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 La question des frontières de l'Europe alimente le débat européen :
Turquie, Ukraine, Caucase ... Pourtant, la réflexion mériterait une
plongée dans la notion même de frontière. C'est ce que propose le
dernier ouvrage de Michel Foucher, l'obsession des frontières, dont le dernier livre de Salome Zourabichvili, Les cicatrices des nations, souligne encore l'actualité. Lectures croisées.
Repenser la mondialisation
On entend souvent dire que la mondialisation crée un effacement des frontières et que celui-ci aurait même tendance à s'accélerer. C'est ce que Salomé Zourabichvili résume de la manière suivante "Après la fin de l'histoire, on essaie de nous faire croire que la mondialisation est la fin de la géographie, ce n'est pas vrai".
Les citoyens de l'Union européenne se bercent en effet peut-être de l'idée d'un monde dont les frontières s'ouvrent parce qu'ils passent sans problème d'un Etat à l'autre, en Europe.
Paradoxalement, les chiffres montrent qu'en réalité, le monde se ferme peu à peu, mais pour mieux s'ouvrir : "jamais il n'a été autant négocié, délimitié, démarqué, caractérisé, équipé, surveillé, patrouillé" note Michel Foucher avant d'ajouter "On observe un arpentage systématique du monde".
En effet, les Etats se ferment pour s'ouvrir. Ils tentent tout d'abord de maîtriser leurs marges intérieures, de prendre contrôle de leur territoire afin de le mettre en valeur, tout en inscrivant dans l'espace la différence entre le "soi" et "l'autre". Les "marches", zones-tampons, disparaissent pour laisser place à des fronières équipées, qui permettent à chacun de "mesurer son étendue" et donc de mettre en valeur ses ressources et de lever l'impôt.
Il apparaît en effet de plus en plus nécessaire de "clôturer pour échanger". En effet, tant que l'on ne sait pas qui contrôle telle ou telle ressource, la concurrence à l'exploitation peut en réalité en freiner le développement. Les Etats ont alors peur de réaliser de lourds investissements puis de perdre les infrastructures au bénéfice d'un autre. Parfois même, ils préfèrent renoncer pour pouvoir se mettre d'accord sur l'exploitation commune de la ressource du voisin. C'est partiellement le cas entre Norvège et Russie ou entre Japon et Chine.
Par ailleurs, il semble que le mouvement ait de l'avenir : seulement 30% des frontières martimes du monde ont été négociées à ce jour.
Quand les frontières sont bien dessinées, le mouvement de création ne s'arrête pas pour autant. On assiste alors à ce que Michel Foucher appelle des "méta-frontières", frontières symboliques, frontières de civilisation.
C'est ainsi que Huntington a lancé l'idée d'un "clash des civilisations" dont les frontières floues sont dessinées sous formes de méta-frontières. Et pourtant, quand la frontière proposée par l'auteur passe entre l'Estonie et la Russie, l'idée n'est pas sans créer de débats de part et d'autre de la frontière, elle s'inscrit dans les mentalités puis dans l'espace.
Nous pourrions faire des remarques similaires à propos de "l'Axe du Mal de G.W. Bush" ou de la définition de l'Occident par Edouard Balladur.
Le mouvement perpétuel est donc paradoxal : il a une dimension économique et étatique forte dans le contexte de la mondialisation, mais il a aussi une dimension identitaire forte, comme le souligne Salome Zourabichvili.
La frontière est une "membrane assymétrique" : elle laisse sortir tout en contrôlant l'entrée. Pourtant, notre auteur franco-géorgienne souligne que tel ne fut pas toujours le cas. En URSS, la frontière empêchait surtout de sortir. Et pour des Géorgiens qui n'ont toujours rêvé que de sortir, la découverte des frontières à l'entrée de l'Europe ou des Etats-Unis a été et reste mal comprise.
La Géorgie vit d'ailleurs un rapport difficile à sa propre frontière. Elle est contestée par la Russie à l'extérieur car un accord n'a toujours pas été trouvé entre Moscou et Tbilissi sur la signature d'un traité frontalier alors que l'objet du litige est d'une taille ridicule. Mais, plus grave, elle est aussi contestée par la Russie de l'intérieur : l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie réclament leur indépendance, avec le soutien de Moscou. Enfin, la Géorgie a un problème de "méta-frontière", elle tente de faire admettre aux Européens qu'elle est membre de la famille alors que beaucoup de capitales de l'Ouest restent sceptiques.
Car la frontière est aussi une question d'identité : au niveau individuel et collectif, on n'existe que lorsqu'une frontière se dessine entre soi et l'autre. Or, la Géorgie est dans une situation ambigue, entre une Russie qui ne veut pas arrêter sa frontière et une Europe qui ne sait pas arrêter sa frontière.
La frontière russe est difficile à tracer, car dans son histoire, elle s'est toujours considérée comme une puissance messianique et civilisatrice de ses marges. Tracer la frontière revient à accepter la Russie comme un "Etat normal", ce qu'elle a beaucoup de mal à faire. Sa frontière reste donc volontairement floue.
De l'autre côté, l'Europe a, elle, une frontière découplée : zone Schengen, zone Euro, zone douanière (Espace Economique Européen). Cette frontière multiple est le résultat d'un non-choix entre deux projets européens : le projet kantien de la Paix universelle et le projet d'une Europe politique qui soit plus qu'un espace de paix.
Et l'Europe doit tracer sa frontière, la définir, pour naître à elle-même. Ce sur quoi nos deux auteurs s'accordent. Logique jusqu'au bout, Salome Zourabichvili ajoute même "L'Europe a bien entendu le droit de nous dire non, à nous les pays du voisinage, pour un temps ou pour longtemps, voire pour toujours. Mais ce non ne lève pourtant pas les responsabilités à notre égard, bien au contraire".
En effet, quand l'Europe aura décidé de ses frontières ultimes, la Politique Européenne de Voisinage passera peut-être de "l'élargissement masqué à la politique de puissance", puissance de stabilité.
L'Europe malade de ses frontières ?
C'est le sous-titre du livre de Salome Zourabichvili et Michel Foucher ne serait pas contre. Tous deux plaident pour l'ouverture d'un vrai débat sur les frontières ultimes de l'Europe, en réfléchissant à partir de scénarios, comme on en trouve à la fin du livre de Michel Foucher. Si l'Europe est malade de ses frontières, c'est sûrement une maladie psycho-sommatique ...
Pour aller plus loin :
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Nos deux ouvrages en débats |
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FOUCHER, M., L'obsession des frontières. Paris : Librairie Académique Perrin, 2007
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ZOURABICHVILI, S., Les cicatrices des Nations : L'Europe malade de ses frontières. Paris : Bourin Editeur,2008
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Sur Nouvelle Europe |
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Géopolitique des mers, Europe puissance ? Compte-rendu du café de mai 2008 |
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Politique Européenne de Voisinage : genèse d’une Europe sans frontière ? |
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Politique Européenne de Voisinage : qui sont nos « voisins » ? |
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Politique Européenne de Voisinage : politique de puissance ou élargissement masqué ? |
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L’Europe est-elle un animal marin ? Explications géographiques de la nature européenne |
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(Dés)intégrations européennes : vers de nouvelles frontières intérieures ?
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A lire aussi |
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BALLADUR, E., Pour une Union occidentale entre l'Europe et les Etats-Unis. (Paris: Fayard, 2007)
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HUNTINGTON, S. P., The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. 1 edn, Simon & Schuster,1998.
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| Remerciements |
| Je remercie les deux auteurs pour leur participation à la table ronde "Quelle responsabilité de l'Europe vis-à-vis de son voisinage ?" organisée par Nouvelle Europe le 21 juin 2008 à Lyon. |
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| Crédits photo : flick'r> Maarten, Dom Sovietov |
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