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Débat du 8 février 2012 – La jeunesse européenne, une génération perdue pour l’emploi ?

Rédaction Bruxelles Par Tanguy Séné — Mercredi 15 février 2012 | Tags : Economie, Crise économique
Débat du 8 février 2012 – La jeunesse européenne, une génération perdue pour l’emploi ?

Mercredi 8 décembre, les Jeunes Européens, Franchement Europe, Nouvelle Europe et Confrontations Europe organisaient cette grande conférence-débat en forme de question inquiète. Plusieurs intervenants réputés étaient présents à la Sorbonne Nouvelle pour en discuter : Laurent Janneau, journaliste au magazine Alternatives Economiques, Frédéric Lerais, directeur général de l'Institut de recherches économiques et sociales (Ires) Thiébaut Weber, secrétaire confédéral CFDT chargé de l'action revendicative à destination de la jeunesse.

La conférence se déroulait en trois temps : un état des lieux des difficultés de la jeunesse européenne, la pertinence de l’action européenne face à ses problèmes de chômage, enfin la discussion de solutions concrètes comme l’apprentissage.

Un état des lieux de la jeunesse d’aujourd’hui : une « génération perdue » ?

Laurent Jeanneau s’est d’abord vu poser la question : pourquoi l’expression « génération perdue », utilisée par des organisations internationales comme l’OIT et l’OCDE, et pourquoi a-t-il écrit « la jeunesse n’est plus le plus bel âge de la vie » ? Le journaliste tempère les deux expressions. Il s’agit avant tout d’exprimer ce parcours du combattant auxquels sont confrontés de plus en plus de jeunes, surtout en temps de crise. Les études s’allongent, la succession entre l’activité étudiante et l’autonomie financière, l’entrée dans la vie active n’est plus aussi claire qu’avant. Il faut souligner pour Laurent Jeanneau que les jeunes ne sont pas tous frappés de la même manière, il faut voir différentes jeunesses (les diplômés du supérieur sont généralement avantagés par rapport aux autres), même si on retrouve des tendances communes, comme le fait que la flexibilité du marché du travail repose avant tout sur les jeunes. Trouver un logement devient également très difficile.

Frédéric Lerais est d’accord sur ce point : les jeunes sont les premiers à faire les frais du retournement de conjecture sur le marché du travail. Ils représentent une variable d’ajustement forte : alors qu’en Europe une baisse d’un point de PIB entre 2007 et 2010 se traduit par – 0,7% d’emploi, chez les jeunes c’est un chiffre de – 5,9%. Est-ce avant tout la crise qui est responsable de cette situation ?  Frédéric Lerais répond que cela fait 30 ans que les jeunes se heurtent à des problèmes d’insertion sur le marché du travail. La crise apporte toutefois des effets durables de « stigmates » (à travers l’entrée sur le marché du travail de la jeunesse actuelle dans de mauvaises conditions : emplois temporaires, sous-qualifiés, augmentation du chômage longue durée…). Le directeur de l’Ires pointe par ailleurs un effet particulier de la crise : la hausse du chômage des diplômés du supérieur. Le diplôme protège de moins en moins – jusque dans des proportions inquiétantes (de 2007 à 2010, hausse de 15 pts de chômage chez ces diplômés en Espagne, de 10 en Grèce et en Hongrie).

Avec cela, ajoute l’économiste, il faut aussi compter une protection sociale biaisée : dans les deux tiers des pays de l’OCDE, il n’existe aucune forme d’allocation à la sortie des études. En outre, les systèmes d’aides sociales ne bénéficient pas directement aux jeunes, sauf dans quelques pays comme la Belgique ou le Royaume-Uni.

Le public a posé la question de la réalité d’un « âge d’or » de la jeunesse pendant les Trente Glorieuses. Pour Laurent Jeanneau, il s’agit d’éviter toute sacralisation du passé en se rappelant que les jeunesses du XXème siècle ont connu soit des guerres successives, soit les crises pétrolières et l’apparition du chômage de masse, sans compter les problèmes de logements insalubres. Frédéric Lerais relève que l’attitude face à l’avenir est contrastée selon les jeunesses européennes : à l’Ouest on est plutôt pessimiste, à l’Est plutôt optimiste.

Quelle place pour l’Europe dans l’employabilité des jeunes ?

Y a-t-il intérêt à harmoniser les politiques d’emploi au niveau européen ? Pour Frédéric Lerais, il n’est pas louable de procéder à une pareille harmonisation : c’est une question de légitimité démocratique que les États membres puissent définir eux-mêmes leurs politiques d’emploi. Ce qui est pratiqué de manière raisonnable au niveau européen dans ce domaine, c’est la Méthode ouverte de coordination (MOC) – les pays et les ministères échangent sur leurs bonnes pratiques, mais sans toucher à la législation. « C’est une réponse un peu décevante pour les pro-européens », concède Frédéric Lerais (qui se compte parmi eux), mais elle lui semble la plus raisonnable.

Pour Laurent Jeanneau, s’il y a une forme d’harmonisation à l’œuvre en ce moment en Europe, c’est bien l’austérité – ce qui privent les États de développer par ailleurs leurs politiques sociales !

Sur la question du développement de la mobilité européenne à travers des programmes comme Erasmus, Laurent Jeanneau et Frédéric Lerais estiment tout deux que l’impact est très limité sur l’emploi. Le journaliste avance que le programme concerne à la fois peu d’étudiants européens (2%) et qu’il est socialement discriminant du fait du faible montant des bourses. Pour l’économiste, Erasmus est effectivement avant tout œuvre de citoyenneté européenne, non pas solution à l’employabilité des jeunes.

Toutefois, les intervenants se sont accordés sur le rôle positif du Fonds social européen (FSE). Bien que n’étant pas massif, cet instrument de co-financement de programmes de formation et d’insertion professionnelle peut produire de bons résultats sur des zones d’emploi spécifiques. Pour le syndicaliste Thiébaut Weber, il reste quand même une marge de progrès : 80 milliards d’euros alloués à cet instrument dans le cadre du budget européen 2007-2013 resteraient encore inexploités à l’heure actuelle…

Quelles solutions concrètes ?

Promu par la Commission européenne et Nicolas Sarkozy, l’apprentissage est-il une bonne solution pour favoriser l’insertion professionnelle des jeunes ? De nombreuses interrogations du public ont sollicité les intervenants.

Pour Frédéric Lerais, certes, l’on devient facilement employé suite à un apprentissage. Le problème, c’est que les postes d’apprentis sont tout aussi sensibles à la conjoncture que les autres postes (pendant la crise, leur nombre a diminué en Allemagne et au Danemark). Thiébaut Weber pointe une autre difficulté à la généralisation de cette « solution » : en Allemagne, il y a une vraie culture de l’apprentissage dans certaines branches, là où en France on considérait ce type de formation comme « une voie de garage pour les moins qualifiés ». En Allemagne, on fait en sorte qu’un apprenti bénéficie à l’ensemble de l’économie (les grands groupes assument de former des jeunes qui travailleront dans les PME par exemple).

Faut-il réorienter les systèmes de protection sociale spécifiquement vers les jeunes ? Cela ne risque-t-il pas de diviser un peu plus la société ? Face à cette question du public, le syndicaliste affirme qu’il faut pouvoir exiger un minima social pour la jeunesse et renverser l’idée qu’ une aide sociale comme le RSA est stigmatisante (NDLR : en France, un citoyen de moins de 25 ans ne peut accéder au RSA). Laurent Jeanneau approuve également le principe : il faudrait faciliter l’accès aux indemnités chômage pour les jeunes, voire mettre en place un dispositif à la danoise à partir de 18 ans (un financement direct de l’État) ou un capital-formation.

Favoriser l’innovation dans les universités et mettre l’accent sur la formation professionnelle semblent de bonnes pistes (Thibaut Weber propose de créer  un bilan d’étape professionnelle, pour que chaque salarié puisse faire le point sur ses compétences et préparer les formations adéquates, dans le cadre de Pôle Emploi). Il faudra aussi développer une culture du risque et de l’entreprenariat qui manque en Europe continentale…

 

Source photo : Annamaria Toth pour Nouvelle Europe

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