Dispute autour de la croix commémorative en Pologne : un vent de changement ?

Par Katarzyna Jasik | 28 septembre 2010

Pour citer cet article : Katarzyna Jasik, “Dispute autour de la croix commémorative en Pologne : un vent de changement ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 28 septembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/924, consulté le 13 août 2022

L’avion qui transportait le Président Lech Kaczynski, son épouse et 94 autres personnes, dont les commandants des forces armées, les employés du bureau du Président, les représentants du Parlement, du Sénat et de tous les groupes parlementaires, s'est écrasé près de Smolensk le 10 avril 2010.

Au cinquième jour du deuil national, à l’initiative des scouts polonais, une croix en bois a été érigée devant le palais présidentiel. Elle devait indiquer le lieu de recueillement pendant la période de deuil, un endroit où les gens pourraient prier, déposer des gerbes de fleurs, allumer des bougies. Après les élections présidentielles de juillet, le nouveau Président Bronislaw Komorowski, suite à un accord avec les scouts et les représentants de l’Église, a fait part de son intention de déplacer la croix dans un endroit plus approprié, l’église Sainte-Anne située à proximité.

Cependant, la cérémonie solennelle de « déplacement » prévue pour le 3 août a été empêchée par des autoproclamés « défenseurs de la croix » qui exigent l’édification devant le palais présidentiel d’un monument commémorant les victimes de la tragédie où l’on intégrerait la croix du désaccord. Le gouvernement a dû reculer par peur d’affrontements. Le 12 août, afin de calmer les esprits, une plaque commémorative a été inaugurée sur un des murs du palais présidentiel. Il y avait de la bonne volonté certes, mais la cérémonie a mal tourné. Ni le Président Komorowski, ni la Présidente de Varsovie Gronkiewicz-Waltz n’y étaient présents et tout avait l’air d’avoir été réalisé à la va-vite et en cachette. Ceci n’a donc fait que raviver les émotions des partisans de la croix qui se sont sentis trahis et déshonorés. Un homme est allé même jusqu’à jeter un pot d’excréments sur la plaque. Un autre a été arrêté devant le palais présidentiel avec une grenade. Face à ces débordements, les autorités ont pris la décision de séparer la croix (et donc le palais présidentiel) du reste de la rue par des barrières gardées par la police. Le 16 septembre, soudainement, après cinq mois de masquerade, le Président a ordonné le transert de la croix, qui sans aucune cérémonie fut déplacée dans la chapelle du palais présidentiel. Mais les campements continuent et des manifestations sont déjà annoncées. Pourquoi autant de violence et d'incompréhension autour d'un symbole qui aurait dû, au contraire, unifier les gens ?

Le palais présidentiel : nouveau lieu de mémoire nationale ?

Toutefois, cette lutte n’est pas tant un combat pour la croix devant le palais présidentiel qu’un désaccord profond quant au lieu de mémoire nationale. La controverse ravive les vieux débats qui ont divisés les Polonais en avril lors du choix du lieu d’enterrement du couple présidentiel. « On ne juge pas les gens à la manière dont ils sont morts, mais à ce qu'ils ont accompli », rappelle de nouveau Sebastian Wierzbicki, député de l’Alliance de la gauche démocratique (SLD). La voie royale devant le palais présidentiel - une institution nationale - devrait-elle vraiment être transformée en sanctuaire dédié à Lech Kaczynski qui, faut-il le rappeler, est inhumé dans la cathédrale à Wawel avec les rois de Pologne ? Et ceci sans parler du fait que cette partie de la vieille ville de Varsovie est considérée comme un secteur sauvegardé et se trouve donc sous le strict contrôle de l’architecte qui a déjà clairement refusé la possibilité de bâtir un quelconque monument devant le palais présidentiel. De plus, selon un sondage réalisé auprès des habitants de Varsovie (bureau SMG KRC) ainsi qu’au niveau national (GfK Polonia pour le quotidien Rzeczpospolita) près de 70% des Varsoviens sont contre l’édification d’un monument commémorant les victimes de la catastrophe devant le palais présidentiel et soutiennent le déplacement de la croix à l’église Sainte-Anne. Seulement 6% des sondés sont opposés à ce transfert. Mais malgré cela, les pancartes restent – les « Pologne réveille-toi ! » des défenseurs de la croix qui montent des gardes durant la nuit et les « Croisés, honte pour la Pologne ! » des contre-manifestants (surtout des jeunes qui se mobilisent grâce aux réseaux sociaux type Facebook) qui protestent contre l’intrusion de signes religieux dans l’espace publique.

Car la valeur symbolique de ce fruit de la discorde est un tout autre problème. Il faut savoir que, du fait de l’histoire du pays, la croix s’est en quelque sorte substituée à la polonité. Durant les temps de l’occupation, la croix, symbole relativement prudent (les autorités russes, prussiennes ou autrichiennes étaient chrétiennes et donc pouvaient difficilement attaquer un symbole chrétien) était un insigne de l’indépendance de la nation et est devenue un tabou au cours du temps. L’Église, qui semblerait être la première concernée, a mis une semaine pour réagir. L’archevêque de Varsovie s’est dit favorable au retrait de la croix et a appelé les hommes politiques à ne pas l’instrumentaliser, mais les émotions ont eu le temps de partager les Polonais et les paroles n’ont pas eu assez de force, faute d’une Église affaiblie et remise en cause.

Une Église politisée et remise en cause

Tandis que plus de la moitié des répondants déclarent aller à l’église tous les dimanches, les enquêtes montrent un anticléricalisme grimpant, surtout parmi les jeunes. Quant à la majorité des Polonais, même s’ils restent croyant, ils apparaissent en désaccord avec la doctrine de l'Église dans un certain nombre de questions d'ordre moral (contraception, fécondation in vitro), mais aussi institutionnel, comme l’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques, la question des biens de l’Église – non contrôlée et non contrôlable – ou encore le problème de la Radio Maryja du père Tadeusz Rydzyk, dont l’influence et les positions souvent antisémites suscitent la polémique aussi bien au sein de l’Église que dans les médias. Il ne faut pas oublier de rappeler que cette radio est étroitement liée au principal parti de l’opposition – Droit et justice (PiS) de Jaroslaw Kaczynski (la Radio a soutenu le parti lors des élections présidentielles et parlementaires et en 2006 s’est vu accorder l’exclusivité pour la signature d’un accord de coalition entre les partis majoritaires) ce qui ne fait que rajouter à la complexité des rapports entre l’Église et l’État.

Aujourd’hui, en Pologne, on est face à une Église fortement politisée (pour ne pas dire partisane) qui s’est aperçue de sa politisation et qui se comporte comme si « elle voulait le beurre et l’argent du beurre » (philosophe de la religion, prof. Z. Mikolejka). D’un côté, elle a de nouveau clairement soutenu le camp de Droit et Justice lors de la récente campagne présidentielle, d’un autre côté elle est bien consciente qu’étant donné la défaite du frère jumeau, il ne serait pas très prudent de continuer dans cette ligne-là. Et Jaroslaw Kaczynski ne fait que raviver le conflit. Après avoir boycotté la cérémonie de la prestation de serment de « Monsieur Komorowski », il continue à porter préjudice à la Pologne en remettant en cause la légitimité des élections ainsi que les compétences des électeurs en signalant que « ce Monsieur » a été élu « par erreur ». En même temps, il accuse le nouveau Président d’avoir trahi ses électeurs en leur dissimulant son but ultime : l’introduction du « zapatérisme » (en référence au Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero), à savoir la laïcisation de la Pologne. Pour Komorowski, ce conflit est d’autant plus dur qu’il est un croyant convaincu.

Pour l’Église, la situation est également très délicate ; l’inauguration de la présidence de Komorowski était catholique (la cérémonie était précédée par une messe pendant laquelle le nouveau Président a pris la communion), ce qui veut donc dire que l’Église l’accepte en tant que Président. Or, Jaroslaw Kaczynski ne cesse de remettre en cause la moralité et l’honnêteté de son adversaire. En conséquence, il profite de chaque occasion pour rappeler les « attaques » de la Plateforme civique (parti du nouveau Président) contre son frère, tout en insinuant qu’il faudrait commencer à les relier à la catastrophe. Cette rhétorique absurde constitue une des pires erreurs de Kaczynski, qui pendant la campagne présidentielle avait mis le masque trompeur de l’ange du compromis. Maintenant, c’est l’ancien Kaczynski qui est de retour. Mais où se trouve la limite entre des comportements et des émotions privés et la politique du parti ? De plus en plus de ses collaborateurs commencent à poser cette question et remettent en cause la stratégie (si s’en est une) de leur chef. Et c’est ce que les médias interprètent à leur tour comme une amorce de l’effondrement du parti.

Quant à la Plateforme civique, qui évite à tout prix de choisir clairement un camp dans ce débat, elle a le plus à perdre dans cette histoire lors des prochaines élections, aussi bien celles de novembre 2010 (élections régionales) que celles d’automne 2011 (parlementaires). La percée imprévue du candidat de l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), Grzegorz Napieralski, lors des récentes élections présidentielles, prouve que les Polonais cherchent une alternative à ces deux partis de droites qui monopolisent la scène politique depuis cinq ans. Le SLD, premier parti politique à prôner ouvertement la séparation de l’Église et de l’État et se disant favorable à l’avortement et à la fécondation in vitro, profite de la situation pour lancer le débat et défendre le caractère laïc de l'État. Il dénonce ainsi le concordat signé en 1993 et ratifié en 1998, et expose les incohérences dans la loi relative au statut de l’Église catholique romaine, le préambule et l’article 25 de la Constitution. Mais cet ensemble forme ce qu’on appelle un système d’« autonomie amicale » de l’Église et de l’État qui est pour l’instant impossible à démanteler. Selon M. Winiarczyk-Kossakowska, ancienne député du SLD et conseillère de Grezegorz Napieralski, on a largement dépassé le respect de la lettre de la Constitution où l’article 25 énonce l’impartialité de l’État et l’égalité de toutes les croyances. Car en quoi les messes catholiques qui précèdent chaque événement national respectent-elles cet article ?

On peut en conclure une chose. L’Église reste une institution très puissante en Pologne et l’État apparaît comme faible et apeuré. Les Polonais, que ce soient les gardiens de la croix comme les opposants sont déçus. Les protecteurs jugent l’État faible, car il n’a pas su défendre la croix (et ils étaient obligés de le faire eux-mêmes…) ; les autres trouvent que l’État a montré sa faiblesse, car il n’a pas déplacé la croix, signe d’abdication devant les « dévotieux ». En ce moment, on a l’impression que tout le monde attend un miracle qui, bizarrement pour un pays aussi religieux, n’arrive toujours pas.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Dossier "Pod znakiem krzyża. Czy polski katolicyzm da się jeszce pogodzić z polską demokracją", in Polityka, nr 33 (2769) du 14 août 2010.
  • Dossier "Partia Pana Boga. Nie ma jej w sejmie, ale jest przy władzy", in Polityka, nr 35 (2771) du 28 août 2010.
  • Wiśniewska Katarzyna, "Za dużo Kościoła w naszym życiu", in Gazeta Wyborcza du 26 août 2010.
  • "Dziwisz : Krzyż jest bezczeszczony", in Gazeta Wyborcza du 27 août 2010. 

Source photos : Presidential Palace, Warsaw, par Just_Tom et ***, par Marek 52, sur Flickr