Faut-il réhabiliter la métaphore hanséatique ?

Par Nicolas Escach | 6 février 2011

Pour citer cet article : Nicolas Escach, “Faut-il réhabiliter la métaphore hanséatique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 6 février 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1008, consulté le 29 octobre 2020

Alors que la coopération baltique avait pris son essor suite à la chute du rideau de fer et à la réunification de l’Europe, il semble que celle-ci connaisse une crise depuis quelques années. Est-ce l’occasion, une nouvelle fois, de réveiller la métaphore hanséatique délaissée au milieu des années 90 ?

Les années 80 et 90 ont été des années d’intense maturation en matière de reconstruction d’une unité baltique tant par les chercheurs que par les politiques. Alors que de nombreuses villes des espaces riverains s’étaient associées dans le cadre de jumelages dès les années 70, Björn Engholm, président du Land Schleswig-Holstein, futur président du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) et futur candidat au poste de chancelier, lançait l’idée à Kiel en 1988 d’une « Nouvelle Hanse », faisant ainsi référence à une période historique glorieuse au cours de laquelle les comptoirs de la Baltique avaient activement coopéré pour sécuriser les approvisionnements maritimes et combattre la piraterie. Selon lui, un retour du mythe de la Hanse aurait, après plusieurs années de division au sein de l’Europe, une visée mobilisatrice tant les mémoires hanséatiques pourraient constituer une part indispensable à l’accomplissement des projets européens.

Sa vision, qui n’a pas vraiment pu lui survivre, a-t-elle une chance de revoir le jour ? La métaphore de la Hanse, récurrente dans l’esprit des penseurs baltiques, n’aurait-elle pas un rôle de relance dans des moments où la coopération s’épuise ? La Hanse serait-elle la régulation presque biologique donnant l’impulsion à "des cycles d’unification baltique" ? Tout comme la construction européenne, la construction de l’unité baltique, plus politique que naturelle, davantage créée que remémorée, n’est pas une ligne continue mais s’avère cyclique, connaissant flux et reflux.  

La « Nouvelle Hanse » : une expression récurrente depuis le XIXe siècle...

Depuis la chute de la Hanse historique à l’époque moderne, et particulièrement dès le XIXe siècle, le mythe hanséatique est réapparu à de nombreuses reprises, souvent sous la forme d’une manipulation politique ou idéologique. Il s’agissait alors d’évoquer une unité culturelle fictive au sein de la Baltique, alors même que les pays qui la composaient étaient de nature différente. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, cette unité baltique a plutôt servi des intérêts germano-centrés.

En Allemagne, le mythe de la Hanse demeura présent dans les esprits de manière continue du XIXe siècle à la fin du XXe siècle. L’apogée du mythe national fut atteint le 24 mai 1870 au moment de la célébration des 500 ans de la paix de Stralsund. Cette paix avait mis fin à la guerre entre la ligue hanséatique et Waldemar IV, roi du Danemark, allié aux ducs de Mecklembourg, qui avait tenté de s’implanter sur les rives sud de la Baltique et de la mer du Nord. Les villes hanséatiques s’étaient coalisées pour financer l’armement de navires et le recrutement de marins et de soldats. La Hanse avait non seulement obtenu le contrôle du Sund mais aussi des garanties politiques. Dorénavant, l’élection du roi du Danemark devait être soumise à son approbation.

Durant la célébration de cette victoire, Karl Koppmann, historien, créa en Allemagne une collection sur la Hanse, les « Hansische Geschichtsverein », marquant ainsi le début des recherches historiques sur le sujet menées plus tard par Wilhelm Mantel, Georg Sartorius, Dietrich Schäfer. Le rappel des prouesses de la Hanse allemande, unie contre le Danemark, concorda avec une période d’unification allemande sous Bismarck et de guerre de 1870. Parallèlement, de nombreux artistes appartenant au courant du « romantisme historique » évoquèrent les périodes les plus importantes de l’histoire hanséatique. En peinture, il est possible de citer le « Seeschlacht vor Gotland 1564 » et le « Schiffe der Kurbrandenburgischen Flotte um 1680 » réalisés en 1902 par Hans Bohrdt ou la très belle représentation du port de Gdańsk bien plus tardive (1943) de Adolf Block.

La poésie et le théâtre ne furent pas en reste avec des artistes comme Max von Schenkendorf, Georg Nikolaus Bärmann, Emanuel Geibel, Konrad von Klinggräff. En 1862, deux ans avant l’entrée en guerre de l’Allemagne contre le Danemark, entrée en guerre qui rappela la paix de Stralsund, Adolf Calmsberg, poète, chanta un hymne au nationalisme allemand : « Le sang allemand coule dans nos cœurs ». Dix ans plus tard, dans sa tragédie Wullenwever, Heinrich Kruse fit une association directe entre la Hanse et la patrie allemande. Quand le peuple sur la place du marché de Lübeck crie « Allez Lübeck, Allez la Hanse ! », Jürgen Wullenwever, maire célèbre de Lübeck (1492-1537), répond « Non chers amis (…) l’aigle de l’empire nous porte, nous pousse vers l’avant ! Allemagne ! Grande patrie allemande ! ».

Cette association entre Hanse et nationalisme allemand se poursuivit au cours du IIIe Reich. Alfred Rosenberg, futur « ministre du Reich pour les territoires occupés de l'Est », vit dans la Hanse une manière de démontrer naturellement la légitimité des Allemands à occuper la région. Hinrich Lohse, haut dignitaire nazi, membre de la commission pour les territoires occupés à l’Est, déclara ainsi en 1942 : « les fluctuations de l’histoire reviennent comme un reflet et témoignent toujours de la domination allemande (…) notre Baltique est redevenue une mer allemande ». La Hanse appuya même le concept hitlérien d’espace vital (Lebensraum) constituant une période de forte expansion allemande. L’Entre-deux-guerres fut marqué, quant à lui, par les œuvres de l’historien Fritz Rörig. Celui-ci déclara en 1937 : « Ce qui était appelé « ville » dans la Baltique restait immature et la plupart du temps primitif. Lübeck était mature ». Il évoqua l’unification de la Baltique sous les traits allemands : « Ce n’est qu’après 1250, c'est-à-dire après que les villes allemandes aient été fondées, que l’on put parler de région baltique (Ostseeraum) dans le sens d’une unité économiquement pleinement organisée ». Fritz Rörig effectua donc un rapprochement entre l’apparition d’une région baltique et l’unification sous la domination germanique. Il parla de l’Allemagne comme d’un « porteur de culture » et compta comme « quantité négligeable » la contribution des régions du Nord et de l’Est de l’Europe.

À la même époque, en Pologne et dans les pays baltes, la présence d’Allemands tout au long du XIXe siècle assura une continuité du mythe hanséatique sous les traits de la « Germanité ». Les « Germano-Baltes » (Deutschbalten) utilisèrent la Hanse comme une identité collective, symbole de leur unité et de leur capacité à se rassembler dans une situation de relative dispersion.

 

Après 1945, une relative absence du concept de Hanse avant le réveil impulsé par Björn Engholm…

L’unité ne put alors repartir que sur des bases forcément plus saines. Alors que, dès les années 1970-1980, la détente s’étendait à l’Est, à un moment où l’on pouvait observer les prémices de la réunification européenne, Björn Engholm évoqua une « Nouvelle Hanse ». Celle-ci se voulait différente des précédentes. La « Nouvelle Hanse » d'Engholm ne signifiait pas l’instauration d’une domination allemande en Baltique, bien au contraire. Elle devait rappeler l’idée d’une coopération décentralisée, supranationale et régionale. Les réflexions menées par le social-démocrate, bientôt leader du SPD, furent reprises de 1988 à 1992. Les travaux du think thank qu’il créa à Kiel aboutirent à la création de réseaux comme le réseau culturel « Ars Baltica » (1990-1991), le réseau réunissant des chefs d’entreprises nommé « Club Nord-Européen » (NEC), et contribuèrent à l’apparition de la « Conférence des parlementaires de la mer Baltique » (BSPC), tout comme au « Conseil des États de la mer Baltique » (Copenhague, 1992) en collaboration avec les ministres allemands et danois des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher et Uffe Ellemann-Jensen.

Cette période fut celle d’un renouveau de la coopération baltique de 1990 à 1992, marquée par la création à Gdańsk en 1991 de « l’Union des Cités de la Baltique » et de « l’Organisation des Ports de la Baltique » la même année à Copenhague. Elle fut caractérisée par une convergence entre l’État fédéral allemand et les Länder autour d’une maîtrise allemande de l’unification baltique. Mais après le départ de Hans-Dietrich Genscher, l’Allemagne se désintéressa progressivement de l’espace baltique. Parallèlement, l’idée de « Nouvelle Hanse » était critiquée : rappelant trop la domination germanique, ne convenant pas assez à la spécificité nordique, elle aurait insufflé une dimension trop économique à la coopération. La Suède, la Norvège et le Danemark s’opposèrent très rapidement à la métaphore hanséatique qui fut rayée du vocabulaire baltique.

Une tentative de reprise en main nordique : le début d’un ralentissement dans la coopération ?

La notion de « dimension nordique ou septentrionale », inventée par le Premier ministre finlandais Paavo Lipponen en 1997 et précisée sous la présidence finlandaise du Conseil européen en 1999, devait faire comprendre à l’Europe l’intérêt stratégique des pays nordiques, en particulier dans leur lien privilégié avec la Russie. Fortement conscients d’une identité commune associée à la mythologie du Norden, ces derniers tentèrent alors une nouvelle fois de ne pas être fondus dans un ensemble vide et généralisant nommé « baltique ».

Dès les années 1990-1992, ils avaient du accepter ce que Ole Wæver a nommé le passage du Nordisme (Nordism) au Balticisme (Baltism), favorisé par le fait que ce qui avait construit la force des pays scandinaves à savoir la compétition capitalisme/communisme et l’opposition "nouvelle Europe"/ "vieille Europe" avait disparu. Ce passage du "nordique" au "baltique" symbolisa l’évolution d’une coopération nordique, relativement florissante dans les années 1970-1980, à présent fondue au sein d’une coopération baltique floue. Ce retour de la « Baltique » avait été permis par une relance allemande basée sur le concept de « Nouvelle Hanse ». La critique du concept permit alors aux Nordiques de rappeler quelques fondamentaux comme le fait que la région est davantage divisée qu’unie - associant mer du Nord, mer de Barents, Nord-Ouest.

Ces ambitions furent très vite déçues notamment face à la formulation d’une stratégie intégrée pour la mer Baltique dès 2006, bien que celle-ci s'établisse au départ en lien avec la dimension septentrionale. Le gouvernement suédois avait fait de cette stratégie macrorégionale baltique une priorité pour sa présidence de l’Union européenne en 2009 avant de s’en désintéresser. La Baltique reste donc une région sans centre ; la relance apparaît dès lors délicate.

La stratégie européenne en mer Baltique, à l’origine de la création d’une macro-région baltique, a exclu la Russie qui était un élément important des revendications nordiques et, même si elle se dit flexible, elle reste relativement rigide dans les limites qu’elle attribue de facto à l’aire de coopération.

Rappelons que la Hanse, comme terme spatial, était au Moyen-âge un espace variable, jamais fixe, réticulaire. Des villes, c’est le cas de Brême, sont entrées et sorties de l’organisation à de multiples reprises. Celle-ci, au demeurant, n’a jamais pu être cartographiée. Les échanges fonctionnels et économiques de l'époque se sont étendus jusqu’à la France (La Rochelle) en passant par les Pays-Bas et la Belgique et vers l'est jusqu’à la Russie et la Biélorussie. Il ne faut donc pas faire de la Hanse un modèle politique et social. Il ne faut pas non plus confondre la Hanse historique et la reconstruction nazie. La Hanse, non considérée comme une période historique mais comme une métaphore spatiale, est un exemple d’espace aux limites "néomédiévales" et non "néowestphaliennes". Elle se décline à géométrie variable. Rarement un espace a été si difficile à définir, à délimiter.

L'"espace-nomade" ou "espace-valise" hanséatique apparaît comme un espace que l’on peut tirer à soi et que l’on peut déformer à sa guise car ce dernier n’a jamais été précisément délimité et ne pourra probablement pas l’être. L’espace est fantasmé, imaginé, recadré par les acteurs dans la perspective de leurs propres stratégies. L’espace hanséatique se prête volontiers à ces jeux d’acteurs car la Hanse historique n’était pas plus clairement délimitée que la Hanse (re)construite.

En se débarrassant du mot « Hanse » trop polémique, mais en gardant en mémoire ses attributs spatiaux, la coopération baltique doit davantage être perçue comme un ensemble de cercles (grappes des coopérations nordiques, baltiques, baltes, bilatérales, de Barents, européennes) se recoupant ou non que comme une région à proprement parler uniforme et bornée. Il faut rappeler la forme réticulaire des coopérations baltiques qui fait la force de cet espace. Si les États se sont beaucoup engagés dans la stratégie baltique, en collaboration avec la Commission, encore ne faudrait-il pas oublier une forme multiscalaire propre à l’Europe. En dehors de l’Europe, la Baltique fonctionnelle intègre la Russie ou la Biélorussie. "L’unité d’une région baltique" est un concept trop simple. La Baltique mérite d’être pensée dans la complexité : elle offre l’occasion d’un emboîtement des aires de coopérations se recoupant en graphes au grès des rayons convergents.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

    • Blanc-Nöel, N., (2002), La Baltique, Une nouvelle région en Europe, Paris, L'Harmattan, 173 p.
    • D’Haenens, A. (1984), L'Europe de la Mer du Nord et de la Baltique. Le monde de la Hanse, Paris, Albin Michel, 428 p.
    • Die « Neue Hanse », (1991), Nordeuropaforum, Berlin, Nordeuropa-Institut, n°4, 61 p.
    • Escach, N. (2010), Une nouvelle Hanse en Europe, Berlin, Trafo Verlag, 200 p.
    • Grassmann, A. (2001), Ausklang und Nachklang der Hanse im 19. Und 20. Jahrhundert, Trier, Porta Alba Verlag Trier, 142 p.
    • Hackmann, J. (1996), Die Hanse in Geschichte und Gegenwart, Mare Balticum, Ostsee-Akademie Lübeck-Travemünde, 126 p.
    • Hettne, B. Inota, A. Sunkel, O. (1999), National Perspectives on the New Regionalism in the North, Londres, Mac Millan, 316 p.
    • Jacob, A. (2004), Les Pays baltes, Indépendance et Intégration, Paris, Edition Géopolitique, 336 p.
    • Klinge, M. (1995), Die Ostseewelt, Helsinki, Otava, 176 p.
    • Kruse, H. (1871), Wullenwever, Tragédie en cinq actes, Leipzig, 110 p. 
    • Leena-Kaarina, W. (2007), Zur Konstruktion einer Region, Die Entstehung der Ostseekooperation zwischen 1988 und 1992, Berlin, BWV, 261 p.
    • Lehti, M. (2005), The Baltic as a multicultural world : sea, region and peoples, Berlin, BWV, 218 p.
    • Loew, P-O. (2003), Danzig und seine Vergangenheit 1793-1997. Die Geschichtskultur einer Stadt zwischen Deutschland und Polen, Osnabrück, Fibre Verlag, 621 p.
    • Nedkvitne, A. Volker, H. (1994), Norwegen und die Hanse, Wirtschaftliche und kulturelle Aspekte im europäischen Vergleich, Frankfurt/M, pp. 9-18. 
    • Schwerdtfeger, H. (2004), Die Hanse und Ihre Städte, Delmenhorst, Aschenbeck und Hostein Verlag, 128 p.
    • Wulff, R, Kerner, M. (1994), « Die Neue Hanse », Arbeitspapiere des Instituts für Internationale Politik und Regionalstudien, Berlin, N°1, Institut für Internationale Politik und Regionalstudien des Fachbereichs Politische Wissenschaft der Freien Universität Berlin, 20 p.

 

Source photo : Nicolas Escach pour Nouvelle Europe

 

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