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De la Charte 77 à la Charte 08, entre l’Europe et l’universel

Rédaction Paris Par Tanguy Séné — Mercredi 16 mars 2011 | Tags : République tchèque
De la Charte 77 à la Charte 08, entre l’Europe et l’universel

La « Charte 77 » a été un tournant dans la vie de Jan Patočka. Pétition qui prenait l'État tchécoslovaque à la lettre de ses engagements internationaux, elle valut à tous ses signataires des persécutions organisées par le pouvoir en place. Aujourd'hui, la « Charte 08 », ouvertement inspirée de sa grande soeur, va plus loin et réclame une transition démocratique en Chine. Avec le même risque pour ses signataires. Quelle filiation faut-il y voir ?

Dans la Tchécoslovaquie des années 1970, l’amélioration des conditions de vie matérielles ne pouvait suffire à garantir un pacte social durable. C’est dans ce contexte que naît la Charte 77, pétition signée initialement par un groupe de 243 citoyens en janvier 1977. Ses revendications sont simples : le gouvernement doit respecter les libertés fondamentales conformément à ses engagements internationaux – notamment après la signature de l’Acte final d’Helsinki le 1er août 1975.

Jan Patočka et Václav Havel, deux porte-paroles de la Charte, furent emprisonnés peu de temps après cette prise de position. Considérés comme des traîtres anti-socialistes, tous les adhérents à cette pétition s’exposaient en effet à une marginalisation immédiate, professionnelle et sociale (qui pouvait aller de la suspension du permis de conduire ou la déscolarisation de ses enfants à l’exil et l’emprisonnement). Malgré cela, on comptait plus de 5000 signataires dix ans après le lancement de la Charte.

C’est à peu près le même nombre de citoyens que rassemble en un an seulement la Charte 08, programme de transition démocratique en 19 points rédigé par des citoyens chinois.

Le 8 décembre 2008, avant même que la Charte 08 ne soit rendue publique, le Chinois Liu Xiaobo est arrêté par la police. Essayiste, critique littéraire, professeur de littérature interdit d’enseignement par le gouvernement, Liu Xiaobo s’est rendu coupable d’ « incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en sa qualité de porte-parole d’un texte qui demande une transition démocratique de la Chine. Plusieurs États et intellectuels d’Occident s’indignent, Václav Havel lui-même défend ouvertement la Charte 08 en se référant à la Tchécoslovaquie communiste ; Pékin répond avec une terrible ironie en condamnant Liu Xiaobo à 11 ans de prison le jour de Noël 2009. Et les milliers de signataires continuent d’être persécutés de nos jours.

On disait de la Charte 77 qu’elle avait peu de bouches mais beaucoup d’oreilles – des sympathisants bien plus nombreux que les signataires à l’intérieur, et de nombreux soutiens à l’étranger. Le cas de la Charte 08 n’est-il pas analogue ?

À trente ans de distance, les deux Chartes se font écho sur plusieurs points.

Bouleverser le système, mais dans la légalité

Dans son ouvrage Postwar, l’historien Tony Judt expose la stratégie des initiateurs de la Charte 77. Marginalisés, disqualifiés et repoussés hors de la sphère publique, les opposants au régime tchécoslovaque ne pouvaient s’engager dans un débat politique. Ils durent s’accommoder de la situation et s’approprier des thèmes non politiques, abandonnant le vocabulaire marxiste qui avait envahi le débat public.

Leurs revendications s’articulaient autour du respect formel des libertés fondamentales par l’État tchécoslovaque. Celles-là mêmes qui étaient contenues dans les conventions des Nations-Unis et dans l’Acte final d’Helsinki notamment. Ce dernier concluait la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), lancée en 1972 à l’initiative de Moscou et engageant 35 signataires : les membres du Pacte de Varsovie, deux de l’Alliance atlantique, les pays européens neutres et non-alignés (exceptée la Yougoslavie). L’Acte final, signé par tous, édicte un certain nombre de principes : respect de la souveraineté, inviolabilité des frontières, non-intervention dans les affaires intérieures d’un État… et le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ! Sur ce dernier point, les dirigeants du bloc soviétique comptaient en rester à une déclaration d’intention.

Or c'est la pure et simple application de cet Acte final que réclamèrent les dissidents de la Charte 77. Il ne s’agissait donc pas de réclamer de nouveaux droits, ce qui aurait mené tout droit à une nouvelle répression ; mais d’exiger ceux qui avaient été reconnus par la loi nationale. Ce qui revenait à adopter une attitude non pas subversive mais plutôt conservatrice. Les chartistes tchécoslovaques affirmaient donc que « les droits de l’homme et les libertés garanties par ces pactes constituent des atouts importants de la vie civilisé » tout en insistant sur le fait que « leur publication [des pactes] nous rappelle à quel point les droits de l’homme n’existent dans notre pays que sur le papier ».

Les chartistes chinois, de leur côté, adoptent une position également prudente et qui s’inscrit dans le cadre de la loi, rappelant les engagements en matière de droits de l’homme de la Chine puisque ceux-ci sont inscrits dans les pactes des Nations unies à laquelle la Chine est liée comme membre de l’ONU. L’avocat pékinois Mo Shaoping, une des figures de proue de la Charte 08, est clair : « C'est un texte important mais modéré, pas révolutionnaire : il demande l'application des lois ».

Toutefois le document chinois va plus loin que le tchèque. Il envisage une réforme constitutionnelle en embrassant une vision historique large. Il commence ainsi par rappeler les occasions manquées d’instaurer la démocratie au cours de l’histoire récente de la Chine (comme au moment de la victoire contre le Japon, en 1945) et pose la question : « Quel direction va prendre la Chine au XXIème siècle ? Va-t-elle poursuivre sa modernisation autoritaire ou va-t-elle reconnaître les valeurs universelles, rejoindre le courant majoritaire et instaurer un régime démocratique ? » La Charte 08 a des accents plus subversifs, ou, disons-le autrement, des revendications démocratiques plus fortes.

Les deux chartes ont toutefois pris la précaution de préciser qu’elles n’étaient pas la base d’une organisation politique d'opposition. En 1977, les signataires tchécoslovaques précisaient que la Charte ne disposaient pas de statuts ni d’organes permanents. De la même manière, le texte chinois fait référence à une communauté très informelle et non révolutionnaire de citoyens chinois : « Nous espérons que tous les citoyens chinois qui partagent notre sentiment de crise, notre sens des responsabilités et de notre mission – qu’il soient ou non dans le système, quelque soit leur statut – mettront de côte leurs divergences et participeront activement à ce mouvement citoyen, pour faire avancer l’évolution de la société chinoise afin d’établir le plus tôt possible un État constitutionnel, démocratique et libre et réalisant ainsi le rêve plus que centenaire poursuivi mais jamais réalisé par les Chinois ».

Enfin, la Charte 77 et la Charte 08 insistent notamment la nécessité de mettre un terme à la suprématie du parti sur les autres organisations. Tous les chartistes estiment qu’il s’agit d’une perversion des principes du parti. Pour les Tchécoslovaques, le processus par lequel les droits civils sont brimés s’enclenche là où les institutions « sont de fait soumises aux directives politiques de l’appareil du parti dirigeant et aux décisions prises par des individus puissants ». Comme rempart à ces abus, la Charte chinoise propose la suprématie de la Constitution : « La Constitution doit être la loi suprême du pays, ne pouvant être violée par tout individu, groupe ou parti politique » (point 1).

 

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