Au bon vieux temps des blagues communistes
Écrit par Véronique Antoinette | 03-11-2009

ImagePendant la période socialiste, la vie à l'Est était grise : manque de biens de consommation, pauvreté déguisée, pas de liberté d'expression et peur quotidienne. Et pourtant dans cette ambiance à l'air tragique, les blagues et l'humour en général ont fleuri ; car là où il y a des hommes, il y a de l'humour.

Quels types d'humour sous le socialisme ?

Dans son ouvrage Aux sources de l'humour, Alfred Sauvy détecte plusieurs catégories d'humour dans les pays socialistes : « humour des gouvernants vis-à-vis des pays occidentaux, entre eux  ou vis-à-vis des gouvernés ; humour populaire spontané circulant sous le manteau ; humour social, critique de la vie des ménages, comme en tout pays, de tout régime ».

Les trois premières catégories ne surprennent personnes, d'autant qu'elles correspondent à l'idée que « le rire vient d'une manifestation de supériorité ». Mais quid des deux autres catégories d'humour ? Pour lui, l'humour des pays socialistes serait comme une « revanche du faible » tel « l'enfant qui tire la langue à ses parents » ou « l'élève qui accroche quelque dessin de diable dans le dos du professeur ». Ce sont ces blagues-ci qui sont intéressantes pour analyser un élément supplémentaire du rapport des populations au pouvoir soviétique.

« - Rabinovitch, quelle est votre relation au pouvoir soviétique ?

- Un peu comme avec ma femme : je l'aime un peu, je la crains un peu, je la trompe un peu, j'en aimerais un peu une autre. Et en gros - je m'y suis habitué ».

Pourquoi faire de l'humour politique ?

L'humour serait donc une sorte de revanche de la population sur les gouvernants et sur le système qui les opprime. De son côté, A. Regamey estime que l'humour a plusieurs rôles. Tout d'abord, il peut être considéré comme un « exutoire du mécontentement ». En délégitimant le pouvoir et le système, en acceptant l'existence de plusieurs vérités, en brisant l'idéalisation des gouvernants, la population se libère de toute la colère qu'elle peut avoir de toutes les blessures qu'elle ressent pour réussir à vivre avec. Ne pouvant accepter le système, ne pouvant contester le système, que reste-t-il à part l'humour comme catalyseur des rancunes et des rancoeurs ?

" Si j'avais des oeufs, je me ferais une omelette au jambon... mais comme j'ai pas de jambon..." (Blague polonaise)

Elle estime aussi que « les histoires drôles permettent de surmonter l'atomisation de la société en rétablissant la communication entre les individus. Raconter une histoire drôle est un moyen de « reconnaître les siens », de confirmer une communauté d'idée. Le rire est le signe que l'on partage un code commun, et que l'on a compris le texte « caché » derrière le sens apparent de l'histoire drôle ».

« Après la guerre, Tito se balade dans la rue. Il croise une vieille paysanne. Il lui dit : "Mort au fascisme, ma vielle !"  (Salut utilisé après la guerre)

- À toi aussi, mon fils, à toi aussi !", répond la vieille » (Blague serbe)

Emprisonné pour blague

Pourtant, comment imaginer que l'humour bien que difficile à empêcher, limiter ou contrôler, fusse aussi prolixe sous le système communiste, où la liberté d'expression était si contrôlée ? Nikolai Zlobin, repris par Amandine Regamey, rappelle « qu'à l'époque de Staline, celui qui avait raconté une blague pouvait, en application de l'article 58 du code pénal (agitation et propagande anti-soviétique) recevoir une peine allant de dix ans de prison à l'exécution. Plus tard, le régime allégea la punition pour ceux accusés de "colporter délibérément des idées contraires au gouvernement et à la structure sociale soviétique" à trois ans de prison ». Mais l'évaluation du nombre de personnes réprimées du fait d'une blague est extrêmement compliquée.

« Au Goulag : - Tu es là pour quoi, toi ?

- Paresse

- ? ? ?

- Oui, on était trois à boire un soir, on s'est raconté des histoires drôles politiques. Je suis rentré chez moi, et avant de me coucher je me suis dit qu'il faudrait peut-être aller raconter tout ça à qui de droit. Mais j'ai eu la flemme, j'ai reporté au lendemain. Eh ben les autres, ils y sont allés le soir même ! »

Les blagues politiques seraient-elles le fait uniquement de dissidents ? En effet, en URSS circulait aussi la rumeur que les blagues politiques étaient le fait même du KGB. Ces blagues « officielles » auraient pour fonction de contrer les blagues des dissidents, en instaurant une « concurrence ». « Les histoires drôles représenteraient un tel danger pour le pouvoir que le KGB lui-même tenterait de contrôler leur contenu, quitte à en inventer une série pour en désamorcer d'autres considérées comme encore plus dangereuses ». Mais cette rumeur, (difficilement vérifiable car qui connaît vraiment l'origine d'une blague ?) que le pouvoir puisse inventer des blagues politiques sous-tend une autre idée bien plus réaliste : la peur. «  Transparaît ainsi la peur d'une institution omniprésente qui contrôle même la plus insaisissable des formes d'expression, l'histoire drôle ».


 

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