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Pendant la période socialiste, la
vie à l'Est était grise : manque de biens de consommation, pauvreté
déguisée, pas de liberté d'expression et peur quotidienne. Et pourtant dans
cette ambiance à l'air tragique, les blagues et l'humour en général ont fleuri ;
car là où il y a des hommes, il y a de l'humour.
Quels types d'humour sous le socialisme ?
Dans son ouvrage Aux
sources de l'humour, Alfred Sauvy détecte plusieurs catégories d'humour
dans les pays socialistes : « humour des gouvernants vis-à-vis des
pays occidentaux, entre eux ou vis-à-vis des gouvernés ; humour populaire spontané
circulant sous le manteau ; humour social, critique de la vie des ménages,
comme en tout pays, de tout régime ».
Les trois premières catégories ne
surprennent personnes, d'autant qu'elles correspondent à l'idée que « le
rire vient d'une manifestation de supériorité ». Mais quid des deux autres catégories d'humour ?
Pour lui, l'humour des pays socialistes serait comme une « revanche du
faible » tel « l'enfant qui tire la langue à ses parents » ou « l'élève
qui accroche quelque dessin de diable dans le dos du professeur ». Ce sont
ces blagues-ci qui sont intéressantes pour analyser un élément supplémentaire
du rapport des populations au pouvoir soviétique.
« - Rabinovitch,
quelle est votre relation au pouvoir soviétique ?
- Un peu comme avec ma
femme : je l'aime un peu, je la crains un peu, je la trompe un peu, j'en
aimerais un peu une autre. Et en gros - je m'y suis habitué ».
Pourquoi faire de
l'humour politique ?
L'humour serait donc une sorte de revanche de la population sur les gouvernants et sur le système
qui les opprime. De son côté, A. Regamey estime que l'humour a plusieurs rôles.
Tout d'abord, il peut être considéré comme un « exutoire du
mécontentement ». En délégitimant le pouvoir et le système, en acceptant
l'existence de plusieurs vérités, en brisant l'idéalisation des gouvernants, la
population se libère de toute la colère qu'elle peut avoir de toutes les
blessures qu'elle ressent pour réussir à vivre avec. Ne pouvant accepter le
système, ne pouvant contester le système, que reste-t-il à part l'humour comme
catalyseur des rancunes et des rancoeurs ?
" Si j'avais des oeufs, je me ferais une omelette au jambon...
mais comme j'ai pas de jambon..." (Blague polonaise)
Elle estime aussi que
« les histoires drôles permettent de surmonter l'atomisation de la société
en rétablissant la communication entre les individus. Raconter une histoire
drôle est un moyen de « reconnaître les siens », de confirmer une communauté
d'idée. Le rire est le signe que l'on partage un code commun, et que l'on a
compris le texte « caché » derrière le sens apparent de l'histoire drôle ».
« Après la guerre, Tito se balade dans la rue. Il croise une vieille
paysanne. Il lui dit : "Mort au fascisme, ma vielle !" (Salut utilisé après la guerre)
- À toi aussi, mon
fils, à toi aussi !", répond la vieille » (Blague serbe)
Emprisonné pour blague
Pourtant, comment imaginer que l'humour
bien que difficile à empêcher, limiter ou contrôler, fusse aussi prolixe sous
le système communiste, où la liberté d'expression était si contrôlée ? Nikolai
Zlobin, repris par Amandine Regamey, rappelle « qu'à l'époque de Staline,
celui qui avait raconté une blague pouvait, en application de l'article 58 du
code pénal (agitation et propagande anti-soviétique) recevoir une peine allant
de dix ans de prison à l'exécution. Plus tard, le régime allégea la punition
pour ceux accusés de "colporter délibérément des idées contraires au
gouvernement et à la structure sociale soviétique" à trois ans de prison ».
Mais l'évaluation du nombre de
personnes réprimées du fait d'une blague est extrêmement compliquée.
« Au Goulag : - Tu es
là pour quoi, toi ?
- Paresse
- ? ? ?
- Oui, on était trois à boire
un soir, on s'est raconté des histoires drôles politiques. Je suis rentré chez
moi, et avant de me coucher je me suis dit qu'il faudrait peut-être aller
raconter tout ça à qui de droit. Mais j'ai eu la flemme, j'ai reporté au
lendemain. Eh ben les autres, ils y sont allés le soir même ! »
Les blagues politiques
seraient-elles le fait uniquement de dissidents ? En effet, en URSS circulait aussi la rumeur que les blagues politiques
étaient le fait même du KGB. Ces blagues « officielles » auraient
pour fonction de contrer les blagues des dissidents, en instaurant une « concurrence ». « Les histoires drôles représenteraient un tel danger
pour le pouvoir que le KGB lui-même tenterait de contrôler leur contenu, quitte
à en inventer une série pour en désamorcer d'autres considérées comme encore
plus dangereuses ». Mais cette rumeur, (difficilement vérifiable car qui
connaît vraiment l'origine d'une blague ?) que le pouvoir puisse inventer
des blagues politiques sous-tend une autre idée bien plus réaliste : la
peur. « Transparaît ainsi la peur d'une institution omniprésente qui
contrôle même la plus insaisissable des formes d'expression, l'histoire drôle ».
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