Devenir adulte en Europe, entretien avec Cécile Van de Velde, sociologue des âges de la vie

Par Anaïs Delbarre | 7 novembre 2013

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “Devenir adulte en Europe, entretien avec Cécile Van de Velde, sociologue des âges de la vie”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 7 novembre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1749, consulté le 01 octobre 2016

Atteindre l’âge mûr et quitter sa famille ? Construire son parcours universitaire et professionnel puis trouver un emploi ? Comment devient-on adulte aujourd’hui en Europe ? Cécile Van de Velde est sociologue spécialiste en sociologie de la jeunesse et des âges de la vie et maître de conférences à l’EHESS. Sa thèse publiée en 2008 aux éditions PUF est intitulée «  Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe ». Elle a reçu le prix Le Monde de la recherche universitaire. Nouvelle Europe, dans le cadre du dossier de novembre sur la Jeunesse européenne, a souhaité rencontrer cette sociologue pétillante et passionnée qui renouvelle la conception de la jeunesse.

Nouvelle Europe : Selon vous, qu’est-ce que « devenir adulte » ?

Cécile Van de Velde : Avant, pour les générations antérieures, on partait d’un modèle où être adulte correspondait à des étapes bien définies : trouver un emploi, s’installer dans une résidence stable, se mettre en couple et avoir un enfant. Aujourd’hui, les choses ne sont plus les mêmes. Atteindre l’âge adulte ne signifie plus suivre ces étapes. Devenir adulte est avant tout devenu une question d’identité : nous nous disons adultes au regard des épreuves que nous avons traversées, plus uniquement au regard d’une indépendance acquise par des étapes pré-définies. Et surtout, plus seulement en fonction de l'âge que nous avons. En quelque sorte, le critère de l'âge pour l'acquisition du statut d'adulte n'a plus lieu d'être. La frontière entre la jeunesse et l'âge adulte devient donc de plus en plus poreuse. Devenir adulte correspond aujourd'hui à une ligne d’horizon individualisée. On ne peut pas dire qu’il y a rupture entre un moment où on n’est pas adulte et un moment où on le devient. La notion d’adulte devient elle-même plus fluctuante et même réversible. Des individus installés et en emploi peuvent se refuser la notion d’adulte. De même, des individus peuvent se sentir adulte au début de la vingtaine puis rejeter cette notion vers la trentaine. Les individus dans nos sociétés européennes d'aujourd’hui se sentent adultes lorsqu’ils sont considérés comme tels à travers le regard des autres. En revanche, il existe deux éléments qui font avancer l’individu vers l’âge adulte : le premier enfant ou le deuil des parents (la vie et la mort). Ce sont deux éléments irréversibles qui rendent en quelque sorte l’individu mûr et responsable.

Nouvelle Europe : Existe-t-il, malgré ces grandes tendances, des trajectoires différentes en Europe dans les processus qui mènent à l’âge adulte ?

Cécile Van de Velde : Je vous ai présenté la tendance générale. Ceux à qui correspond le mieux cette trajectoire sont ceux à qui on donne les moyens de devenir adulte (ressources financières et confiance). Ce sont généralement les milieux aisés et les individus d’Europe du Nord, les mieux protégés par la crise. Au-delà de cette tendance générale, il existe en effet 4 modèles différents entre Europe du Sud et Europe du Nord. Le modèle anglo-saxon, qu’on retrouve à la fois en Grande-Bretagne, au Canada et aux Etats-Unis, et que j’appelle « s’assumer », présente des trajectoires courtes et orientées vers l’emploi. Il n’y a pas d’aides financières provenant de l’Etat et les jeunes doivent donc s’endetter pour couvrir des frais d’université relativement cher ou se reposer sur la famille. Le modèle français correspond à ce que j’appelle « se placer » : on y trouve une véritable course au diplôme, un départ de chez les parents vers 23-24 ans, et le sentiment que l’on n’a pas le temps de « se trouver » ou de « se chercher » mais que l’urgence constitue le diplôme et l’emploi derrière. Le modèle espagnol est orienté vers une logique qui pousse à « s’installer » : c’est une logique d’appartenance familiale où les individus ne quittent leurs parents que pour s’installer dans un nouveau logement qui succède à la mise en couple, au mariage et à un emploi. On ne quitte le domicile familial que pour construire à son tour une famille. En outre, cette passerelle ne s’effectue que vers 27-28 ans en moyenne, ce qui est bien plus tard que pour les autres modèles. Enfin, le modèle danois, qui est à mes yeux le plus abouti et qui constitue sans doute la meilleure réponse de l'Etat aux problématiques de la jeunesse. Je l’ai intitulé « se trouver » car il répond à une logique beaucoup plus indépendante de la cellule familiale que les trois autres. Les individus partent de leur cocons familiaux entre 18 et 21 ans, et ce, quelles que soient leurs classes sociales. Les parcours professionnels et universitaires se chevauchent, s’interrompent, et le sentiment d’urgence que l’on observe dans le modèle français par exemple n’y existe pas. Il y est accordé plus de temps pour « se chercher » que dans les autres modèles et on y acquière plus rapidement une relative autonomie. De plus, l’Etat garantit par des bourses ces trajectoires longues et exploratoires qui mènent à la construction de soi.

Nouvelle Europe : Votre thèse a été écrite en 2008. Qu’est-ce qui a changé dans ces modèles depuis le début de la crise ?

Cécile Van de Velde : Ce que j’observe actuellement, selon mes travaux et enquêtes en cours, c’est qu’il y a une accentuation des inégalités entre le Nord et le Sud de l’Europe et que cela influe sur ces modèles. Les individus qui vivent au Nord de l’Europe sont relativement protégés par la crise, le taux de chômage augmente mais des aides financières importantes provenant de l’Etat permettent de pallier le manque de ressources des individus face à la crise. Selon les politiques sociales-démocrates, l’Etat estime qu’il faut d’avantage aider les jeunes populations et mettre l'accent sur les politiques d'éducation plutôt que sur des politiques envers les plus âgés ; ce sont donc les Etats qui sont le plus tournés vers les politiques éducation-jeunesse. Face à la crise, l’Etat active des filets de sécurité tournés vers la jeunesse. Le modèle danois du devenir adulte n’est donc pas éprouvé dans la crise. Si l’on descend au Sud, où comme je l’ai expliqué existe un modèle très familial (qui connaît déjà quelques failles car les jeunes concernés n’osent parfois pas partir de la maison familiale pour ne pas blesser leurs parents) le taux de retour dans la famille a énormément augmenté avec la crise. De même, les jeunes restent encore plus longtemps chez leurs parents. C’est ce que j’appelle le « familialisme », et il est, dans le modèle espagnol et avec la crise, poussé à outrance. L’Etat intervient peu auprès des jeunes faute de moyens. La famille doit donc assurer la solidarité toute seule mais comme elle fait elle-même face à la crise ce filet de sécurité a tendance à se relâcher. Selon une enquête que j’ai menée à Madrid l’année dernière, l’âge fragile devient maintenant la trentaine. On remarque que l’âge de la jeunesse recule considérablement pour ces individus. Et avec cela le sentiment d’être reconnu comme des adultes par la société. C’est ce que j’appelle également la « déprise », c’est-à-dire le sentiment montant chez les jeunes de ne plus avoir prise sur sa vie, de ne plus la contrôler ni la gouverner. C’est un sentiment très prégnant en Europe du Sud, beaucoup moins en Europe du Nord pour les raisons que je vous ai énoncées. Il n’y a donc pas de changement de ces modèles ni même convergence, mais surtout accentuation de leurs différences.

Nouvelle Europe : Quelles seraient les stratégies à mettre en place au niveau européen pour harmoniser ces modèles si différents  ?

Cécile Van de Velde : Je pense que la solution pour ces jeunes passe par l’Europe. L’Europe a un rôle d’ouverture de l’horizon et des perspectives. Elle permet de pallier le déficit des politiques nationales par une politique transversale et transfrontalière. Les Etats ont majoritairement des réponses de type structurel aux problèmes des jeunes, ciblées sur le lien emploi-formation, or il faut que l’Europe apporte elle aussi des réponses qui complètent ces politiques nationales. Il y a pour moi deux leviers européens à exploiter : la mobilité transfrontalière et l’aide à la création de projets individuels ou collectifs. Quand je parle de mobilité, je pense au programme communautaire Erasmus, qui n’est pas encore assez exploité en Europe par les jeunes. Ce programme devrait être décloisonné, c'est-à-dire qu'il ne devrait pas flécher uniquement les étudiants. C’est une réflexion qui est déjà en discussion au niveau européen. Quant à l’aide à la création de projets, cette aide devrait être financière et logistique. Il s’agit pour l’Europe d’afficher pour les jeunes des propositions claires, lisibles et simplifiées. En ce qui concerne le public visé par ces politiques, l’objectif est à mes yeux de cesser de penser en termes d’âges mais de penser en termes de « situations de vie ». La jeunesse se rallonge, surtout avec les effets néfastes de la crise sur nos sociétés. Il convient de s’adapter à ce changement. Cela permettra de décloisonner ces politiques et facilitera leur réussite auprès du public jeune. 

Nouvelle Europe : Si l'on harmonisait les conditions d'accès à l'éducation et à l'emploi en Europe, y aurait-il encore différentes trajectoires du devenir adulte ?

Cécile Van de Velde: Le poids des références culturelles reste fort. S'il y avait harmonisation, les normes sociales (entre autres les normes familiales et pédagogiques) d’un ensemble de pays à l’autre resteraient ancrées dans les cultures nationales. Il existerait donc toujours des différences. Notamment en ce qui concerne le rapport à la famille, qui diverge d'un ensemble d'Etats européens à un autre. Par exemple l’héritage protestant du Nord de l’Europe mène à une valorisation de l’indépendance des individus. Inversement, les Etats à forte obédience catholique favorisent eux l’insertion dans le groupe. Ce qui fait qu'en dépit de leur géographie, l'Irlande et l'Espagne conservent le même taux de jeunes à la maison. 

En France la valeur du diplôme est un héritage de plusieurs siècles impliquant des statuts professionnels très identifiés et souvent la mise en place pour chaque individu d'une « étiquette pour la vie ». La tendance est à la survalorisation du diplôme par rapport à d’autres facteurs. En définitive, on observe que les principaux contrastes restent de mise malgré les tentatives d'homogénéisation. On parlerait dans ce cas de formes d’hybridation des trajectoires plutôt que de convergence ou d'homogénéisation. Les constats de 2008 - les 4 modèles - restent alors une grille de lecture, une toile de fond sur laquelle il s'agit de repeindre certains contours. Les réponses sociales nationales restent dans chacune des sociétés les mêmes, même avec le temps et la crise. C’est pour cette raison qu’une réponse de l’Europe est importante.

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Sur Nouvelle Europe

A lire 

  • VAN DE VELDE, Cécile, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Editions PUF, Collection Le Lien social, mars 2008

Sur internet 

Sources photo : © Cécile van de Velde.

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