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La Chute du Mur de Berlin et son rôle de nouvelle capitale de l'Allemagne
réunifiée ont obligé les décideurs publics à définir une politique de
rénovation et de recomposition architecturale de la ville. La politique urbaine
développée à Berlin a-t-elle voulu effacer le passé communiste ou plutôt
l'intégrer au nouveau paysage de la capitale allemande ?
Les questions posées par la
réunification et le nouveau statut de capitale de Berlin
Berlin
est située au nord-est de l'Allemagne, à moins de cent kilomètres de la
frontière polonaise. Symbole entre 1945 et 1989 de la division idéologique et
politique du système international pendant la Guerre froide, elle est devenue depuis
la fin du régime communiste le lieu d'expression des difficultés concrètes
posées par la réunification. Les décideurs publics se sont ainsi trouvés, au
moment de la Chute du Mur, devant un défi de taille : comment redonner une
apparence réunifiée à une ville divisée pendant plus de quarante ans, dont les
deux fractions ont connu un développement politique, culturel, social et
architectural radicalement différent ? L'apparente défaite du régime de la
RDA devait-elle nécessairement se traduire par une disparition de l'héritage
communiste dans le nouvel arrangement de la ville ? Fallait-il faire de
Berlin le lieu de rencontre de différentes époques associées à des souvenirs
particuliers ou gommer cette fragmentation architecturale, symbole de la
division et du déchirement ? Au-delà de ces aspects spécifiquement liés à
la nécessité, ou à l'impossibilité, de faire coexister deux mémoires
différentes au sein d'un même espace urbain, le nouveau statut de capitale de
Berlin impliquait d'autres transformations : la question de la
construction de nouveaux lieux de pouvoirs devait être étudiée et il fallait
répondre aux besoins concrets de la ville en logements, bureaux et services lui
permettant d'assurer son rôle de pôle économique et politique.
Effacer les traces de la division
Si on étudie
le nouveau visage de Berlin après vingt ans de rénovations et de travaux, on a
clairement l'impression que le pouvoir en place a préféré effacer les traces de
la division et du passé communiste plutôt que de l'intégrer à la nouvelle
architecture urbaine. Cette entreprise de rénovation a amené d'abord la
réhabilitation de la Potsdamer Platz, place centrale de la vie économique berlinoise
jusqu'à la Seconde Guerre mondiale puis transformée en immense friche traversée
par le Mur. Lieu alors symbolique du déchirement allemand, elle est aujourd'hui
l'équivalent du quartier de la Défense berlinois. Daimler Chrysler et Sony s'y
sont installés, ainsi que de nombreux magasins et trois complexes
cinématographiques, faisant de cette place l'expression triomphante de la
victoire de la société de consommation.
D'autres lieux symboliques de la
division ont subi le même sort : « Adlershof »,
ancien centre d'espionnage industriel d'Europe qui servait de centre
d'entraînement de la Stasi et de lieu de stockage des archives de la RDA, a été
converti en 2000 en véritable technopole du futur. 401 entreprises
et douze instituts de recherche se partagent aujourd'hui cet immense espace.
Enfin, sur l'Alexanderplatz, utilisée notamment pour les grandes manifestations
organisées par le régime communiste à partir des années 1960, des gratte-ciels
doivent aujourd'hui remplacer les anciens monuments de la RDA. On y trouve
aussi entre autres une succursale de C&A et le plus grand centre commercial
de Berlin, Alexa, ironiquement situé sur une des places symboliques de la propagande
anticapitaliste.
Le Palais de la République, symbole de la victoire des opposants à la
conservation des reliques du communisme à Berlin
 Palais de la République (Berlin) Changement du
nom des rues, destruction quasi totale des ruines du Mur, construction ex-nihilo d'un ensemble de bâtiments ultramodernes visant à cacher les traces
anciennes de la division, il semble que tout ait été mis en œuvre pour empêcher
la subsistance d'une certaine identité architecturale est-allemande. Inauguré
en 1976 par le régime communiste et situé non loin de l'Alexanderplatz et des
rives de la Spree, le Palais de la République est devenu le symbole du conflit
entre les tenants de la sauvegarde d'une partie du patrimoine est-allemand et
les défenseurs d'une « table rase » architecturale. Il avait été construit
sur les ruines du Château des Hohenzollern, détruit par les Soviétiques à la
fin de la Seconde Guerre mondiale et a accueilli près de 70 millions de
visiteurs entre 1976 et 1990 pour les concerts, fêtes et autres événements
organisés par le régime.
Représentation typique d'un « style »
architectural communiste chargé d'exprimer la grandeur et la puissance du
régime, le Palais a aussi été le siège des séances du Parlement de la RDA et un
lieu de référence politique et culturel pendant près de 25 ans pour les
Berlinois de l'Est. Le débat sur son avenir après la Chute du Mur et dans le
contexte de la rénovation urbaine de Berlin a été âpre et difficile. Après
avoir procédé à un coûteux désamiantage, le Bundestag a finalement décidé
d'ordonner la destruction du Palais, achevée fin 2008. Cette décision a suscité
de vives critiques de la part des anciens habitants de l'Est, déçus de voir
disparaître un vestige d'une époque révolue mais néanmoins toujours présente
dans les esprits. Le projet de reconstruction du Château des Hohenzollern à la
place du Palais de la République apparaît aux yeux de bon nombre d'entre eux
comme l'expression de la volonté du pouvoir d'effacer une partie de l'histoire
allemande et de nier une certaine identité est-allemande. Ironiquement, le
nouveau château sera reconstruit presque en totalité grâce à des fonds privés
et un hôtel de luxe s'élèvera également sur la place.
La persistance d'une mémoire
de la RDA malgré les tentatives d'effacement des traces de la division
Malgré
la volonté de donner à Berlin l'image d'une ville réunifiée et représentante
d'un certain triomphalisme occidental, les fractures internes de Berlin n'ont
pas vraiment disparu. Les défenseurs d'une restructuration complète de
l'identité berlinoise n'ont pas pu empêcher la subsistance d'une mémoire vivace
de la RDA. L'Est reste toujours associé à un quartier prolétaire, où le niveau
de revenu est comparativement plus faible à celui de l'Ouest, comme le niveau
d'éducation de la population. Le Parti communiste y a à nouveau du succès,
comme si 20 ans après la réunification, les Berlinois de l'Est, déçus de
l'économie de marché et d'un modèle occidental autrefois idéalisé, étaient pris
d'un soudain sentiment de nostalgie, ou plus exactement
« d'ostalgie ».
Pourtant, une
nouvelle identité de l'ancien Berlin-Est est en train d'émerger. Le centre
culturel et les quartiers les plus animés se trouvent aujourd'hui dans cette
partie de la ville, tandis que l'Ouest embourgeoisé a perdu tout son dynamisme.
Ainsi, les quartiers de Prenzlauer Berg et Friedrichshain, jouxtant le Mitte,
nouveau centre culturel et politique de Berlin sont devenus des lieux
incontournables de rencontre pour les artistes et du « Berlin by
night ». Par ailleurs, si le régime a voulu effacer la mémoire de la RDA
par la destruction de lieux symboliques comme le Palais de la République, il
n'a pas pu s'attaquer à toutes les réalisations architecturales de la période
communiste. Ainsi, la Tour de la Télévision près de l'Alexanderplatz, construite
entre 1965 et 1969, est toujours un point de repère dans le ciel berlinois et
la Karl-Marx Allee présente encore quelques vestiges de l'architecture réaliste
de la RDA. Plus subtilement, la transformation d'un certain nombre de bâtiments
est-allemands pour les adapter aux standards occidentaux n'a pas effacé, dans
l'esprit des gens, la mémoire qui s'y attachait. De nombreux bâtiments et
monuments de Berlin sont des palimpsestes, témoins d'époques différentes et des
tentatives successives d'effacement de la mémoire récente par les régimes en
place. Comme l'actuel Ministère des Affaires étrangères, autrefois siège du
comité central de RDA, beaucoup de lieux conservent, cachée, la mémoire du
passé de Berlin.
La
volonté de faire de Berlin la vitrine d'une Allemagne réunifiée a abouti à la
mise en place d'une politique d'effacement systématique, et pas forcément
opportun, des traces du passé communiste d'une partie de la ville. Le passé
lourd de Berlin, successivement capitale de la Prusse, de la République de
Weimar, du Troisième Reich, puis expression concrète et douloureuse de la
division idéologique de l'Europe, a posé la question de l'image que la ville
voulait aujourd'hui donner d'elle-même. Elle apparaît tiraillée entre la
volonté d'apparaître comme une ville moderne, résolument tournée vers l'avenir,
et la difficulté de se débarrasser d'un passé encombrant. La reconstruction
identitaire ne passe cependant pas nécessairement par la destruction, avant
tout cause de nouveaux conflits entre Berlinois de l'Est et de l'Ouest plutôt
que facteur de réconciliation.
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
Ailleurs sur Internet
À lire
- GRESILLON, B., "Berlin, frontières anciennes, frontières actuelles", in Bulletin de l'Association de géographes français, décembre 2004, N°4
Sortir
- Exposition temporaire au Musée d'Histoire contemporaine (Invalides), "Berlin, l'effacement des traces, 1989-2009"
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