Philippe Perchoc: Frontières européennes
Écrit par Philippe Perchoc | 21-10-2006
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 frontiere Une question se fait toujours plus cruciale dans le débat européen: quelles sont les frontières de l'Europe?
Alors que les 10 nouveaux pays ont en commun d'être tous (sauf la République Tchèque) à la frontière de l'Europe, vont-ils fermer la porte derrière eux? Les traités européens précisent que "tout pays européen peut devenir membre de l'Union Européenne", mais qu'est qu'un pays européen? Un grand débat devrait naître sur cette question importante et je voudrais livrer ici quelques éléments de ma réflexion sur le sujet.
Dans les discussions autour de l'adhésion turque mais aussi des Balkans, de l'Ukraine ou du Bélarus, je perçois deux types de raisonnements courants qui ne disent pas toujours leur nom.

Le premier est "essentialiste": il présume ce qu'est l'Europe à travers un ensemble de caractéristiques non-débattues et tente de dire quels pays en font partie à l'aune de ses critères parfois discordants. On pourrait la résumer de cette façon: "nous pouvons nous marier parce que tu me ressembles". Cette approche tire ses justifications de l'histoire, de la religion, de la géographie ou de la notion même de "civilisation".

Prenons-les les unes après les autres:
  • La géographie est la plus souvent utilisée.
    Elle prend appui sur la déclaration de De Gaulle, "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural". Ainsi, selon cette conception et un bon manuel de géographie, l'Islande, La Norvège, la Suisse, les Balkans, l'Ukraine, le Bélarus et éventuellement la Russie, ont vocation à intégrer l'Union Européenne. Par contre, la Turquie (dont le territoire européen est finalement très petit) mais aussi Chypre n'ont pas cette vocations: elles sont en Asie (Nicosie est 800 kilomètres plus loin qu'Istanbul de l'Europe géographique). Pourtant Chypre est membre de l'Union Européenne... Première contradiction, tout ceci sans compter les territoires ultra-périphériques de certains Etats membres: la Guyane, la Réunion etc...)

  • L'histoire est appelée à la rescousse de la géographie pour expliquer ces "exceptions géographiques".
    Je pense qu'il convient de se méfier de ces explications historiques car, selon l'adage, "Toute histoire est histoire contemporaine". Ainsi, on nous dit que la Russie a toujours fait partie de "l'histoire européenne", ce à quoi on pourrait opposer que l'Empire Ottoman était bien "l'Homme malade de l'Europe" et pas de l'Asie! Une grande partie des Balkans, Chypre ou la Grèce ont bien longtemps partagé la culture ottomane sans que leur "européanité" soit remise en cause... Alors que l'on utilisait l'histoire pour justifier la géographie, un renversement s'applique: "Oui, mais les Balkans ou la Grèce sont géographiquement en Europe !". Voyant que la géographie et l'histoire forment l'alliance de l'estropié et de l'aveugle pour définir l'Europe, intervient le vieux fantôme de l'identité européenne.

  • Cet argument, c'est la culture. "Sont européens, les pays qui ont une culture européenne." Mais cette "culture" est rarement définie. Parlons-nous des Lumières? Tous les pays européens ont connu le mouvement des "Lumières" à des époques différentes et les Ottomans eux-mêmes se sont posées les questions fondamentales des Lumières. Mais le fait des élites se préoccupent de droits de l'Homme suffit-il? Je ne crois pas que les droits de l'Homme n'aient jamais été plus appliqués dans la Russie tzariste que dans l'Empire ottoman...
    Mais pour être tout à fait honnête, je crois que ce qui se cache derrière cette notion de "culture" est une question de religions. Ainsi, l'Europe serait "chrétienne", sans en dire plus en cachant que les Chrétiens d'Europe sont très divisés (orthodoxes, catholiques et protestants avec toutes leurs divisions internes). L'Islam ne serait-il pas européen? Je me suis souvent posé cette question et je dois dire qu'après quelques lectures sur l'Espagne musulmane ou sur l'Empire Ottoman, je crois qu'ils ont participé au génie de la culture européenne. C'est bien Averroes qui a, en partie, permi l'éclosion du thomisme et la redécouverte d'Aristote. Le Judaïsme ne serait-il pas européen (dans une Europe chrétienne)? Donc Spinoza, Lévinas, Freud et Marx ne seraient pas européens?

    Avec ce raisonnement, la Russie, l'Ukraine ou le Bélarus peuvent postuler, mais pas l'Albanie, ni la Bosnie, ni la Turquie qui sont majoritairement musulmanes. Oui, mais là encore, on appelle la géographie à la rescousse: les Balkans sont en Europe géographique.

Peut-etre la solution se trouve -t'elle à l'intersection de ces critères, mais cette intersection ne colle pas avec la réalité européenne d'aujourd'hui: Chypre est déjà membre mais n'est pas en Europe; l'Albanie et la Bosnie ont vocation à le devenir mais ne sont pas "chrétiennes" et partagent une part de l'héritage ottoman.

Je dirais que l'Europe à géométrie variable existe déjà, dans la tête des Européens. On justifie une question de sentiments par des critères qui ne se recoupent pas et se contredisent.

Face à cette attitude, je pense qu'il faut revenir au projet initial des Européens, une attitude que je qualifierai de "constructiviste". "On se marie parce qu'on a un même projet de vie, malgré nos différences". Les Européens ne prennent pas le temps de se mettre d'accord sur leur projet: construire un Etat? Créer une zone de prospérité commune? Devant cet abandon de projet, ils cèdent à la tentation "essentialiste".
Je crois que seul ce débat permettra de clarifier la situation pour les Etats, pour les populations, pour les adhésions. Ainsi, nous pouvons imaginer une Europe bâtie autour d'un projet. Les partisans de la zone de prospérité pourraient y participer sous la forme d'une ZEE+ (Zone Economique Européenne améliorée) et on pourrait imaginer que la Grande Bretagne en soit leader. Les autres pourraient aller plus loin dans la construction d'un projet de fédération originale, démocratique, décentralisée, multilingue mais unifiée et capable de promouvoir ses valeurs, ses intérêts et d'influencer la mondialisation. Cela clarifierait le dossier des adhésions: je ne suis pas sûr que les Turcs aient envie de partager leur souveraineté avec les Espagnols et pourraient participer à la ZEE+.

Je crois que le temps est venu de parler de notre projet, de notre avenir européen même si ce débat est pénible et douloureux. Il serait salutaire et nécessaire au risque de voir cette aventure unique dans l'histoire, la construction volontaire d'un objet politique nouveau, se diluer dans les incertitudes et les égoïsmes.

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* Philippe Perchoc est le président de l'association Nouvelle Europe.
Commentaires
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DavidLeMarrec 2006-11-05 00:16:17

Merci pour cette réflexion très stimulante.

Qu'ajouter ? Tout cela est très bien vu, et les
critères, en effet, sont allègrement mélangés pour soutenir l'une ou l'autre position.

Petite
remarque sur Averroès : cette histoire d'islam et d'Europ est véritablement problématique autour
de personnalités comme la sienne. En cas de conflit entre les préceptes du Coran et la raison,
Averroès préconisait de suivre la raison - ce qui n'est pas précisément conforme aux exigences
très nettement formulées du Coran et de l'islam, pour le coup. En ce sens, Averroès serait plus
de culture plus européenne (telle qu'on se plaît à la définir idéalement) qu'islamique ou
arabe.
Cela dit, il est incontestable que la civilisation islamique a fécondé l'Europe, et pas
seulement comme transmetteur de la culture antique et extrême-orientale.


Le judaïsme, qu'on le
considère comme religion ou comme origine, me semble bien plus clairement européen, avec les
personnalités citées ici, ou encore Moïse Mendelssohn pour les penseurs, Hindemith pour les
compositeurs, Proust pour les littérateurs, etc.


"On justifie une question de sentiments par
des critères qui ne se recoupent pas et se contredisent."

C'est on ne peut plus vrai. Pour
dire ma pensée, l'argument géographique est une vaste fumisterie. A partir du moment où le
territoire est limitrophe (et encore, la Grèce ou Chypre en sont bien...), la question
géographique est une fausse question.
En revanche, l'attitude constructiviste, qui me semble
également la plus positive, ne doit pas tenir compte seulement de l'envie de bâtir un projet
commun, ce serait un peu s'aveugler. Il faut qu'il y ait un minimum de valeurs commune - quand bien
même, on le sait, les valeurs sont bien relatives, évoluent au fil du temps et ne sont pas des
garanties véritables. Je dis cela tout simplement parce qu'il est nécessaire que l'ensemble des -
disons pour faire vite - citoyens européens partagent un minimum de réflexes communs, pour que le
dialogue soit possible.


A présent, sur la Turquie, puisque c'est toujours l'idée qu'on a
derrière la tête - et le moindre mérite de la note de Philippe n'est pas de se hisser au-dessus
de cette seule perspective.

A priori, sur le papier, je suis tout à fait sensible à l'idée qu'on
puisse intégrer la Turquie si elle le souhaite - l'argument géographique étant très fallacieux,
et contredit, par ailleurs, par l'argument historique.

Néanmoins, plusieurs problèmes se posent
et font qu'à mon grand regret, si le référendum était organisé demain, j'irais voter Non, la
mort dans l'âme, avec les nonistes de feu le TECE. Ils ne sont pas essentiels dans le sens où ils
peuvent tous être levés :
=> La population turque. Dans les traités actuels, le fonctionnement
des institutions serait totalement déséquilibré. Il faut donc, _auparavant_, proposer une
réforme. Qu'on nous redonne donc le TECE ouq uelque diable qui lui ressemble, sans le nom de
Constitution, et sans la partie III qui a tant posé problème (on fera avec les dossiers touffus
existants qu'on refondra petit à petit, tant pis).
=> La politique turque. Vrai problème,
lorsqu'on voit les impossibilités à dialoguer sur des points d'histoire. La reconnaissance de
Chypre, le génocide arménien ? Qu'il y ait divergence, ce n'est pas forcément grave, mais
l'impossibilité absolue d'aborder le sujet est réellement préoccupante, en l'état.
=> La culture
turque. Pour partie musulmane, certes, mais il n'y a pas que cela. Force est de constater que les
usages et les modes de pensée sont fort divergents sur certains points. Il faut bien s'assurer que
l'essentiel est là, fixer quelques points de repères partagés et vérifier leur existence. La
motivation à entrer dans un espace dynamique ne suffit pas, il faut en partager un minimum l'esprit
pour assurer un fonctionnement aussi fluide que possible. J'ignore si ce sera le plus facile ou le
plus difficile à obtenir, nous verrons.


En tout état de cause, avec l'introduction un brin
choquante (et très lâche) du veto populaire français dans la Constitution, la Turquie, même si
elle remplit tous ces critères (ce qui n'est pas pour demain, je le crains), n'entrera jamais dans
l'UE.
Philippe Perchoc 2006-11-05 18:17:52

merci de ces commentaires David. Je suis en effet fermement convaincu qu'il faudrait avoir un long
débat sur "l'Europe de la volonté" à la fois en France et en Europe...
post ailleurs
Philippe Perchoc 2006-11-10 07:42:50

Une raction post驩e sur le site de Cdric Puisney ("blog d'un europen jamais content") 驃
propos des rebondissements actuels de l'affaire turque:

la question turque est particulièrement
complexe et je crois qu'elle ncessite de dmeller un peu ses pr驩jugs.
La question la plus
fondamentale dans issue de l'adhsion turque est "Quelle Europe voulons-nous ?" parce que je
pense que l'Europe est bien plus celle de la "volont驩" que celle de la "gographie".

L'Union europenne a un certain int驩rt s'arrimer la Turquie de mon point de vue, mais pour
quoi faire? Grand march꠩? Europe politique?
Beaucoup d'arguments dans les deux sens
(civilisationnels, nergtiques, historiques etc.) C'est pour cela que je pense qu'on devrait 驠 la
fois demander aux Europens ce qu'ils veulent faire pour que les Turcs puissent comprendre quoi
ils s'engagent: l'Europe doit cesser d'郪tre un bus qui fait monter des passagers en leur promettant
de dcider avec les autres de la destination !
Et ceci dit, pour avoir pas mal tudi驩 la question
turque sous diffrents aspects la fac, si la Turquie veut aller dans le m頪me sens que moi, je lui
ouvre volontiers la porte pour peu qu'elle achte son ticket aux mmes conditions que les autres !
DavidLeMarrec 2006-11-11 19:00:22

Oui, c'est tres juste encore une fois.

Tant que l'Europe n'a pas de criteres, il est vain de
chercher a assurer ou a refuter telle ou telle adhesion. Il faut d'abord definir la direction, puis
selectionner les pays qui acceptent cette orientation, enfin les laisser se mettre aux
criteres.

Mais c'est attendre beaucoup, je crois.

Plus vraisemblablement, on fera d'abord, on
pensera ensuite. Et comme personne ne sera d'accord, une fois entree... nous ne sommes pas sortis de
l'auberge cete Europe. Mais nous serons ensemble.
suite de reflexion...
Philippe 2006-11-21 18:47:27

Retour sur commentaires.
Je crois que tu as raison David sur la question ontologique et la
Turquie. Chacun construit son passe comme il l'entend et les nations ont souvent des entendements
bien differents: Istanbul est l'heritiere de tout ce que la theologie chretienne a donne de plus
sublime, l'Espagne celle d'une alliance des civilisations et les Prussiens se donnaient le nom du
peuple qu'ils avaient extermine pour prendre sa place... Pourtant, ces choix sont tres ancres et je
ne crois pas que les Portugais aient en commun avec les Estoniens plus que les Suedois et les Turcs,
si ce n'est un projet. Je crois que c'est cette dimension de projet qui est fondamentale.
Se
marrier, c'est un projet, comme fonder une famille et on ne se marrie pas avec quelqu'un qui nous
ressemble trait pour trait; si on peut prendre cette image.
L'UE n'est pas l'Europe, meme si elle
s'en rapproche (ce que Mollet appelait "l'Europe de la geographie, de la liberte et de la
volonte"). Mais je crois que pour ne pas gacher ce beau projet, elle doit y trouver ses
racines: pour moi une Europe transatlantique ou avec la Nouvelle Zelande n'aurait pas beaucoup de
sens. L'Europe, c'est la conjugaison d'un continent et d'une volonte sachant que la seconde prime un
peu le premier tout en en tirant ses racines.
La construction europeenne n'est pas un imperatif
mais elle est souhaitable, pour assurer la paix en son sein et projetter ses valeurs au-dehors. Elle
est aussi indispensable pour proteger les valeurs de Droits de l'Homme, d'importance de l'individu
dans l'economie, du savoir et de la connaissance etc. dans un monde en mutations.
Voila quelques
impressions de plus...
voter ou pas
plainchant francis 2009-04-15 09:50:07

je reagit a l article dans le metro de ce matin pourquoi voter pour des gens qui se foutent
totalement de l opinion des electeurs(voir le traite de lisbonne) et qui prennent des decisions au
niveau des parlements je souhaite un referendum a l echelle europeen ETES VOUS POUR OU CONTRE L
EUROPE si le pour l emporte je serait europeen pour l instant je suis seulement francais et je
voterais blanc en juin
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