Entretien avec Catherine de Wenden

Par Adrien Fauve | 2 février 2009

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Entretien avec Catherine de Wenden”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 février 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/600, consulté le 22 août 2017

wenden-24a24.jpgJuriste et politiste, directrice de recherche au CERI (CNRS-Sciences Po), Catherine de Wenden répond aux questions de Nouvelle Europe sur le phénomène migratoire, objet de ses travaux depuis de longues années.

Quels sont les enjeux actuels des migrations en Europe ?

Il faut tout d’abord mettre l’accent sur la pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs, sans oublier la situation démographique d’un continent vieillissant. On doit ensuite mentionner la nécessité pour l’Europe de se positionner dans la compétition mondiale pour produire de la connaissance et attirer les plus créatifs. À tout cela, il faut opposer la fermeture de cet espace commun depuis trente ans. Ce sont les éléments de base d’un paradoxe migratoire européen. À partir du milieu des années 1970, des pays comme la France ou l’Allemagne se sont fermés à l’immigration de travail et familiale. Il en résulta deux phénomènes principaux : la sédentarisation du travail et la question des sans-papiers. Depuis, avec la venue dans l’UE des PECO, on constate une plus grande fluidité migratoire avec l’Est du continent qu’avec le Sud, la Méditerranée faisant en quelque sorte obstacle. 

Que dire de l’espace Schengen aujourd’hui ?

Sur ce point, j’irai même jusqu’à dire que l’on a tout faux ! Depuis 1985, on a renforcé les frontières extérieures alors que s’ouvraient celles de l’intérieur. Mais pour tout bilan, on doit reconnaître que seulement 1,5% des Européens ont migré pour travailler dans un autre pays de l’Union. En réponse aux politiques mises en œuvre, le phénomène s’est inversé : il y a bien plus de candidat à la mobilité venant de l’extérieur de l’espace Schengen qu’en son sein. Les immigrants arrivant dans l’UE pourvoient en majorité des emplois délaissés par la population active autochtone, occupant des professions le plus souvent dévalorisantes mais recherchées, parfois risquées. Ce sont les « 3D » (« dirty, difficult and dangerous jobs »). 

Comment expliquer ce phénomène d’inversion dont vous parliez à l’instant ?

Le problème c’est que l’on n’arrive pas à gérer en commun les politiques migratoires. Même à l’heure de l’intégration européenne, la souveraineté nationale reste un frein en ce domaine. Les discours comme ceux relatifs à l’identité et aux flux (cf. Ministère de Brice Hortefeux, désormais aux mains d’Eric Besson) sont bien plus destinés à l’opinion publique qu’ils ne reflètent des initiatives raisonnées. En France, on pourrait faire l’hypothèse que la « politique du chiffre » aura servi à réduire l’influence du Front National sur la scène politique. Au final, on assiste à une opposition symétrique : alors que certains gouvernements nationaux mettent en avant l’impératif sécuritaire, on se trouve dans la nécessité économique et démographique d’ouvrir les frontières. 

Quelle est votre position au sujet des politiques communautaires en  la matière ?

Le problème reste en un sens le même. Prenons l’exemple du Pacte sur l’immigration. Deux cinquièmes des clauses sont destinées à lutter contre les flux, l’immigration clandestine et le contrôle des frontières ou points d’entrée. Mais à l’inverse, le projet Euromed de la Présidence française ne mentionnait même pas la question migratoire ! Les paragraphes sur la « fluidité des échanges » ne statuaient pas sur les visas - c’est dire. On retrouve les principes du paradoxe énoncé au début. En réalité, l’Europe semble conférer aux pays du sud méditerranéen un rôle de garde-frontières. En témoignent par exemple les différents épisodes relatifs aux politiques de réadmission. Mais c’est aussi le cas du voisinage oriental. L’Ukraine apparaît à ce titre comme une illustration du processus. C’est devenu un point de passage. Hormis les gens qui tentent d'entrer dans l’UE par cette voie (migrants aux provenance variées : Afrique, Moyen-Orient, Asie mineure), on assiste aujourd’hui à des migrations pendulaires de part et d’autre de la frontière avec la Pologne par exemple. La mobilité y est devenue un mode de vie, notamment sur le plan professionnel (métiers peu qualifiés, services à la personne mais également commerce etc.).

Qu’est-ce que l’agence FRONTEX ?

Frontex a été créé en 2005. C’est le fruit d’une coopération entre pays européens pour le contrôle des frontières. On met les effectifs et les instruments de police en commun. Ce dispositif a un coût très élevé et son efficacité semble aujourd’hui limitée. Les gens qui sont pris dans les mailles de ce filet tentent de revenir quelques mois plus tard par d’autres moyens et d’autres itinéraires. Notons que Frontex est parfois présent sur les côtes du Sénégal ou du Maroc, selon les accords de réadmission signés avec ces pays tiers.  En définitive, il s’agit d’une sorte d’externalisation du contrôle des frontières tant souhaité depuis plusieurs années. Cet instrument se double d’autres systèmes, tels que le SIS qui permet de tenir à jour un fichier comprenant l’ensemble des déboutés du droit d’asile et des sans-papiers. Il y a également EURODAC qui recense les empreintes digitales ou bien encore le SIVE (Système intégré de vigilance externe). Mais en réalité, les gens contournent tous ces obstacles. 

On parle d’ailleurs souvent d’une "Europe forteresse", qu’en pensez-vous ?

Je dirais plutôt que la Méditerranée est devenue un vaste cimetière. Il y a beaucoup de morts parmi les candidats à la migration vers l’Europe depuis le Sud. Et tout cela révèle un coût humain élevé, sans compter le prix du trajet et les risques qui y sont associés (noyade, etc.). Il faut aussi souligner le coût du contrôle, assumé par les contribuables européens. Regardez les tribunaux administratifs et les zones de gardes ou d’attente des aéroports, ils sont complètement débordés. C’est l’effet d’un durcissement de nos politiques migratoires alors que nous avons besoin de cette main d’œuvre… En somme tout le monde est perdant à ce jeu. 

Pourriez-vous nous proposer un ou deux cas concrets venant illustrer cette situation ?

Bien sûr. Prenez le Maroc et la Turquie. Ce sont désormais des pays sas. Ils jouent le rôle de pays de transit mais se transforment en pays d’accueil pour ceux qui ne peuvent plus en partir pour des raisons diverses. Dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, les migrants vivent dans les bois alentour et campent à proximité du mur. Quand ils échouent à gagner l’UE, ils vivent dans des villes marocaines où ils sont souvent l’objet de discriminations du fait de leurs origines noires africaines, ce qui créé des tensions urbaines dans ce pays. Quant à la ville d’Istanbul, elle a triplé de volume en une quinzaine d’années sous l’effet des flux migratoires, devenant ainsi la plus grande métropole aux portes de l’UE.

Et quid du Portugal, ce pays d’émigration devenu terre d’immigration ?

J’attirerai tout d’abord l’attention sur le fait que les migrants d’origine portugaise représentent la plus grande part de population d’origine étrangère en France depuis les années 1980. En regard de ce constat, sachez que 10% de la population du Portugal vit hors des frontières du pays, ce qui correspond à environ 1 million de personnes. C’est devenu un pays touristique qui a signé des accords bilatéraux avec l’Ukraine au sujet de certains secteurs de l’économie comme l’agriculture, la restauration, la paramédical ou les services domestiques à la personne.  Ce nouveau tourisme attire » de qui attire en réalité une clientèle nombreuse de retraités venant d’autres pays de l’UE.  

Pour appréhender le phénomène migratoire, on dresse souvent des typologies (migration volontaire ou contrainte, motivation politique ou économique etc.). Cette vision vous paraît-elle pertinente ?

Les catégories sont floues, à l’évidence. Ces classifications simplifient la réalité ou la déforment. Elles sont l’héritage de la Convention de Genève (1951) qui opposait réfugiés politiques ou dissidents (d’Europe de l’Est par exemple) aux migrants économiques. L’exemple des restrictions, en France, au regroupement familial le montre bien. On pensait pouvoir le distinguer des migrations de travail stricto sensu mais les migrants viennent travailler et visent à s’installer en famille, tout comme les parents vont chercher du travail une fois arrivés, même et (surtout) avec enfants en bas âge. Les demandeurs d’asile viennent également chercher un emploi.  Une distinction éclairante serait plutôt celle qui met en avant la temporalité de la migration : de longue ou courte durée. Mais aujourd’hui, tous les âges sont concernés. On rencontre des mineurs isolés, des jeunes femmes allant en Italie pour travailler temporairement mais qui finissent par s’installer et trouvent à se marier dans des régions rurales victimes d’un certain exode féminin vers les villes. 

Quel serait dès lors le bilan à dresser, une fois un tel constat établi ?

L’état des pays d’accueil est aujourd’hui contourné par les mouvements transnationaux et les réseaux. Il est le grand perdant de cette situation, sa force dissuasive est beaucoup plus limitée qu’on ne le pense. D’ailleurs, derrière l’apparence d’un discours sécuritaire et protectionniste, c’est le pragmatisme d’une Realpolitik économique qui se fait jour. Citons l’exemple des sans-papiers de Cachan, dont la majorité travaillait de facto « au noir » dans le secteur du bâtiment. Ils ont été régularisés à l'issue de la médiatisation de cet épisode. On considère même aujourd’hui que 30% des sans-papiers travaillent dans le BTP.

Il en va de même pour les emplois saisonniers tels que les vendanges. Le paradoxe que j’énonçais initialement se prolonge jusque dans le Vaucluse où les viticulteurs ont recours à une main d’œuvre bon marché souvent illégale alors que Thierry Mariani, l’un des députés de cette circonscription, est l’auteur d'un rapport parlementaires sur l'immigration clandestine.

Que peut-on enfin penser des rapports qu’entretiennent migrations et identité en Europe ?

Rappelons que l’Europe s’est d’abord présentée comme un espace de départ aux XIXe et XXe siècles, vers les États-Unis ou l’Argentine par exemple. Elle est ainsi devenue un espace de transit pour aboutir à destination, d’abord via les villes portuaires de la façade atlantique. Mais elle a fait l’expérience d’un nouveau moment historique qui la transformait en terre d’immigration, après la Deuxième Guerre mondiale et une fois les États-nations bien installés.

Dans ce contexte, l’importance numérique des migrations a triplé en une quarantaine d’années alors que les politiques à leur encontre n’ont cessé de sévir. À l’issue de ce processus, la construction européenne est venue changer la donne et l’on doit maintenant se définir comme un espace multiculturel par contraste avec d’autres ensembles régionaux dans le monde. Il en résulte deux fractures qui sont aussi des points de passage : les « fronitères » méridionnales et orientales de l’UE-Schengen.  

 

Ainsi, plus on se ferme aux apports de populations venant du Sud ou de l’Est, plus l’écart entre ces « autres » espaces devient grand. Pour résoudre le problème, face aux risques de conflits et tensions engendrés par un enfermement, les migrations apparaissent dès lors comme un moyen d’ajustement économique et culturel.

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