Élections présidentielles en Albanie : la faillite de l’État de droit et de la démocratie

Par Jean-Baptiste Kastel | 5 mars 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Élections présidentielles en Albanie : la faillite de l’État de droit et de la démocratie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1445, consulté le 20 octobre 2019

« La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures ». La situation actuelle de la République d’Albanie semble parfaitement illustrer cet déclaration du linguiste Noam Chomsky.

Durant quatre décennies, le pays a été sous le joug du parti communiste et de son dirigeant historique, Envers Hoxha. Détaché de l’œil de Moscou, Tirana a suivi son propre processus de démocratisation après la chute de l’URSS.  Une démocratisation qui se caractérise cette année par l’élection du président de la République d’Albanie en juillet 2012 (date non définie).

Le dernier scrutin a profondément choqué les observateurs extérieurs, dont l’Union européenne (UE) et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Il a fallu cinq votes au Parlement pour désigner l’actuel président, Bamir Topi, membre du Parti démocrate albanais (PDA). Cette élection au suffrage indirect ne passionne pas les citoyens albanais ; le président ne possède qu’un écho limité dans les médias face à l’omniprésence de l’actuel Premier ministre, Sali Berisha (PDA). Cependant, la fonction présidentielle possède plusieurs rôles clairement définis par la Constitution albanaise, adoptée le 28 novembre 1998 suite à un référendum, qui fait de lui un acteur déterminant de la vie institutionnelle albanaise.  L’article 92 de la Constitution albanaise le définit comme chef des armées et indique qu’il doit apporter son contreseing aux lois adoptées par le Parlement ainsi qu’aux traités internationaux. Il peut ainsi exercer son pouvoir et son influence auprès des autres institutions du pays.

Cette élection met en avant deux problèmes auxquels le pays se voit confronté : le mode de scrutin, qui perturbe le processus électoral et la déliquescence du système électoral albanais.

Déroulement de l’élection

L’article 64 de la Constitution albanaise du  28 novembre 1998 indique que le Parlement est composé de 140 membres, il doit élire le président avec une majorité des 3/5ème des voix (selon l’article 87 de la Constitution), soit 84 voix. Un groupe parlementaire composé d’un minimum de 20 élus peut présenter un candidat. Le quorum étant assez difficile à réunir, il est de coutume de choisir un candidat qui fait consensus dans le Parlement. Dans cette optique, ce poste est occupé successivement par les deux grands partis, le Parti socialiste albanais (PSA, centre gauche) et le Parti démocrate albanais (PDA, centre droit). Afin de mieux comprendre ce système, nous pouvons observer le déroulement des dernières élections présidentielles albanaises qui eurent lieu pendant l’été 2007. 

 

A l’issue des élections législatives du 3 juillet 2005, le Parlement était composé de la sorte :

Diagramme "Résultats des élections législatives du 3 juillet 2005"

Lors de l’élection, deux candidats furent présentés, Bamir Topi (PDA) et Fatos Nano (PSA). Le Premier ministre albanais, Sali Berisha (PDA) avait décidé de présenter, sans accord de conciliation, son candidat. En réaction le PSA, principal parti d’opposition, avait décidé de boycotter cette élection. Dès lors, l’élection du Président allait poser problème. Il fallut cinq scrutins avec 90 parlementaires présents, dont 10 du PSA, pour finalement désigner Bamir Topi le 20 juillet 2007 comme président avec 85 voix, soit une de plus que le quorum souhaité. Cet épisode douloureux pour les dirigeants politiques albanais mettait en avant les lacunes du système électoral et allait fortement perturber les relations de l’Albanie avec l’UE.

Après son élection, l’actuel président a essayé de creuser sa place face au Premier ministre. À titre d’exemple il décida de reconnaître la déclaration d’indépendance du Kosovo du 28 février 2008 avant le gouvernement.

De nouvelles élections législatives eurent lieu le 28 juin 2008. Les deux grands partis, le PDA et le PSA décidèrent chacun de former une coalition afin de regrouper en leur sein les partis possédant moins de sièges au Parlement. Ainsi, deux grandes alliances virent le jour, l’Alliance pour le changement, dirigé par le PDA et l’Unification pour le changement, dirigé par le PSA. S’ajoute à ces deux grandes coalitions une autre mouvance, l’Alliance socialiste, dirigée par le Mouvement Socialiste pour l’Intégration (centre gauche). Ce parti a été créé par des dissidents du PSA, exaspérés par les fraudes et conflits d’intérêts, suite aux élections de 2005.

 

L’actuel Parlement albanais est composé de la sorte : 

Suite aux élections, Sali Berisha a été reconduit dans ses fonctions de Premier ministre. Cependant, face aux nombreuses irrégularités de l’élection, le Parti socialiste a décidé de ne pas siéger au Parlement. De 2009 à décembre 2011, le Parlement ne voyait siéger que les élus  de l’Alliance pour le changement. En outre, depuis quelques mois, Bamir Topi est rentré en guerre contre son Premier ministre, n’hésitant pas à le critiquer ouvertement. Le président bloque depuis plusieurs mois la désignation du président de la Banque centrale d’Albanie et la nomination de certains membres du Conseil constitutionnel.

Les prochaines élections présidentielles auront lieu en juillet 2012, avec une composition du Parlement est encore plus marquée qu’en 2007. Dans le cadre d’un nouveau conflit entre le PSA et le PDA, l’Albanie affronterait probablement sa pire crise politique depuis la chute du régime communiste. Après le boycott de deux ans du principal parti d’opposition, la démocratie albanaise ne possède pas de gage de crédibilité auprès de ses partenaires internationaux, notamment auprès de l’UE. Et l’absence d’un président gripperait la machine institutionnelle du pays. Afin d’éviter une nouvelle crise, une modification de la Constitution albanaise vient d’être opérée en janvier. Désormais, il suffit d’une majorité simple pour élire le Président au Parlement. Les observateurs extérieurs et l’opposition voient en cette modification une manœuvre afin de servir les intérêts du gouvernement qui pourrait présenter son propre candidat.

Les critiques du système électoral en Albanie

Ce problème met en lumière les lacunes de l’État albanais où la pratique démocratique s’apparente à des règlements de comptes. La classe politique albanaise est souvent critiquée pour ses relations très étroites avec le crime organisé. Afin de montrer les problèmes, nous pouvons nous appuyer sur trois éléments :

  • La remise en cause de l’État de droit et les pratiques mafieuses. Deux événements le soulignent : le premier eut lieu le 2 mai 2009, peu de temps avant les élections législatives, un élu de l’opposition était abattu à son domicile.  Le second eut lieu l’année dernière le 9 septembre 2011, un juge était la victime d’un attentat à la voiture piégé.
  • Le rejet de la contestation par le pouvoir. La population avait manifesté au début de l’année 2011 afin de protester contre une nouvelle affaire de corruption impliquant le gouvernement de Sali Berisha. En réaction, le gouvernement a fait intervenir la police, celle-ci a tiré à balle réelles sur les manifestants, causant la mort de trois personnes.
  • Les fraudes électorales massives.  Le dernier épisode en date, et non moins marquant, fut probablement le scrutin contesté de Tirana. Cet été, le maire sortant, Edi Rama, chef du PSA, s’est vu perdre l’élection avec un retard de 84 voix face au candidat du PDA, Luzlim Basha. De nombreuses pratiques frauduleuses avaient été remarquées par l’opposition et par les missions d’observation de l’OSCE lors du scrutin. Le PSA a décidé de faire appel suite au scrutin à la Commission électorale du pays. Cependant, cette dernière a jugé qu’aucune irrégularité n’était présente. Il faut souligner que les membres de cette commission sont nommés par… le gouvernement.

Dans le paysage balkanique, le pays fait souvent figure de mauvais élève en matière de démocratie et d’État de droit. S’ajoute aux lacunes du système politique de nombreux problèmes de société, notamment en matière de respect des minorités et de liberté d’expression. Cependant, afin de répondre aux attentes de sa population et ses partenaires internationaux, l’Albanie doit faire face à son système politique. Entre le parti majoritaire déchiré et miné par les affaires de corruptions et de fraudes électorales, un parti socialiste qui n’arrive pas à accepter la défaite de Tirana, les prochaines élections représenteront un véritable test pour le pays. Verdict cet été.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire 

  • DÉRENS J.-A., Comprendre les Balkans, Non Lieu, Paris, 2007

Sur Internet 

Source photo : Albania 2007 : Skanderberg Square, par erikgstewart, sur Flickr

 

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