L’Europe fatiguée de l’élargissement… Est-ce si sûr, et est-ce raisonnable ? Aux États-Unis, en Serbie, en Turquie, on peut voir d’un œil optimiste l’avenir d’une Europe qui déploie ses frontières, sans en mésestimer les difficultés. La deuxième table ronde du colloque du 24 novembre, à l’occasion des 5 ans de Nouvelle Europe, donne matière à élargir notre horizon de pensée.
Plusieurs intervenants exceptionnels hors-UE étaient réunis pour donner un point de vue de l’autre côté de la frontière : Dušan Bataković, Ambassadeur de Serbie en France ; Christopher Davies, Directeur des Affaires politiques à la Mission des États-Unis auprès de l’Union européenne ; Bahadir Kaleagasi, Coordinateur international du Tusiad, Association turque de l’Industrie et des Affaires.
Quelle est la vision américaine de l’Europe aujourd’hui ? Quels sont pour elle les avantages et les inconvénients d’une grande Europe ?
Les États-Unis sont favorables à l’élargissement, affirme Christopher Davies. L’Europe est le partenaire incontournable de la politique étrangère des États-Unis. Par ailleurs, les États-Unis considèrent que le nombre fait la légitimité : l’Europe aura donc plus de légitimité si elle est grande. Il y a bien entendu des limites à ce principe. L’ONU par exemple, avec ses 189 membres, n’a pas de légitimité efficace.
Une autre question à se poser, c’est : élargissement ou approfondissement ? Là encore les États-Unis sont plutôt favorables à l’approfondissement de l’Europe car cela la rend plus efficace. Les États-Unis ont particulièrement salué l’effort de rendre commune la politique étrangère de l’Europe à partir du Traité de Maastricht. De même, ajoute Christopher Davies, le Service européen pour l’action extérieure créé par le Traité de Lisbonne et qui entre en fonction le 1er décembre 2010 est un bon exemple de l’approfondissement de l’UE en concordance avec les intérêts des États-Unis.
On peut aussi constater que la promesse d’adhésion de l’Union européenne est devenue aujourd’hui la force de négociation la plus puissante sur la scène internationale.
On a pu constater récemment des progrès dans la relation UE-Serbie. Quel est le calendrier et les enjeux de l’adhésion à l’UE ? À l’inverse, en quoi l’UE sera-t-elle plus efficace avec la Serbie intégrée ?
Dušan Bataković nous explique que la Serbie a une expérience particulière avec le reste de l’Europe : elle partage les valeurs européennes et les Serbes se sentent européens. Avant même de devenir candidate et malgré son passé communiste et les guerres inter-ethniques, la Serbie considérait que l’Europe était incomplète sans les Balkans.
La Serbie est devenue le leader dans la réconciliation régionale, qui constituait d’ailleurs la condition essentielle à l’adhésion à l’UE. De plus, la Serbie, de par sa position géographique, est un carrefour culturel et de transport. Elle avance dans tous les domaines (mis à part sur le point du Kosovo qui reste une question difficile, bien qu’en septembre 2010 une Résolution de l’Assemblée générale de l’ONU ait félicité la mise en place d’un processus de dialogue entre la Serbie et le Kosovo avec l’aide de l’UE). Fin octobre 2010, la Serbie a ainsi déposé officiellement sa candidature pour entrer dans l’UE. En retour, la Commission européenne lui a déjà transmis plus de 2500 questions. Il faut souligner que le plus fervent supporter de l’adhésion de la Serbie à l’UE, ce sont les États-Unis, comme l’a montré notamment la visite d’Hillary Clinton en Serbie en octobre 2010.
La Serbie doit-elle renouveler son rôle au sein de l’UE ? Dušan Bataković souligne ses nombreux atouts. Tout d’abord la sécurité des frontières : la Serbie sera une porte pour l’UE, elle est consciente de la nécessité d’avoir une frontière efficace. De plus, en matière de politique extérieure la Serbie peut apporter des idées neuves. En effet, elle a déjà contribué à faire diminuer les querelles internationales car le Président serbe est parfois plus populaire dans les pays instables grâce à la politique de réconciliation qu’il promeut. Cependant, la Serbie manque de moyens ; elle a besoin du soutien de l’UE dans cette tâche.
Quels sont les atouts de la Turquie et quelle est sa vision des institutions européennes - notamment de leur révision ?
En effet, la candidature turque semble être dans les limbes de la Commission européenne… Bahadir Kaleagasi répond à la question avec un petit détour par l’histoire récente. Dans les années 1989-1990, une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour l’avenir de l’UE. Alors que le bloc soviétique disparaissait de la carte, François Mitterrand a proposé la création d’une confédération européenne pour y inclure tous les pays de l’Est. Jacques Delors, de son côté, a proposé la création d’une fédération de douze États alliée à la confédération. Les États de cette dernière aurait pu rentrer au fur et à mesure de leurs possibilités dans la fédération. Aujourd’hui, ces idées de fédération et de confédération ont quasiment disparu.
Désormais, on parle d’élargissement de l’UE ou d’inclusion des pays. Il s’agit avant tout de l’élargissement d’une sphère d’influence légale où les valeurs européennes sont promues ; en d’autres termes, une Europe plus forte sur la scène mondiale. Les pays candidats doivent se préparer à cette mission. Pour la Turquie, il en est de même. Son adhésion à l’UE n’aura lieu que lorsque le pays sera prêt. Aujourd’hui, la Commission européenne estime que la moitié du chemin est déjà parcouru. La Turquie continue ses efforts pour être en conformité avec les demandes de l’UE, mais elle doit aussi gérer ses problèmes internes, notamment économiques.
Bahadir Kaleagasi insiste sur un point : la Turquie ne se contente pas de l’intégration économique à l’UE. Dès le document de référence de la candidature turque de 1963, l’aspect politique était abordé.
En ces temps d’Europe morose dans les opinions publiques, peut-on rêver d’une grande Europe comprenant la Serbie et la Turquie ?
D’après Dušan Bataković, la Serbie est toujours soit en retard soit trop en avance. L’Europe pour elle est une entité naturelle, notamment par ses aspects culturels, avant même ses aspects économiques. Actuellement, la culture balkanique n’est pas assez intégrée dans la culture de l’UE. Pour exister sur le long terme, l’Europe doit s’ouvrir aux autres pays européens, peut-être même la Russie. Aujourd’hui, on remarque que les pays gagnants sont ceux avec une forte population (Inde, Chine, Indonésie, Brésil...). L’Europe doit donc s’élargir, mais aussi trouver de nouveaux modèles. Pour l’Amérique du Sud, l’Europe est “la petite organisation d’Europe occidentale”, encore aujourd’hui. Dans notre monde multipolaire, l’Europe doit gagner en cohérence pour trouver sa place. La solidarité européenne sera son atout.
À quoi ressemblerait l’Europe idéale (du point de vue de la taille et de l’intégration) d’ici vingt ans ?
Les États-Unis n’ont pas de position officielle sur ce sujet car l’Europe est maîtresse d’elle-même. La force de l’UE c’est l’open-headedness, c’est-à-dire l’ouverture à ceux qui veulent y adhérer. C’est une force positive et il n’y a pas de raison pour que les États-Unis mettent des limites à cette idée.
L’UE à 47 peut être une bonne idée (le Conseil de l’Europe, par exemple, fonctionne très bien à ce nombre). Mais la question est alors : comment garder toutes ses compétences ? On peut penser que c’est la population, qui, d’elle-même, décidera de l’élargissement de l’UE et donc de ses limites. L’idée de concentration des pouvoirs et de supra-nationalité a pour corollaire le risque de voir monter le populisme (c’est notamment l’idée des contre-Lumières). C’est pourquoi l’UE trouvera ses limites naturellement.
Bahadir Kaleagasi intervient pour affirmer que quand la population voit l’avenir comme une source de menaces et non plus d’opportunités, c’est que la société a un problème. Cela devient malsain si le pouvoir manipule ces idées. Or, cette situation est particulièrement visible au moment des crises économiques. Il faut que l’Europe surmonte cette situation. Aujourd’hui effectivement elle manque de leadership, mais celui-ci ne se crée pas sans le soutien et la volonté de la population.
À la question « Qu’est-ce que cela signifie pour vous qu’être Européen ? », Bahadir Kaleagasi répond que le peuple turc se sent européen justement parce qu’il se pose la question. Et comme au sein même de l’UE les réponses apportées sont variées, elles partent souvent d’une considération collective et aboutissent à des aspects plus individuels. Le peuple turc partage avec les autres peuples de l’UE le côté négatif de l’identité européenne : il ignore beaucoup de l’UE ! En revanche, pour le peuple turc, le Président Sarkozy n’est pas très européen dans ses positions très marquées.
Pour Dušan Bataković, l’Europe, c’est la volonté au quotidien de vivre ensemble comme l’a dit Ernest Renan pour la nation française. Les réticences et les problèmes sauront être surmontés si cette base demeure. En UE, la volonté de vivre ensemble est bien là. Même les personnes qui se plaignent profitent des avantages de l’UE. Ce qui manque sûrement aujourd’hui, c’est la créativité. L’approche de l’UE a été décidée il y a maintenant plusieurs décennies. Aujourd’hui elle est épuisée, car elle n’a pas été renouvelée. L’adhésion de la Serbie et des pays balkaniques à l’UE sera peut-être justement l’occasion de renouveler l’approche européenne !
Les États-Unis ont-ils désormais un numéro pour joindre l’UE ? Christopher Davies fait le point sur la situation. En principe, le vis-à-vis du Président américain est Herman Van Rompuy. Toutefois le visage de l’Europe est toujours aussi compliqué pour les Américains avec le Traité de Lisbonne. À chaque Sommet, la question de l’Européen à inviter se pose. Et quand un choix se pose sur l’un d’eux, il a tendance à vouloir faire inviter en plus un second représentant ! Toutefois, souligne Christopher Davies, le plus grand casse-tête pour les États-Unis était la Présidence tournante de l’UE. Désormais, avec le Traité de Lisbonne, il faut admettre que toutes les grandes instances européennes ont une tête permanente. Donc pour tous les sujets importants, il y a quelqu’un de facilement déterminable à appeler. Cela ira sûrement encore mieux quand toutes les institutions du Traité de Lisbonne seront bien implantées !
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
- Redécouvrez le programme de la célébration des 5 ans de Nouvelle Europe, le 24 novembre 2010 : Colloque : Vive l'élargissement !
- Dossier de novembre 2010 : Diplomatie européenne : veuillez patienter, l'UE est au bout du fil
- Dossier de juin 2007 : Les Etats Unis et la Nouvelle Europe
- 1989 : accélérateur de l'élargissement ?
- Sur la question de l'élargissement : Europe des cercles en 2010. Un état des lieux, La poursuite de l'élargissement de l'UE : candidats et parrains, La communication sur l’élargissement dans l’UE : quel bilan et quelles perspectives ?
- Sur l'adhésion serbe : Vers une adhésion de la Serbie à l'UE : à la recherche du rapport perdu, Quelle perspective européenne pour la Serbie ?,
- Sur l'adhésion turque : Cameron, champion de l'élargissement à la Turquie ?, Istanbul, une capitale européenne ?, La Turquie, dans tous les esprits ?, Les relations euro-méditerranéennes et la Turquie dans l’Union pour la Méditerranée
Source photo : Nouvelle Europe





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