Dissidences autrement : guerre du phosphore en Estonie

Par Mariliis Mets | 5 octobre 2009

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “Dissidences autrement : guerre du phosphore en Estonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/699, consulté le 25 septembre 2020

ee_guerre_phosphore_x130.jpgLe pouvoir n'est pas au bout du fusil, comme disait Mao Zedong, mais dans les manifestations pacifiques. La dissidence en Estonie a trouvé une forme quelque peu étrange en passant par le mouvement pour la protection de l'environnement. Ce mouvement finit par s'inscrire dans l'histoire.

L'ouverture de la société soviétique à travers les questions environnementales

Jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, une discussion publique honnête était inimaginable. Avec la nouvelle politique de glasnost et perestroika, le pouvoir soviétique invitait les populations à discuter de l'état de la société dans l'Union soviétique. Vu qu'attaquer ouvertement au système politique restait dangereux, ce sont les questions environnementales qui sont arrivées au cœur des premiers débats publics. L'écologie, en apparence un sujet non-politique, devint la cause réunissant des divers groupes de la société. Ce mouvement sera particulièrement suivi dans les pays Baltes.

L'arrivée des questions écologiques sur la scène politique s'effectuaient partout en Europe dans les années 1970 et 1980. Dans la deuxième moitié de années 1980, c'était devenu un mouvement populaire dans beaucoup de pays, notamment en Scandinavie. Mais ce qui différencia les mouvements européens de ceux des Républiques soviétiques, c'était l'importance profonde de ceux-là pour ces dernières. Le mouvement environnemental étaient très directement lié à leur existence nationale. Progressivement, les inquiétudes écologiques céderont la place aux préoccupations politiques dans une atmosphère d'ouverture.

Les premiers à s'exprimer ouvertement pour la protection de l'environnement et d'une manière détournée contre le pouvoir occupant, furent les Lettons. Inquiets des impacts néfastes du projet d'une centrale hydroélectrique sur la Daugava, le plus grand fleuve du pays, les manifestations populaires commencèrent. Dirigé par le Club de la protection environnementale, le mouvement réussit à forcer les autorités d'arrêter le projet en novembre 1987. En Lituanie, le débat porta sur la construction d'une deuxième centrale nucléaire de type Tchernobyl à Ignalina, à seulement à 130 km de Vilnius. L'opposition à des tels projets fut la première fois où les masses se mobilisèrent en Lituanie. Cela fut également le cas en Estonie où la guerre du phosphore devint un véritable élément déclencheur du mouvement national.

Une lutte dans la durée avec des enjeux écologico-politiques

En mars 1986, un groupe anonyme de scientifiques estoniens publia une lettre ouverte pour protester contre le projet du Kremlin de construction de mines de phosphore à l'est de l'Estonie. En réalité, cette guerre de phosphore [fosforiidisõda - le nom de ces évènements en estonien] commença dès le milieu des années 1970, mais dans les bureaux, derrière les portes fermées. Ce n'est que dix ans plus tard, à partir de 1986-1987, que ces questions attirent une plus grande attention de la population et une mobilisation sans précédent dans la société estonienne. Cela a été aussi favorisé par la politique de protection de l'environnement du Kremlin et l'Estonie était parmi les bons élèves en la matière. Donc un vieil enjeu qui resurgit, mais cette fois-ci sous une forme totalement différente.

Les enjeux de cette « guerre » furent importants et multiples. Avant tout, on avança les arguments environnementaux. Dans une lettre ouverte à une organisation des droits de l'homme en Suède, les scientifiques estoniens estiment que ce projet de mines de phosphore à Toolse-Kabala rendrait une partie du pays invivable, cela polluerait la nappe phréatique influençant toute l'Estonie et le lac Peïpous, qui est le principal réservoir d'eau, et même la mer Baltique. De plus, selon certains, il s'agissait de l'excavation d'un produit sans valeur et du gaspillage de ressources naturelles qu'on continuait afin de remplir des normes irréalistes fixées par le Kremlin.

Mais derrière les inquiétudes écologiques, il y eut les considérations politiques. Les opposants craignaient une russification. Le pouvoir central avait prévu d'emmener en Estonie des dizaines de milliers d'immigrants russes pour réaliser le projet, même si l'Estonie souffrait déjà d'un équilibre ethnique fragile. Selon Enn Lippmaa, scientifique et une des figures centrales de la guerre du phosphore, le mouvement était politique pour eux dès le début. L'environnement était la forme neutre par lequel il était possible de mettre à jour des questions nationales sensibles.     

Une mobilisation nationale sans précédent

C'est seulement en avril 1986 que la question de l'ouverture des mines de phosphore arriva devant le public suite à l'assemblée plénière de l'Académie des sciences. Les scientifiques demandent au gouvernement de former un groupe d'experts pour évaluer les impacts. Par la suite, Juhan Aare dévoila la problématique dans son émission télévisée « Panda ». En février 1987 son article « Stardipauk valges saalis » dans le Noorte Hääl (La Voix des jeunes) informa les Estoniens que bientôt seraient ouverts deux mines de phosphore d'une capacité de 10 millions de tonnes par an au total et que le Kremlin allait construire une cité pour 10 000 travailleurs russes à côté de Rakvere, liée à ces mines. 

À partir du printemps 1987, il y a une prise de conscience collective dans différents groupes de la société et une mobilisation généralisée. Jusque là il aurait été inimaginable de se rassembler et protester ouvertement dans les médias, par des lettres publiques ou des lettres envoyées au gouvernement estonien. Là, c'était la réalité inquiétante pour les autorités qui commencèrent à réaliser qu'il sera difficile et grave en conséquences d'ignorer l'opinion publique.

En avril, il y eut également une différenciation dans la politique des différents organes du Parti communiste estonien. Le Conseil suprême adopta une décision où il se montra plutôt  favorable à la guerre du phosphore et la trouva légitime. Cette position ne correspond pas à la politique officielle, présentée par le Conseil central du Parti communiste estonien et le Conseil des Ministres qui soutenaient Moscou. D'autres organisations influentes, comme l'Académie des sciences, le Conseil de l'Université d'État de Tartu, le Collège des avocats, l'Association environnementale etc. demandèrent l'arrêt immédiat du projet.

En mai 1987, le mouvement devint visible aussi dans les rues. À la parade du 1er mai à Tartu, les étudiants y viennent avec des affiches contre les mines de phosphores. Durant les journées de la musique populaire, on entendit pour la première fois la chanson d'Alo Mattissen « Ei ole üksi ükski maa » (Aucun pays n'est seul). À partir de ce moment là, les jeunes portèrent tout l'été des T-shirts jaunes avec le slogan „Phosphore ? Non, merci !". Marju Lauristin et d'autres figures centrales de la dissidence réfléchissent même à un référendum afin d'exprimer clairement et définitivement l'opinion du peuple. Finalement, l'idée ne fut pas réalisée en raison de l'opposition, voire l'hostilité de la forte minorité russe présente dans le pays.

À n'importe quel autre moment, ce genre d'expressions du mécontentement public auraient été supprimés par le pouvoir central immédiatement. Mais là, le Kremlin eut un choix difficile à faire, à la lumière des réformes de Gorbatchev : d'un côté ils essayèrent de diminuer l'importance des ces évènements et de sa couverture médiatique, de l'autre côté les autorités n'osèrent plus avoir recours à la force pour réprimer les opposants.

La portée internationale de la guerre environnementale des Estoniens

Vu l'intérêt général pour les questions environnementales dans les pays européens et scandinaves et l'impact probable du projet des mines, cette guerre du phosphore acquiert une certaine portée internationale. Cela peut également être expliqué par l'ouverture de la société socialiste suite aux réformes de Gorbatchev, d'où une meilleure circulation de l'information. En tout cas, un soutien venant de l'étranger avait une importance cruciale pour les opposants en Estonie.

En 1986 et 1987, les Estoniens réussirent à envoyer des lettres en Finlande et en Suède, qui détaillent la situation critique des projets du Kremlin et leur impact non négligeable. En raison du lobbying actif des scientifiques, écrivains, journalistes et beaucoup d'autres, le problème du phosphore en Estonie s'étendit aussi aux pays riverains de la mer Baltique.

L'écrivain Ülo Tuulik, qui donnait régulièrement des conférences en Finlande, affirma dans ses mémoires que la guerre du phosphore était un sujet préoccupant pour les Finlandais. Cela trouva également une portée en Suède. En même temps, il faut souligner l'importance et le rôle des communautés estoniennes dans ces pays qui furent les porte-paroles de l'Estonie à l'étranger. Juhan Aare, le journaliste au cœur des révélations sur cette affaire, affirma qu'un réseau et un front commun se créa entre l'Estonie et les pays voisins, dont l'influence aurait inquiété même le Kremlin.

La guerre du phosphore : l'élément déclencheur du mouvement national

En décembre 1987, Moscou accepta finalement de repousser la construction des mines de phosphore en Estonie dans le prochain millénaire. Il aurait été trop dangereux d'ignorer ou de réprimer ces manifestations de l'opinion publique. Mais bien évidemment, l'enjeu principal pour les Estoniens n'était pas dans la façon de produire du phosphore ou dans les impacts sur l'environnement. Premier soulagement fut que des dizaines de milliers d'immigrés russes ne se sont pas installés en Estonie.

 

Aujourd'hui, avec un peu plus de recul, on réalise que ce fut la guerre du phosphore qui a poussé les gens à se mobiliser pour la première fois unissant le peuple estonien. Cela peut être qualifié comme une sorte d'embryon de la société civile car à ce moment-là les Estoniens ont commencé à participer plus activement à la vie publique : des nombreuses lettres publiques ou lettres envoyées au gouvernement, les étudiants manifestaient dans les rues, etc. Heiki Ahonen, ancien dissident et Directeur du Musée de l'occupation aujourd'hui, nota que la guerre du phosphore était le premier essai d'une société civile en Estonie. Ce nouveau mouvement populaire a ouvert la voie aux  contestations du pouvoir soviétique et au mouvement national plus politisé.

 

Ces évolutions ont même atteint le corps politique de la République soviétique de l'Estonie. Un certain nombre de délégués, avant tout les membres du Conseil suprême ont commencé à exiger une plus grande liberté dans leurs décisions. Un des résultats politiques important de la guerre du phosphore fut l'éloignement du Conseil suprême du Comité central du Parti communiste estonien. De plus en plus nombreux étaient ceux qui voulaient avoir et exprimer leur opinion, malgré les lignes de conduites officielles. Tous ces évènements restèrent très prudents au début, mais progressivement cela conduira à la création d'un groupe de personnes au sein des autorités favorable aux demandes nationales de la dissidence.

 

Une mobilisation commune contre le projet de construction des mines de phosphore a ouvert les yeux de la population à d'autres problèmes existant dans le pays, comme les relations interethniques, les migrations ou encore une gestion indépendante de l'économie estonienne. On découvre également la force d'une action commune. À partir de ce moment-là, tout va se développer rapidement : dans la même année une commémoration du pacte germano-russe a été organisée à Tallinn dans le Hirvepark, les politiciens Siim Kallas, Edgar Savisaar, Mikk Titma et Tiit Made proposent un projet d'autogestion de l'économie estonienne, la création du Front populaire, la Révolution chantante... Comme si l'Estonie avait attendu un élément déclencheur.

 

Pour aller plus loin

À lire

  • Juhan Aare, Fosforiidisõda 1971-1989, Creare, 1999
  • J-P Minaudier, Histoire de l'Estonie et de la nation estonienne, L'Harmattan, 2007 
  • Kevin O'Connor, The History of the Baltic States, Greenwood Press, 2003
  • Rein Taagepera, Romuald J. Misiunas, The Baltic States. Years of Dependance 1940-1991, University of California Press, 1993

Source photo : Rein Raudsep, "Kümme aastat fosforiidisõjast", Loodusajakiri, photo de Kristel Ader

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