Enclaves du Kosovo, entre Belgrade et Pristina

Par Sarah Struk | 10 juin 2010

Pour citer cet article : Sarah Struk, “Enclaves du Kosovo, entre Belgrade et Pristina”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 10 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/894, consulté le 24 septembre 2022

Si les autorités de Belgrade affichent avec fierté les ambitions européennes de la Serbie (et du Kosovo en vertu de la résolution 1244 du Conseil de Sécurité des Nations unies), les Serbes vivant dans les enclaves au Kosovo voient d'un œil plutôt critique leur avenir et le rapprochement avec l'Union européenne. En témoigne une rencontre entre Serbes et Français à Mitrovica.

Dorde, étudiant à Belgrade, explique de façon lucide ce que signifie son engagement au sein du groupe « Evropski pokret u Srbiji » (Le groupe des ‘'Jeunes Européens'' de Belgrade) : « ce n'est pas l'adhésion qui est importante, mais le processus de démocratisation » du pays. Dorde exprime par ailleurs le peu d'attachement qu'il manifeste aujourd'hui à l'égard du Kosovo, une opinion peu partagée par ses amis et qu'il qualifie lui-même de marginale.

La vision de l'avenir est tout autre pour les étudiants serbes dans la partie Nord de Mitrovica, enclave serbe au Kosovo, « Ce Nord » qui « vit avec la Serbie», selon un Français au Quartier général de la KFOR. L'Union européenne, en raison de la mission EULEX, n'y est guère appréciée. Les élections locales kosovares ont été boycottées par la municipalité, tout comme dans d'autres localités serbes du Kosovo. Aux dernières élections serbes, le Parti nationaliste radical SRS était gagnant, suivi de près du parti de droite DSS de Kostunica, puis du parti centriste et pro-européen DS de Tadic. L'atmosphère est pesante dès l'entrée dans le bureau de l'Assemblée des municipalités  serbes de Mitrovica : « Kosovo, dusa Srbije-SOS spacite nasu dusu » (Kosovo, l'âme de la Serbie-SOS sauvez notre âme) proclame une banderole au mur. « Nous pensons que l'entrée de la Serbie dans l'Union européenne est inconcevable, car cela voudrait dire que 22 pays doivent revenir sur la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo », explique Marko Jaksic, représentant de l'Assemblée des Municipalités serbes du Kosovo (institution parallèle fondée en juin 2008). « Si la Serbie souhaite rejoindre l'UE, elle devra le faire avec le Kosovo comme son territoire propre. Autrement, la Serbie devrait se rapprocher de l'Est - ‘return to the East' - car la seule façon de récupérer le Kosovo ne peut se faire que grâce à l'aide de la Russie ». Marko Jaksic ne croit pas à l'aide de l'UE en la matière. Il blâme la mission EULEX pour avoir mis en place l'indépendance du Kosovo et avoir construit des maisons pour les Albanais, contribuant ainsi au changement de la répartition ethnique de la région. Il critique également le manque de soutien de la part de Belgrade. À titre d'exemple, M. Jaksic évoque la pétition remise au Président Boris Tadic pour empêcher l'arrivée d'EULEX. Une seconde pétition demandait le retrait d'EULEX. Les demandes n'ont pas été entendues.

Deux visions s'affrontent  sur la situation des Serbes du Nord du Kosovo : les Serbes rencontrés disent « We miss here freedom » en référence à leur situation avant 1999. Les droits actuels des Serbes sont inscrits dans la Constitution du Kosovo, « mais la réalité est autre » déclarent les étudiants. D'un autre côté, les membres de la KFOR évoquent la « victimisation » des Serbes du Kosovo. Quel regard portent les Serbes vivant dans les enclaves sur leur avenir et leurs relations avec la communauté albanaise ? « Nous souhaitons que les Albanais fassent partie du gouvernement serbe. Nous ne voulons pas expulser les Albanais du Kosovo », mais « nous voulons rester ici ».  L'amélioration des relations serbes et albanaises n'est visiblement pas à l'ordre du jour, et ce malgré les activités des ONG dans la région. « Leur travail est limité. On ne peut forcer la population à vivre ensemble », répond un étudiant qui a effectué un travail dans une ONG locale pendant six mois. Quand on leur demande naïvement leur avis sur l'adhésion de la Serbie, sans le Kosovo, « the majority don't want to give Kosovo for you », répond un étudiant. La partition, répète-t-il, n'est pas envisageable, car la Serbie n'abandonnera jamais le Kosovo.

Quelques heures après cette rencontre, les étudiants serbes emmènent les étudiants français en visite en haut de la colline dominant la ville, au sommet de laquelle a été reconstruite une église orthodoxe. En redescendant, ils se serrent tous la main. Les étudiants restent sur la place, côté nord, tandis que les étudiants français reprennent le chemin du pont qui ‘relie' les deux parties de la ville, serbe et albanaise. Sur les deux rives du fleuve, de jeunes adolescents trempent leurs pieds. Mais d'une rive à l'autre, ils ne se rencontrent pas. 

 

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Source photo : Mitrovica Bridge, par d-proffer, sur Flickr