Gdansk : un port tourné vers le passé ? L’ouverture maritime polonaise dans la mer Baltique

Par Pauline Joris | 6 février 2011

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Gdansk : un port tourné vers le passé ? L’ouverture maritime polonaise dans la mer Baltique”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 6 février 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1011, consulté le 09 août 2022

Le plus grand port polonais n’est pas connu pour l’importance de son trafic mais pour ses chantiers navals. Et une fois encore, Gdańsk est moins connu pour sa production proprement dite que parce que c’est là qu’en 1980 naissait le mouvement Solidarność. Avec ce prestigieux et difficile passé qui lui colle à la peau, quelle transition et quel avenir étaient possibles pour Gdańsk ?

Le chantier naval Lénine et Solidarność

Un nom révélateur – celui de Lénine – , 17 000 salariés en 1980, des commandes pour plus de 95% destinées à l'URSS (méthaniers et transporteurs de minerais) : le chantier naval Gdańsk, ainsi que son voisin le port de Gdynia, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest, étaient des fleurons de l’industrie du bloc soviétique.

C’est sur ces lieux qu’à la fin des années 1970, notamment, se forment des syndicats libres, et donc illégaux. Quand le 1er juillet 1980, pour la troisième fois en dix ans, une hausse du prix de la viande est annoncée, des grèves sont déclarées dans plus en plus d’usines polonaises. Le mouvement touche Gdańsk et le 2 août, les ouvriers occupent les lieux et forment le syndicat Solidarność, lequel, après des semaines de négociations sur fond de tensions, d’emprisonnements, devient le 10 novembre le premier syndicat indépendant officiellement reconnu dans un pays du bloc soviétique, fort de ses quelques 10 millions d’adhérents et avec un leader, l'ancien électricien Lech Wałęsa, qui reçoit en 1983 le prix Nobel de la Paix et fut élu président de la République de 1990 à 1995.

La mémoire de ces événements continuent de marquer la ville, notamment par l'intermédiaire d'un grand monument, à l'entrée du chantier naval de Gdańsk. D'une hauteur de 42 mètres, trois longues croix en bois sur lesquelles sont clouées des ancres ont été élevées en décembre 1980 pour commémorer les trois premiers grévistes morts lors de la répression des grèves de 1970. L’installation de ce monument à la charge symbolique si forte a fait partie de "l'accord de Gdańsk", les 21 mesures négociées par les grévistes avec le gouvernement à l'été et l'automne 1980.

L'immense monument sur une vaste place fait le lien entre la ville et le chantier, tout à côté. La mémoire de Solidarność est également présente par l'intermédiaire d'un musée pédagogique, à proximité du chantier, ouvert au début des années 2000, qui replace le mouvement dans le contexte historique et expose la vie quotidienne des ouvriers à l’époque.

Transition et restructurations

Solidarność est donc devenu l’objet d’un musée. Il est vrai que parallèlement l’activité des chantiers navals relève aussi, dans une large mesure, bien plus de la mémoire des anciens travailleurs que du présent de la population en âge de travailler à Gdańsk et dans la région. D’environ 18 000 dans les années 1980, le nombre de travailleurs sur le chantier de Gdańsk est en effet passé à un peu plus de 2 000 aujourd'hui.

Lieu symbolique de la lutte politique, comptant des acteurs clés de la transition parmi ses travailleurs, Gdańsk a subi de plein fouet la transition économique. En 2007, Lech Wałęsa déclarait : « Nous savions qu’en changeant de modèle économique nous allions tuer des activités comme celle du chantier naval de Gdańsk. Nous ne pouvions pas faire autrement. Nous pensions digérer cela en dix ans. Mais cela n’a pas été suffisant… » (cité par La Voix du Nord, 17 août 2010).

Pendant des années, après 1990, les chantiers navals de Pologne – les deux voisins, immenses, de Gdynia et Gdańsk et le troisième, plus petit et plus à l’Ouest, Szczecin – ont bénéficié d’importantes aides publiques, provenant tant de l’État que des pouvoirs locaux. La Commission européenne a calculé que les sommes perçues entre 2004 et 2008 correspondent à 121 000 euro, provenant de fonds publics, par emploi sauvegardé (4700) sur le chantier de Gdynia.

Or, avec l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne le 1er mai 2004, ces aides sont soumises au contrôle de la Commission européenne qui s'assure du respect des règles du droit de la concurrence. Les autorités polonaises auraient pu négocier une exception aux règles communautaires permettant d’autoriser les aides d’État à ce secteur, comme elles l’ont négocié par exemple pour le secteur de l’acier. Cette exception ne se trouve pas dans le traité d’adhésion de la Pologne à l’UE et, dès lors, les aides publiques aux trois chantiers navals polonais de Gdańsk, Gdynia et Szczecin versées à partir de la date d’adhésion risquaient d’être déclarées illégales, car faussant la concurrence et le fonctionnement correct du marché intérieur de l’UE.

La Commission européenne lance en juin 2005 un examen formel des aides publiques accordées aux trois chantiers. S’engage alors un long bras de fer juridique, mais aussi politique, entre les autorités publiques polonaises et l’exécutif européen, et en particulier la commissaire européenne chargée de la concurrence, Neelie Kroes.

En décembre 2006, les autorités polonaises décident de privatiser les trois chantiers. Les plans de restructuration proposés dans le cadre des privatisations des chantiers de Gdynia et Szczecin – plans qui permettraient de rendre légales les aides publiques aux chantiers – sont considérés par la Commission européenne comme ne permettant pas la mise en place d’activités économiques rentables sur ces sites. Cette décision est rendue en novembre 2008 et fait alors grand bruit. Les actifs de ces deux chantiers navals seront donc vendus dans le cadre d’appels d’offres ouverts et les aides d’État versées depuis le 1er mai 2004 sont récupérées dans le cadre de cette procédure.

Avenirs

En juillet 2009 par contre, la Commission européenne annonce qu’elle accepte le plan de restructuration du chantier naval de Gdańsk, présenté par le consortium ukrainien IDS, son propriétaire (à 80%) depuis octobre 2007. Les 94 millions d’euros d’aides d’État au chantier naval depuis l’adhésion de la Pologne à l’UE sont, de ce fait autorisés, ainsi que le projet d’aides publiques de 35 millions intégrés dans le projet de restructuration. L’accord de la Commission européenne est cependant accompagné de mesures de restructurations très strictes (« Le chantier s'est engagé à ne plus utiliser qu'une seule cale [sur les trois] ou installation de lancement et à ne pas dépasser une production annuelle de 100 000 tbc (tonnage brut compensé) »).

Les décisions de la Commission européenne – celle de novembre 2008 demandant la récupération des aides publiques accordées aux chantiers navals de Gdynia et Szcsecin, puis celle de juillet 2009 rendant légales les aides versées au chantier de Gdańsk – sont certes juridiquement et économiquement très argumentées. On peut néanmoins se demander si le symbole que représente le chantier naval de Gdańsk n’y est pas aussi pour quelque chose.

Gdańsk ne se limite pas à ses activités maritimes et aujourd’hui le tourisme est une source de revenus importante pour la ville de l'ambre. Néanmoins, le chantier et le port ont grandement structuré Gdańsk et son arrière pays. C’est pour ces raisons qu’elle est bien intégrée au réseau ferré, qui la relie tant vers le sud (Varsovie et Cracovie), que vers Poznań et Szczecin ainsi que Kaliningrad. Et cette intégration se poursuit, puisqu’en novembre 2001 a été inauguré un nouveau pont, baptisé Jean-Paul II, qui permet de contourner le centre-ville et de sensiblement faciliter la circulation routière depuis le port.

Liés aux chantiers, de nombreuses écoles et universités ont été créées pour former les ouvriers spécialisés, les techniciens et les ingénieurs. Gdańsk reste aujourd’hui une ville universitaire dynamique.

L’avenir reste ouvert pour Gdańsk et son port. Ainsi, en novembre 2010, une unité de production d’éoliennes, du constructeur allemand Nordex, a été inaugurée sur le site du chantier naval. Une centaine d’éoliennes par an y seront d’abord construites, avant de normalement passer à 200 d’ici 2 ans. Produisant 2 MW, mesurant 120 mètres de haut et pesant 190 tonnes, les éoliennes sont entièrement construites sur ce site, s’appuyant sur les hommes et les femmes ainsi que les infrastructures du chantier.

N'oublions pas enfin que Gdańsk fait partie des villes présélectionnées pour être capitale européenne de la culture en 2016, avec une ville espagnole. Courant 2011, le choix sera fait parmi Lublin, Gdańsk, Katowice, Wrocław et Varsovie.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • FAQ de la Commission européenne sur sa décision sur Gdynia et Szczecin du 6 novembre 2008 (MEMO/08/680 ).
  • Une visite en photos (notamment satellites) du port et du chantier de Gdansk, par Françoise Massard.

Source photo : Stocznia Gdańska par Olgierd Pstrykotwórca, sur flickr