Europe forteresse ? Le malaise de l'Europe face à son rôle de terre d'accueil

Par Mariliis Mets | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “Europe forteresse ? Le malaise de l'Europe face à son rôle de terre d'accueil”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/713, consulté le 16 juillet 2020

L'un des principes fondamentaux du projet européen est la liberté de circulation. Cela se traduit par une disparition progressive des frontières au sein de l'Union et, de façon concomitante, le renforcement des contrôles aux frontières extérieures. Aujourd'hui, on parle d'"Europe forteresse" et  d'"Europe passoire" car les flux d'immigration illégaux continuent malgré les efforts de l'Union. Construisons-nous de nouveaux murs ?

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L'Europe, une terre d'accueil

L'Europe est le premier pôle d'immigration du monde avec 3 millions d'entrées nettes (2005) en dépassant même l'Amérique du Nord. Tous les pays européens ont un solde migratoire positif, sauf les pays Baltes et la Pologne. L'Union est aujourd'hui confrontée à une mondialisation des flux migratoires et elle-même est devenue un carrefour des liens familiaux, économiques, géographiques, historiques, culturels. Pourtant, elle continue à considérer l'immigration comme quelque chose de temporaire même si cela est devenu une partie intégrante de son identité.

Depuis le choc pétrolier de 1974, les pays européens se sont mis à contrôler très strictement leur main d'oeuvre étrangère. C'est un régime d'exception comparé aux autres régions d'immigration du monde. De plus, cette approche a de nombreux effets pervers : entrées clandestines, sédentarisation des sans-papiers, esclavage moderne, le détournement de la demande d'asile, mariage à des fins de travail ... En effet, le système Schengen se présente comme une véritable incitation à l'immigration illégale, car une fois pénétrée, l'immigrant peut se rendre où bon lui semble.

L'Europe des 27 compte aujourd'hui 490 millions d'habitants, dont plus de 25 millions d'étrangers. Le nombre de clandestins est estimé de 5 à 7 millions en Europe. La présence sur le territoire européen de ce nombre important de personnes en situation irrégulière présente de nombreux enjeux comme la stabilité économique et sociale, l'ordre public, la dignité des personnes, le respect de la souveraineté des États, le terrorisme, etc.

Les politiques européennes

Les politiques européennes actuelles en matière de migration visent principalement à maintenir les migrants et les demandeurs d'asile en-dehors des frontières de l'UE. La vision sécuritaire est habillée par des craintes de la criminalité organisée, l'obsession des défis à l'intégration et le risque migratoire.

Les questions d'immigration relèvent en grande partie toujours des États membres, mais l'Union avance vers une harmonisation de ses politiques. Toutefois, le sujet reste très sensible et plein de contradictions internes entre les États membres. Des pays comme l'Espagne ou Malte accusent les autres de manque de solidarité concernant le partage de l'accueil des immigrants ou le contrôle des frontières. En même temps, l'Allemagne et la France critiquent les régularisations massives conduites en Italie et en Espagne ayant peur de voir surgir de nouvelles vagues de sans-papiers. Les nouveaux États membres préfèrent par contre garder leurs frontières fermées et éviter une politique européenne commune les obligeant à accueillir un grand nombre d'immigrants.

De cette contradiction interne, une solution est apparue sur laquelle tout le monde est d'accord : essayer de garder les immigrants en dehors des frontières européennes. Pour cela, FRONTEX (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures) a été mise en place en 2005 visant à fournir une assistance technique aux États membres et à agir aux côtés des Etats confrontés à une pression migratoire particulière. Le Système d'information de Schengen (SIS) est une base de données afin de faciliter le suivi des personnes suspectes et indésirables dans l'espace Schengen. De plus, EUROPOL (Office européen de police), CEPOL (Collège européen de police), l'OLAF (Office européen de lutte anti-fraude) contribuent à ce travail de sécurisation des frontières extérieures.

La politique européenne varie selon les types de migrations. Concernant la migration légale, c'est une immigration choisie qui est généralement adoptée (quotas par branches, « migrations qualifiantes »). Pour lutter contre la migration illégale, l'Europe applique un principe de « glacis protecteur » : par le biais des accords bilatéraux et la politique du voisinage, l'UE lie les tiers pays à la "forteresse Europe" car en échange des aides financières (pour attaquer les raisons des migrations à la source ; 40 millions d'euros en 2006), ils ont l'obligation de lutter contre la migration clandestine vers l'UE. En outre, les pays européens utilisent les régularisations et les expulsions. Pour ce qui concerne les demandeurs de l'asile, l'idée dominante est le « partage du fardeau » pour installer les réfugiés dans les tiers pays, plus près de leur pays d'origine.

Les impacts sur les voisins de l'Europe

L'Europe s'est entourée d'un « cordon sanitaire » en impliquant les pays frontaliers dans sa lutte contre l'immigration illégale. Cela touche plus particulièrement l'Ukraine, la Moldavie - les principaux lieux de passage à l'Est - et les pays du Maghreb. La Méditerranée est la plus grande ligne de fracture avec plus de 2500 morts annuels dus aux essais d'atteindre les côtes européennes. Ces zones, incluant encore les Balkans et la Turquie, sont devenues des plaques tournantes de la migration clandestine. En raison de ses frontières semi-militarisées, l'Europe apparaît pour tous ces immigrants comme une forteresse.

À travers des partenariats et des programmes de co-développement, l'Europe cherche à associer les pays frontaliers au contrôle des flux d'immigrants. Par exemple, les programmes MEDA I (1995-1999) et MEDA II (2000-2006) ont été mis en place pour les pays de la rive sud de la Méditerranée. Lors de la conférence eurafricaine à Rabat en 2006, la question était d'obtenir l'accord des pays africains pour le rapatriement de leurs citoyens. L'Union européenne tend à spécialiser ce « cordon sanitaire » en une fonction de transit et de contrôle. Pour cela, les pays voisins reçoivent des aides financières et de l'aide technique pour sécuriser leurs frontières. De plus, ils font l'objet une véritable pression pour y participer - souvent les aides au développement sont conditionnées par la capacité des pays d'émigration de contrôler l'immigration clandestine.

Les pays du Maghreb, tout en demeurant des pays de départ, sont devenus également de nouveaux pays d'immigration et de transit pour une population subsaharienne. Faute de pouvoir arriver en Europe, de plus en plus d'immigrants se voient contraints de rester dans les pays de transit. Cela s'applique également pour l'Ukraine et la Turquie par exemple. On estime le nombre de personnes en situation irrégulière en Turquie à 500 000. L'Ukraine, elle, est par contre la principale voie d'entrée des immigrants sur la frontière de l'Est. La plupart de ces pays n'ont pas de véritable politique d'immigration (hors de la pénalisation) ou d'intégration. Par conséquent, ils ont beaucoup de mal à faire face leur nouveau rôle de « terminus ». Malgré les aides européennes, ils n'ont pas les capacités de sécuriser totalement leurs frontières ou de gérer les clandestins, qui, faute d'atteindre l'Europe hautement sécurisée, sont de plus en plus nombreux chez eux.

Les pays frontaliers se trouvent sous une double pression. D'un côté l'UE veut sécuriser ses frontières extérieures et protéger l'espace Schengen, de l'autre il y a les flux grandissant de clandestins derrières les portes de l'Europe. De cette situation résultent les critiques des organisations des droits de l'homme. Vue la préparation insuffisante des pays, les immigrants illégaux se trouvent aujourd'hui dans des conditions déplorables voire inhumaines dans des centres de rétention.

L'Europe forteresse peu adaptée aux réalités européennes

La politique européenne d'immigration laisse une impression assez différente de la réalité : comme si l'Europe n'avait pas besoin de l'immigration. Aujourd'hui, on a l'impression que l'UE cherche à s'enfermer, se protéger et à ignorer le fait qu'elle est devenue de terre d'émigration une terre d'accueil. Pourtant, il y a un réel besoin de l'immigration en Europe. L'Europe doit faire face au vieillissement démographique et à des pénuries conjoncturelles et sectorielles du marché du travail. L'ONU l'avait signalé déjà en 2000 et ce ne fut qu'en 2005 que le Livre vert européen a reconnu la nécessité de prendre en compte le vieillissement démographique et les besoins d'immigration des pays européens en entrouvrant les frontières.

L'Organisation mondiale des Migrations a signalé que les pays européens se préparent à une féroce concurrence afin d'attirer de la main-d'œuvre extra-européenne. Cela ne concerne pas uniquement les pays de l'Ouest mais également les nouveaux États membres. En même temps, l'Europe pourrait profiter encore plus d'une éventuelle ouverture vu que le profil des migrants a changé. On ne fait plus face à des ruraux analphabètes comme pendant la période des migrations de masse, mais davantage à des urbains scolarisés issus des classes moyennes.

 

Malgré les images de naufragés sur les côtés européennes et un véritable besoin de l'immigration, l'opinion publique reste hostile à l'immigration. Pourtant, cela n'est pas forcement fondé. La politique européenne manqueprobablement d'unvolet explicatif, mais aussi prospectif puisque les tendances démographiques semblent remettre en cause les fondements de cette politique. L'Europe ne mérite peut-être pas ses murs. 

Pour aller plus loin :

Ailleurs sur le net

A lire

  • Pierre Beckouche, Yann Richard, Atlas d'une nouvelle Europe. L'UE est ses régions : vers une région mondiale ?, Editions Autrement, Paris, 2008
  • Catherine Wihtol de Wenden, Atlas  mondial des migrations, Editions Autrement, Paris, 2009
  • Catherine Wihtol de Wenden, La globalisation humaine, Presses Universitaires de France, Paris, 2009

Source carte : Pascal Orcier "Europe et migrations" / Nouvelle Europe , février 2009

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