Des sages, pour quoi faire ? Identités et construction de l’Europe en question

Par admin | 22 octobre 2007

Pour citer cet article : admin, “Des sages, pour quoi faire ? Identités et construction de l’Europe en question”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 22 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/292, consulté le 01 juillet 2022
rois_magesarticleL’idée du Président Sarkozy, reprise par la chancelière allemande, Angela Merkel, de constituer un « groupe des sages sur l’avenir de l’Europe » semble devoir se mettre en place. Il ne devrait pas aborder les questions institutionnelles mais plutôt « le type de relations que l'Europe doit avoir avec un certain nombre de voisins, à l'Est mais aussi au Sud ». Pourtant, faire appel aux personnalités du passé pour dessiner l’avenir ne constitue pas une solution ni pour les Suédois, ni pour la Commission.

rois_magesarticleL’idée du Président Sarkozy, reprise par la chancelière allemande Angela Merkel, de constituer un « groupe des sages sur l’avenir de l’Europe » semble devoir se mettre en place. Il ne devrait pas aborder les questions institutionnelles mais plutôt « le type de relations que l'Europe doit avoir avec un certain nombre de voisins, à l'Est mais aussi au Sud ». Pourtant, faire appel aux personnalités du passé pour dessiner l’avenir ne constitue pas une solution ni pour les Suédois, ni pour la Commission.

L’Europe : une longue histoire de sages

D’autres groupes des sages ont déjà été réunis pour sortir l’Europe de l’ornière. Le plus célèbre est le « Comité Delors » de 1988 sur l’Union économique et monétaire. Avant celui-là, on avait fait appel au « Comité Werner » en 1970, sur la même question. L’idée de la Convention pour l’avenir de l’Europe était un peu la même : faire plancher un groupe de sages aux horizons variés pour sortir des pièges de la pure discussion diplomatique.

Néanmoins, cette fois-ci l’idée exposée par le président français lors de son dernier discours aux ambassadeurs est légèrement différente :  « l’Europe étant désormais sortie du blocage du chantier institutionnel qui durait depuis dix ans, le moment est venu de poser la question de l’avenir du projet européen. Je souhaite que, d’ici la fin de cette année, soit créé par les 27 un comité de dix à douze sages de très haut niveau (…) pour réfléchir à une question qui, pour être simple, n’en est pas moins essentielle : “quelle Europe en 2020-2030 et pour quelles missions ?”. Les sages devraient remettre leurs conclusions et leurs propositions avant les élections européennes de juin 2009, pour permettre au Parlement nouvellement élu et à la prochaine Commission de disposer du fruit de leurs travaux, en complément du Traité simplifié et du travail de rénovation des politiques de l’Union et de son cadre financier ».
Il a aussi été déclaré par la présidence que le groupe devrait se pencher sur « le type de relations que l'Europe doit avoir avec un certain nombre de voisins, à l'Est mais aussi au Sud » et l’on comprend que la question sous-jacente est celle de l’adhésion turque.

Un choix contesté, des choix contestables

Tel qu’il a été imaginé, le groupe des sages devrait être restreint (10-12 sages) "le plus varié possible" et représenter "toutes les sensibilités", avec des personnalités émanant par exemple de la société civile, de l'université, des médias ou encore du monde syndical, a rappelé le Secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes.

Pourtant, une double question se pose : la première est celle du choix de « penseurs chenus » pour décider du futur de l’Europe. Le Premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt a ainsi déclaré qu'il ne voulait pas qu'un groupe de "personnalités du passé" remette en cause les engagements de l'UE en matière d'élargissement et d'ouverture aux échanges extérieurs.
Cet avis est partagé par Olli Rehn, le Commissaire européen à l’élargissement, qui ajoute : « d'un autre côté, s'il est réellement composé d'hommes sages - et de femmes, comme il se doit - je suis sûr qu'ils verront que l'élargissement n'est pas le problème mais plutôt un élément essentiel de la solution de beaucoup de problèmes auxquels l'UE aura à faire face dans les prochaines décennies. »
La seconde question est celle de la représentation au sein de ce groupe. Bien entendu, chaque pays qui y aura un membre déclarera que le groupe est issu de la société européenne dans son ensemble, dans lesquels les membres ne représentent pas leur Etats d’origine. Ceux qui n’en auront pas crieront au scandale, notamment les petits pays d’Europe centrale et orientale qui ont plus de chance de n’être pas représentés. Il importe que la représentativité du comité soit très largement acceptée par les Etats membres pour que ses travaux et ses conclusions puissent être discutés dans un climat serein.

Penser et faire l’Europe

Comme le soulignait Zbigniew Truchlewski dans un article publié récemment sur Nouvelle Europe (voir les liens), il existe une dynamique forte entre l’identité et la construction européenne. La première existe difficilement, la seconde la construit peu à peu sans pour autant la rendre définitive.

Il faudrait ajouter que le cadre mouvant de la construction n’aide pas cette dynamique. Les identités nationales se sont construites peu à peu dans un cadre stabilisé au cours des siècles, sauf dans des cas plus rares de nations sans Etats. L’appropriation d’une histoire mais aussi d’une géographie commune laissent alors place à un cadre partagé de pensée, à une communauté de destins. Le duché de Bretagne apparaît peu à peu à tous les Français comme l’héritage commun de leur nation commune alors que, quand les Siciliens sont attaqués, tous les Italiens se sentent victimes.  

Qu’en est-il pour l’Europe ?

L’identité européenne est en chantier. Alors que l’Union européenne s’élargit considérablement, les Européens peinent à découvrir et à s’approprier durablement le cadre qui est le leur. C’est ainsi que l’on voit parfois poindre une nostalgie de « l’Europe des Six » dans laquelle « on se comprenait », « tout était plus simple ». L’idée d’un « Comité des Sages » à 12 est relativement symptomatique de cette idée : 12 comme les 12 étoiles, mais surtout 12 comme le nombre d’Etats membres d’une CEE qui reste dans beaucoup d’esprits comme le parangon de l’Europe utile.

L’élargissement de 2004-2007 a été un profond traumatisme pour l’identité européenne : il faudra des décennies pour qu’un Portugais développe un sentiment de communauté avec l’ensemble des Estoniens ! L’identité européenne a été bousculée par les apports d’un formidable élargissement : nouvelle place de l’orthodoxie, héritages post-communistes, Etats-nations plus fragiles… Il faudra plus d’un demi-siècle de « vivre ensemble » pour forger la communauté des Européens qui seule pourra s’approprier un projet qui a été largement décidé par les élites jusqu’à aujourd’hui.

Bronislaw Geremek rappelle que l’Europe a besoin de politiques communes touchant directement les citoyens pour gagner en légitimité, favoriser l’intercompréhension des Européens, mettre en place le cadre de l’émergence d’une identité européenne véritable. Des dizaines de programmes Erasmus pour tous les Européens !

Un comité des sages pour quoi faire ?

Dans ce contexte, il apparaît que l’Europe a besoin de bien plus qu’un « Comité des sages ». On mesure combien les enjeux sont importants.

Celui-ci, bien que visionnaire, pourrait borner le projet européen, dans sa dimension géographique et politique. Il devrait surtout se donner pour mission de mettre en place les instruments d’une véritable « forge des Européens » à l’horizon 2030.

Il convient de se questionner alors sur la possibilité de le faire à 12 sans que toutes les sensibilités européennes soient représentées …

 

Pour aller plus loin : 

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A lire 
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picto_1jpeg Introduction à l’étude de l’identité européenne 
picto_1jpeg De l'identité à l'identification européenne