Alors que la coopération baltique avait pris son essor suite à la chute du rideau de fer et à la réunification de l’Europe, il semble que celle-ci connaisse une crise depuis quelques années. Est-ce l’occasion, une nouvelle fois, de réveiller la métaphore hanséatique délaissée au milieu des années 90 ?
Les années 80 et 90 ont été des années d’intense maturation en matière de reconstruction d’une unité baltique tant par les chercheurs que par les politiques. Alors que de nombreuses villes des espaces riverains s’étaient associées dans le cadre de jumelages dès les années 70, Björn Engholm, président du Land Schleswig-Holstein, futur président du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) et futur candidat au poste de chancelier lançait l’idée à Kiel en 1988 d’une « Nouvelle Hanse », faisant ainsi référence à une période historique glorieuse au cours de laquelle les comptoirs de la Baltique avaient activement coopéré pour sécuriser les approvisionnements maritimes et combattre la piraterie. Un retour du mythe de la Hanse aurait, selon lui, après plusieurs années de division au sein de l’Europe, une visée mobilisatrice - tant les mémoires hanséatiques pourraient constituer une part indispensable à l’accomplissement des projets européens.
Sa vision, qui n’a pas vraiment pu lui survivre, a-t-elle une chance de revoir le jour ? La métaphore de la Hanse, récurrente dans l’esprit des penseurs baltiques, n’aurait-elle pas un rôle de relance dans des moments où la coopération s’épuise ? La Hanse serait-elle la régulation presque biologique donnant l’impulsion à "des cycles d’unification baltique" ? Tout comme la construction européenne, la construction de l’unité baltique, plus politique que naturelle, davantage créée que remémorée, n’est pas une ligne continue mais s’avère cyclique, connaissant flux et reflux.
La « Nouvelle Hanse » : une expression récurrente depuis le XIXe siècle...
Depuis la chute de la Hanse historique à l’époque moderne, et particulièrement dès le XIXe siècle, le mythe hanséatique est réapparu à de nombreuses reprises, souvent sous la forme d’une manipulation politique ou idéologique. Il s’agissait alors d’évoquer une unité culturelle fictive au sein de la Baltique, alors même que les pays qui la composaient étaient de nature différente. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, cette unité baltique a plutôt servi des intérêts germano-centrés.
En Allemagne, le mythe de la Hanse demeura présent dans les esprits de manière continue du XIXe siècle à la fin du XXe siècle. L’apogée du mythe national fut atteint le 24 mai 1870, au moment de la célébration des 500 ans de la paix de Stralsund. Cette paix avait mis fin à la guerre entre la ligue hanséatique et Waldemar IV, roi du Danemark, allié aux ducs de Mecklembourg, qui avait tenté de s’implanter sur les rives sud de la Baltique et de la mer du Nord. Les villes hanséatiques s’étaient coalisées pour financer l’armement de navires et le recrutement de marins et de soldats. La Hanse avait non seulement obtenu le contrôle du Sund mais aussi des garanties politiques. Dorénavant, l’élection du roi du Danemark devait être soumise à son approbation.
Durant la célébration de cette victoire, Karl Koppmann, historien, créa en Allemagne une collection sur la Hanse, les « Hansische Geschichtsverein », marquant ainsi le début des recherches historiques sur le sujet menées plus tard par Wilhelm Mantel, Georg Sartorius, Dietrich Schäfer. Le rappel des prouesses de la Hanse allemande, unie contre le Danemark, concorda avec une période d’unification allemande sous Bismarck et de guerre de 1870. Parallèlement, de nombreux artistes appartenant au courant du « romantisme historique », évoquèrent les périodes les plus importantes de l’histoire hanséatique. En peinture, il est possible de citer le « Seeschlacht vor Gotland 1564 » et le « Schiffe der Kurbrandenburgischen Flotte um 1680 » réalisés en 1902 par Hans Bohrdt ou la très belle représentation du port de GdaÅ„sk bien plus tardive (1943) de Adolf Block.
La poésie et le théâtre ne furent pas en reste avec des artistes comme Max von Schenkendorf, Georg Nikolaus Bärmann, Emanuel Geibel, Konrad von Klinggräff. En 1862, deux ans avant l’entrée en guerre de l’Allemagne contre le Danemark, entrée en guerre qui rappela la paix de Stralsund, Adolf Calmsberg, poète, chanta un hymne au nationalisme allemand : « Le sang allemand coule dans nos cœurs ». Dix ans plus tard, dans sa tragédie Wullenwever, Heinrich Kruse fit une association directe entre la Hanse et la patrie allemande. Quand le peuple sur la place du marché de Lübeck crie « Allez Lübeck, Allez la Hanse ! », Jürgen Wullenwever, maire célèbre de Lübeck (1492-1537) répond « Non chers amis (…) l’aigle de l’empire nous porte, nous pousse vers l’avant ! Allemagne ! Grande patrie allemande ! ».
Cette association entre Hanse et nationalisme allemand se poursuivit au cours du IIIe Reich. Alfred Rosenberg, futur « ministre du Reich pour les territoires occupés de l'Est » vit dans la Hanse une manière de démontrer naturellement la légitimité des Allemands à occuper la région. Hinrich Lohse, haut dignitaire nazi, membre de la commission pour les territoires occupés à l’Est, déclara ainsi en 1942 : « les fluctuations de l’histoire reviennent comme un reflet et témoignent toujours de la domination allemande (…) notre Baltique est redevenue une mer allemande ». La Hanse appuya même le concept hitlérien d’espace vital (Lebensraum) constituant une période de forte expansion allemande. L’Entre-deux-guerres fut marqué, quant à lui, par les œuvres de l’historien Fritz Rörig. Celui-ci déclara en 1937 : « Ce qui était appelé « ville » dans la Baltique restait immature et la plupart du temps primitif. Lübeck était mature ». Il évoqua l’unification de la Baltique sous les traits allemands : « Ce n’est qu’après 1250, c'est-à-dire après que les villes allemandes aient été fondées, que l’on put parler de région baltique (Ostseeraum) dans le sens d’une unité économiquement pleinement organisée ». Fritz Rörig effectua donc un rapprochement entre l’apparition d’une région baltique et l’unification sous la domination germanique. Il parla de l’Allemagne comme d’un « porteur de culture » et compta comme « quantité négligeable » la contribution des régions du Nord et de l’Est de l’Europe.
À la même époque, en Pologne et dans les pays baltes, la présence d’Allemands tout au long du XIXe siècle assura une continuité du mythe hanséatique sous les traits de la « Germanité ». Les « Germano-Baltes » (Deutschbalten) utilisèrent la Hanse comme une identité collective, symbole de leur unité et de leur capacité à se rassembler dans une situation de relative dispersion.







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