.
Sans oublier la tradition d'échanges culturels et commerciaux qui se
sont développés à la faveur de tous ces événements historiques :
savants voyageurs du Moyen-Age (Saint-Augustin) à la Renaissance
(Rabelais), échanges universitaires (le grand historien français
Fernand Braudel à rédigé sa thèse sur la Mediterranée à l'époque de
Philippe II en travaillant sur des archives en Dalmatie) et "brain-drain"
(fuite ou drainage des cerveaux, c'est-à-dire des travailleurs
qualifiés) contemporains (implantation d'une antenne de la Sorbonne puis du Louvre à
Abou-Dabi), etc.
Il faut également mentionner les civilisations fondées sur les
relations marchandes et le commerce maritime (Phéniciens, Venise,
Florence, Gênes...). Les ports ont donc joué un rôle majeur dans la
mise en contact des civilisations bordant de part et d'autre le bassin
méditerranéen.
L'histoire migratoire a donc contribué pour une large part à forger une
indentité culturelle méditerranéenne, fondée sur une culture de la
mobilité (dont les diasporas juive et grecque sont des exemples
saillants) et un certain cosmopolitisme incarné dans des villes comme
Alexandrie, diffusé par l'exil des Arméniens ou les déploiement des
communautés levantines (Libanais présents jusqu'en Afrique de l'Ouest
où ils jouent un rôle commercial).
L'attractivité du littoral et de ses grandes villes constitue un autre
facteur unifiant l'espace méditerranéen. Les façades maritimes et les
littoraux y présentent de fortes densités humaines (en général
supérieures à 200 habitants au km2),
contrastant avec les arrière-pays ruraux souvent délaissés. Ces soldes
migratoires positifs s'expliquent notamment par des facilités de
transport (le long des côtes en cabotage par exemple), une certaine
ouverture économique des ports (Marseille, Barcelone...) et un célèbre
phénomène d'héliotropisme ("orientation vers le soleil") des
populations actives (cadres), des retraités (qui viennent y couler de
jours paisibles) et des touristes en quête de villégiature.
Il en résulte une croissance et un "bourgeonnement" de villes
littorales très attractives. La conséquence principale de cette
situation étant l'exode rural qui touche encore de nombreuses régions
comme le Mezzogiorno italien ou la Kabbylie. D'autant plus que les
migrants internationaux sont attirés par ces villes (Izmir, Alexandrie,
Alger). Au sein même de ces villes, les ports jouent un rôle important
dans le phénomène migratoire et ce à toutes les époques, y compris de
nos jours, pour les migrations clandestines par exemple (containers,
calles de bateaux), bien que d'autres modes de transports et
infrastructures soient aujourd'hui privilégiés, comme l'avion ou les
voies rapides (routières ou ferroviaires).
Tous ces éléments contribuent au cosmopolitisme méditerranéen à
l'oeuvre dans certains espaces. On peut citer plusieurs "métissages"
anciens ou récents : l'exmple de l'Espagne arabo-andalouse (cf.
l'Alhambra de Grenade), de l'influence européenne en Afrique du Nord
(urbanisme et architecture italiens à Tripoli, immeubles de style
Hausmannien d'Alger) ou des quartiers multiculturels de
Marseille-Belsunce (appelés parfois "la médina") en témoignent.
Ce cosmopolitisme dépasse de plus en plus le cadre méditérranéen au
sens strict, "mondialisant" en quelque sorte la Méditerranée. Ce foyer
d'émigration exporte ses modes de vie et son identité. Les Italiens ou
les Grecs des Etats-Unis ou d'Australie en sont un exemple, tout comme
les Maghrébins dans les monrachies pétrolières du Golfe persique. A
l'inverse, cet espace accueille des populations extérieures : touristes
et propriétaires hollandais et allemands des Baléares, main d'oeuvre
asiatique au Maroc et en Algérie (dans le BTP en particulier),
Palestiniens en Italie ou à Chypre, Africains du Sahel en Espagne et en
France...
Ainsi, la position de carrefour de la Méditerrané a fait de son espace
un vieux foyer de turbulences migratoires : les migrations de toutes
natures et à toutes les échelles ont contribué à peupler assez
densément, à urbaniser et à internationaliser les littoraux. Mais cette
unité ne va pas de soi, elle n'est pas sans poser problème. Ce brassage
migratoire peut au contraire faire apparaître ou accentuer des
fractures socio-spatiales.
Fractures Nord-Sud, morcellement méditerranéen et ségrégation spatiale
Les migrations économiques alimentent un clivage Sud-Nord depuis le
décollage industriel de l'Europe occidentale et la colonisation. Ce
différentiel démographique et économique permet de distinguer
trois espaces :
- 1. Une Europe occidentale méditerranéenne (péninsule
ibérique, France, Italie, Grèce) désormais intégrée à l'Union
européenne, ayant achévé sa transition démographique et bien
développée, même si les différences au sein de cet ensemble sont
grandes ;
-
2. Les Balkans et le Proche-Orient (sauf Israël, qui se rapproche du 1er groupe) en position intermédiaire ;
-
3. Une Afrique du Nord encore sous-intégrée et en difficulté économique.
Cette situation alimente des migrations économiques de main-d'oeuvre
dans les deux sens : du nord vers le sud, surtout à l'époque coloniale
mais aujourd'hui encore, sous la forme d'aides techniques au
développement, de "coopération" etc. ; dans le sens inverse,
essentiellement depuis les Trente Glorieuses : campagnes de recrutement
pour la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, politique de
regroupement familial.
Ces mouvements humains accentuent les contrastes : les espaces
d'arrivée en ressortent dynamisés par un apport de main d'oeuvre bon
marché, les espaces de départ subissent à l'inverse une désertification
(rurale notamment), une fuite des élites et une pénurie de
main-d'oeuvre qualifiée. Pour autant, le phénomène de "remises
économiques" (envoi d'argent à la famille par l'intermédiaire de
compagnie de transfert et de mandats) permet parfois de relancer
l'activité et d'élever le niveau dans les lieux de départ (construction
d'une maison pour préparer sa retraite au pays, participation au frais
de mariage).
Mais cela ne concerne pas l'ensemble d'une société ou d'un groupe,
c'est l'apanage d'un petit nombre, et ces manifestations
d'enrichissement incitent de nouvelles personnes à s'expatrier,
motivées par les perspectives qu'offre le départ pour un éldorado
souvent mythifié.
D'autre part, les disparités infra-nationales et entre pays se
multiplient. La Méditerranée se morcelle (ou se "balkanise") puisque de
vieux conflits alimentent encore des migrations contraintes. La
diaspora juive antique et médiévale s'est prolongée jusque dans le
sionisme et l'Aliyah (mouvement de retour en "terre promise"), des
réfugiés politiques portugais et espagnols ont fui les dictatures de
Salazar et Franco, sans oublier la disapora palestinienne qui pâti
encore de la non-résolution du conflit avec Israël (camps de réfugiés
en Syrie et Jordanie, mur de séparation, enclave de Gaza etc.). On
peut également citer d'autres exemples émaillant l'histoire
contemporaine : la guerre d'Algérie et la décolonisation (Harkis,
Pieds-noirs, rapatriés) ou les conflits balkaniques (Albanais en
Italie...).
On assiste alors à des phénomènes de repli identitaire nationaliste ou
régionaliste qui entravent la circulation migratoire. Les législations
restrictives ou sélectives en la matière se multiplient depuis la crise
pétrolière de la décennie 1970 (l'activité du Ministère français de
l'identité nationale en est aujourd'hui une illustration). La
xénophobie se traduit aussi par la manifestation de régionalismes
(Ligue du Nord en Italie, séparatisme corse) et le rêve naïf d'une
identité méditerranéenne s'évanouit devant l'absence de solidarité
migratoire.
À l'échelon régional et local, les migrations accentuent même les
contrastes et les logiques ségrégatives. On retrouve ici les
traditionnelles distinctions villes-campagnes et littoral-arrière pays,
même si le tout semble s'atténuer peu à peu avec la péri-urbanisation
(diffusion des modes de vie et équipements urbains autour du Caire par
exemple).
Sans oublier les contrastes entre métropoles littorales attractives et
villes petites ou moyennes, souvent cantonnées au rôle de relais
migratoires (Syracuse) vers d'autres pôles urbains (Naples), ni la
ségrégation intra-urbaine qui se traduit par une difficile intégration
des néo-citdadins ou une ghéttoïsation ("cités d'urgence" françaises,
camps de réfugiés etc.).
Loin de l'unité présentée en premier lieu,
l'espace migratoire méditerranéen révèle en son sein de lourdes
fractures, et invite à dresser une typologie des espaces migratroires,
incarnant, selon leur attractivité ou leur caractère répulsif, une
géographie des centres et des périphéries.
Entre répulsion, attraction et turbulences migratoires
Iles, détroits, ports et zones-frontières sont les pôles de cette
turbulence migratoire. Ils apparaissent comme des points de passage,
des zones-clés où se jouent l'acte migratoire lui-même, et sont
parcourus par des flux permanents d'arrivées et de départs. Une
économie liée à la migration s'y développe (passeurs, visas, devises,
téléphones) et ces lieux se caractériseraient même par un paysage
typique de l'expérience de la mobilité. Quelques exemples emblématiques
viennent immédiatement à l'esprit : enclave de Ceuta, Gibraltar, le
Bosphore, Malte ou les Canaries, Vintimille, Lampedusa...
Les périphéries répulsives sont de diverses natures : arrières pays
ruraux (Péloponèse), villes de second rang (Bari) ou de transit
(Tunis), quartiers déshérités (Sidi Moumn à Casablanca). Elles sont
autant de pôles d'émigration ou de passage vers des destinations
considérées comme plus idéales par les candidats à la migration.
Les grandes métropoles demeurent quant à elles des concentrés
d'identité méditerranéenne. Elles sont attractives et jouent le rôle de
centres : Barcelone, Marseille, Athènes, Naples ou Alexandrie
s'inscrivent dans cet ensemble. Mais il faut nuancer le propos, car la
Méditerranée a perdu son rôle central d'"économie-monde" (Immanuel
Wallerstein et Fernand Braudel), au profit de zones plus dynamique
comme la dorsale européenne, le Golfe persique, l'Amérique du Nord et
de plus en plus, la mer de Chine.
Si les migrations ont pu participer à la formation d'une culture
méditerranéenne tant qu'elles se jouaient en vase clos dans un bassin
relativement homogène et central, elles ne font aujourd'hui
qu'accentuer les déséquilibres internes et les dépendances externes
d'espaces de plus en plus disparates. Peut-être est-ce là la nouvelle
identité méditerranéenne, celle d'un espace mondialisé mais morcelé.
NB. L'auteur tient à rendre grâce à Valérie Batal, professeur
agrégée de géographie en CPGE littéraire (lycée Lakanal de Sceaux).
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
Sur Internet
À lire
- KAYSER, Bertrand, Méditerranée, Géographie d'une fracture,
Edisud, 1996
- MORINIAUX, Vincent (dir.), La Méditerranée, Editions du Temps,
2001
- NOUSCHI, André, La Méditerranée au 20e siècle, Armand Colin, 1999
- WACKERMANN, Gabriel, Un carrefour mondial : la Méditerranée,
Ellipses, 2001
Source photo : blog "Surfaces humectées"
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