Fernando Pessoa, écrivain lisboète

Par Geoffrey Lopes | 7 décembre 2012

Pour citer cet article : Geoffrey Lopes, “Fernando Pessoa, écrivain lisboète”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1590, consulté le 22 octobre 2017

Au début du XXe siècle, dans une Europe bouleversée par la guerre et au sein d’un Portugal bousculé par d’importants troubles politiques, un curieux et non moins talentueux écrivain cherche à relier toutes ces populations qui ne s’entendent plus, et ce à travers de drôles de phénomènes…

« Não choro por nada que a vida traga ou leve. Há porém paginas de prosa me teem feito chorar. » |

Je ne pleure pas pour ce qu’apporte ou reprend la vie. Mais il y a des pages de prose qui m’ont fait pleurer.

Ses mots nous jaillissent à la figure ; ses vers nous glissent entre les doigts ; ses aphorismes nous envoûtent ; sa prose respire avec nous… Près de 80 ans après son décès des suites d’alcoolisme, Fernando Pessoa ne cesse de déchaîner les passions. A la pensée insaisissable et à l’écriture délicieusement tortueuse, le lisboète, né le 13 juin 1888 et décédé en novembre 1935, suscite encore tant l’admiration que l’interrogation. 

L’admiration d’abord, indubitable et clairvoyante. Elle s’accroche à nous au fur et à mesure que les phrases et les strophes du « maître » se déploient sous nos yeux. Selon que l’on dévore le journal intime d’un modeste employé de bureau avec la société lisboète de l’époque en toile de fond dans Le Livre de l'intanquillité, que l'on déchiffre le raisonnement d’une étonnante absurdité dans Le Banquier Anarchiste ou que l'on sautille entre les vers d’une poésie fictionnelle ponctuée par l’apparition d’improbables personnages dans une nature pure et apaisante, la magie ne s’altère pas et s’amplifie même au fil des lignes.

Dans Livro do desassossego (Le Livre de l’intranquillité), son chef-d’œuvre, parfois considéré comme le plus beau livre de langue portugaise, Pessoa se livre au travers de pensées, de maximes et d'aphorismes tirés du journal intime de Bernardo Soares à une analyse du désenchantement du monde dans les paysages urbains de Lisbonne. "Le Livre de l’intranquillité est le récit de la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens", écrit François Busnel dans Le Magazine littéraire en mars 2000. L’art, chez Pessoa, c’est peut-être aussi sa capacité à faire naître non plus des personnages, mais des vraies personnalités à dissocier de la sienne.

« Tenho, num sentido, um alto sentimento patriotico. Minha patria é a lingua portuguesa. » |

Un très fort sentiment patriotique m’anime : ma patrie c’est la langue portugaise.

L’admiration qu’il soulève chez son lecteur se conjugue néanmoins à une impénétrable et difficile énigme. Celle-ci ne porte pas sur la qualité de ses écrits mais relève de la manière dont ils ont été conçus : Pessoa est en effet atteint d’une sorte de « Prolifération de soi-même » l’amenant à écrire sous de nombreux pseudonymes.

« Supercherie ou maladie, manifestation d’un jeu, reflet d’un trop plein de créativité… », propose Inês Oseki dans La République des lettres. En fait Pessoa, qui curieusement signifie « personne » en français, n’a jamais vraiment expliqué cette profusion d’écrivains qu’il a enfantés sous sa plume, tout en certifiant néanmoins que ceux-ci se différencient de lui-même. Car ces personnages ne se contentent pas d’écrire les pensées du maître, à l’instar du nègre, mais sont dotés de leur caractère propre et de leur vision des choses : Ricardo Reis écrits des vers païens et irréguliers ; Alberto Caeiro est plus existentiel et proche de la nature ; Alvaro de Campos, ce dandy futuriste, ne fait que rêver ; Bernardo Soares, modeste employé de bureau, auteur du Livre de l’intranquillité, ressemble peut-être plus à la «vraie» personnalité de Pessoa de par sa vie insignifiante.

Pessoa va même plus loin en rédigeant leur autobiographie : « Alvaro de Campos est ingénieur, cosmopolite, homme contemporain du progrès et de l'avenir ; Caeiro est un homme de la nature, qui croit en l'unité des éléments; Reis, un Hermite philosophe qui a fait ses études chez les Jésuites, oscillant entre stoïcisme et épicurisme ». […] "Nombreux sont ceux qui vivent en nous ; Si je pense, si je ressens, j’ignore qui est celui qui pense, qui ressent. Je suis seulement le lieu Où l’on pense, Où l’on ressent", explique Pessoa ajoutant, convaincu : « aucun d'entre eux ne m'a connu personnellement, à l'exception d'Alvaro de Campos

"Être poète n'est pas une ambition que j'ai, c'est ma manière à moi d'être seul."

Discrètement marquée par de nombreuses tragédies familiales, son écriture autant que sa personnalité reste bouleversée tant par la mort de son père alors qu’il n’avait que cinq ans que par son départ précipité en Afrique du Sud dans la foulée. Le suicide le taraude au début des années 1920 tandis que la mélancolie dessine les dernières années de son écriture. Son rapport aux autres reste contradictoire : s’il aime discuter et comprendre l’avis de chacun, il n’en reste pas moins profondément solitaire et attaché à sa famille (on ne lui connaît, par exemple, qu’une liaison amoureuse épidermique et furtive qu’il consacre à une très jeune secrétaire entreprenante).

A peine connu de son vivant au niveau littéraire, Fernando Pessoa se fait plutôt remarquer par les avis politiques qu’ils donnent de temps à autre et qui ne manquent pas de faire sensation dans l’opinion. En 1928 en effet, il publie un plaidoyer pour la dictature militaire, appelant à la « remise en ordre » du pays et soutenant la répression militaire de l’époque, avant de se rétracter, allant même jusqu’à publier une apologie de la Franc-maçonnerie en 1934.

En réalité, en lisant Pessoa, on a l’impression de découvrir non pas un seul écrivain, mais au moins une dizaine d'entre eux se livrant à leurs analyses, leurs fictions, leurs idées. Si le portugais José Saramago a obtenu le prix Nobel de littérature en 1998, Fernando Pessoa devrait lui aussi, sans aucun doute, un jour être récompensé par ce prix. Mais si Pessoa n’a pas (encore) eu cet honneur, il pourrait néanmoins être récompensé par votre reconnaissance en se plaçant discrètement sous le sapin !

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Sur internet :

Source photo : Fernando Pessoa, Wikimedia Commons: Portrait de Fernando Pessoa sur un billet de banque portuguais, 1988, Wikimedia Commons

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