Compte-rendu du Café "Femmes d'Europe"

Par Sara Pini | 5 avril 2007

Pour citer cet article : Sara Pini, “Compte-rendu du Café "Femmes d'Europe"”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 5 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/163, consulté le 13 août 2022

amba_lt_2_27.03.07Les femmes sont de plus en plus nombreuses en politique et à la tête des grandes entreprises et elles constituent désormais une majorité dans l’enseignement supérieur ; toutefois, elles gagnent toujours moins que les hommes, à poste égal, et elles sont plus frappées par le chômage. Elles sont souvent victimes de trafics sexuels d’est en ouest.

 

Pour discuter de la condition de la femme en Europe, à l’occasion du Café européen que Nouvelle Europe a organisé le 27 mars à l’Ambassade de Lituanie à Paris, nous avons invité Madame Noëlle Lenoir, ancienne Ministre des Affaires européennes et première femme membre du Conseil Constitutionnel, et Madame Ruta Repečkaite, troisième conseillère à l'ambassade de Lituanie en France.

Intervenant en première, Mme Repečkaite a d’abord dressé un tableau positif de l’évolution des droits des femmes dans les Pays baltes.

En Lituanie, en effet, la lutte pour l’égalité homme/femme a une longue histoire : déjà au XVIe siècle, et plus précisément en 1529, un texte de loi reconnaissait aux femmes certains droits, notamment en ce qui concernait l’héritage, la participation aux réunions publiques et la protection contre la violence.

Le début du XXe siècle a ensuite vu la naissance de la première association de femmes, qui a participé aux travaux du grand Parlement de Vilnius, en 1905 ; les femmes représentaient aussi 9% des députés du premier Parlement national (Seimas), élu en 1920, pendant l’éphémère période d’indépendance du pays.

La Lituanie a ainsi été un des premiers pays européens à reconnaître l’égalité juridique des femmes, sanctionnée par la Constitution, et à leur accorder le droit de vote et d’éligibilité, juste après les pays nordiques et avec les autres Pays baltes.

Cette tradition ne s’est pas interrompue après la conquête de l’indépendance par rapport à l’Union soviétique, proclamée le 11 mars 1990 : le premier Président du Conseil de la nouvelle République lituanienne était en effet une femme, et son arrivée au pouvoir a été l’occasion de lancer un vaste programme de lutte contre les discriminations envers les femmes et pour leur avancement dans la société.

En 1995, la Lituanie a ainsi ratifié la Convention de l’ONU sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et en 1999 le Parlement a créé un Bureau du Médiateur pour l’égalité des chances ; l’attention portée par la Lituanie à la question des droits des femmes est aussi illustrée par la présence de nombreuses ONG dédiées à cette cause et de quatre centres d’études du genre dans les universités lituaniennes.

Ces questions sont suivies de près par les médias et font l’objet d’un échange très intense avec les pays nordiques et baltes, aussi bien au niveau gouvernemental que non gouvernemental. Les résultats sont assez convaincants : le rapport du Forum économique mondial de 2006 sur la disparité souligne que la Lettonie et la Lituanie se placent parmi les 20 premiers pays en ce qui concerne l’égalité économique, politique, sociale et dans l’éducation ; 43% des cadres sont des femmes, ce qui constitue le meilleur score en Europe ; le taux d’activité des femmes est de 60%, ce qui est proche de l’objectif fixé par l'Agenda de Lisbonne pour 2010 ; le chômage des femmes, autour de 5,5%, est inférieur à celui des hommes et 65% des diplômés des universités sont des femmes.

Mme Repečkaite a ensuite parlé de l’agence de l’égalité hommes/femmes, dont le siège a été établi à Vilnius  en décembre 2006, à la suite de la demande du Conseil Européen de juin 2004 et du Parlement Européen. Cette agence répond à de multiples exigences : aider les institutions européennes et les Etats dans la mise en œuvre des politiques communautaires, lutter contre les discriminations fondées sur le genre, sensibiliser les citoyens européens à ces questions et favoriser l’échange d’expériences et le dialogue entre tous les acteurs concernés (institutions européennes, Etats membres, partenaires sociaux).

 

A cette fin, l’agence disposera d’un centre de documentation pour la collecte, l’analyse et la diffusion de l’information au niveau communautaire et le développement des outils méthodologiques appropriés pour intégrer le thème de l’égalité dans toutes les politiques communautaires. Les informations seront aussi mises à disposition des pays tiers et d’autres organisations internationales, notamment à travers le site Internet.

Selon Mme Repečkaite, la présence de cet organisme à Vilnius va aussi avoir un effet plus indirect sur le sentiment européen dans son pays : elle pense en effet que voir l’Union Européenne directement en action va aider les citoyens lituaniens à mieux la comprendre et donc à en avoir une meilleure opinion.

Mme Lenoir a ensuite pris la parole pour présenter sa trajectoire professionnelle et politique, comme aperçu de ce que peut être le parcours d’une femme en France.

 

Tout en étant consciente qu’il s’agit d’un choix personnel, Mme Lenoir n’a jamais imaginé de ne pas travailler. Elle vient en effet d’une famille où toutes les femmes ont eu une carrière professionnelle, en recouvrant des postes de responsabilité dans les professions juridiques, à partir de sa grand-mère, immigrée russe devenue la troisième femme avocate de France.

 

De fait, sa qualité de femme ne lui a jamais posé de problèmes avant de commencer sa carrière politique, qui a débuté à la Commission des lois du Sénat, où, en tant qu’administrateur, elle participait à la rédaction des rapports parlementaires.

 

Première femme au Conseil Constitutionnel, première femme maire de son village, Mme Lenoir appartient à la génération des premières femmes en politique, mais elle considère que l’étape à franchir pour les Françaises est désormais celle d’avoir une première femme parmi les PDG des grandes entreprises privées du CAC 40 ; la présidente d’Alcatel, seule représentante du sexe féminin dans ce classement, est en effet américaine.

 

L’ancienne Ministre a peint un tableau beaucoup plus nuancé que celui de notre invitée lituanienne, en décrivant la situation des femmes en France comme étant paradoxale et ayant connu une évolution discontinue.

 

La place des femmes était en effet assez importante sous l’Ancien Régime, quand, en tant que maîtresses des salons politiques et littéraires ou favorites des rois, elles arrivaient à avoir une certaine influence en dehors de la sphère privée.

 

Puis, avec la révolution industrielle et la montée de la bourgeoisie, la position des femmes s’est détériorée, spécialement parmi celles des milieux supérieurs : alors que les femmes des milieux populaires continuaient de travailler, celles-ci n’avaient en effet plus accès aux professions et avaient aussi été dépossédées de la tâche d’élever les enfants. De plus, le Code Napoléon réduisait le statut juridique de la femme, en établissant notamment qu’elle devait obéissance à son mari.

 

Ce n’est qu’avec la Résistance que les femmes reprennent un peu leur place, et leur combat pour le droit de vote aboutit enfin en 1944, en faisant de la France un des derniers pays en Europe à franchir ce pas (le premier avait été la Finlande en 1906), le paradoxe étant qu’en 1936 il y avait déjà trois Ministres femmes dans le gouvernement Blum, mais qui n’avaient pas de droit de vote.

 

La loi sur la parité de 1999, qui a exigé une réforme constitutionnelle, a certes représenté une avancée importante, mais elle n’est toujours pas respectée par les partis : elle oblige en effet les partis à présenter une moitié de candidats femmes dans les circonscriptions, mais ceux-ci peuvent se dégager de cette obligation moyennant une réduction de leurs financements ; le résultat est qu’il y a seulement 12% de femmes à l’Assemblée Nationale, alors qu’elles sont 21% en Lituanie et 35% au Parlement Européen.

 

Si l’égalité en politique n’est pas acquise, comme le démontrent notamment les réflexions machistes entendues pendant la campagne interne au PS sur Ségolène Royal, la situation dans le monde du travail n’est pas meilleure. Le taux d’activité des femmes françaises est certes très élevé, autour de 65-70% (surtout dans le milieu ouvrier), mais à compétences égales, elles gagnent 15% de moins que les hommes et elles sont aussi très peu représentées dans les conseils d'administration des entreprises.

 

Enfin, la France, tout comme les autres pays européens, doit encore trouver le moyen de permettre aux femmes de concilier vie privée et vie professionnelle. Il est vrai que, grâce notamment à une politique de la petite enfance très développée, la France arrive à avoir un des taux de natalité les plus élevés d’Europe, sans que cela se reflète sur le taux d’emploi des femmes. Toutefois, le fait d’avoir des enfants représente encore trop une rupture dans la vie professionnelle d’une femme, d’autant plus que des progrès restent encore à accomplir en ce qui concerne la répartition des tâches au sein du couple. Or, il n’est pas suffisant de voir des femmes arriver au sommet, si pour cela elles doivent renoncer à avoir des enfants, comme Mme Merkel, ou sacrifier leur vie de famille.

 

Si les lieux du pouvoir restent encore assez fermés et que des progrès restent encore à accomplir dans les rapports entre les sexes, la situation globale des femmes, en France et en Europe, a tout de même connu une évolution très positive et l’Union Européenne a beaucoup aidé à cette évolution. M Lombard, responsable du suivi de la société civile auprès de la représentation de la Commission en France, a d’ailleurs fait remarquer que la Commission Barroso a pris la main sur cette situation, en donnant l’exemple avec la nomination de femmes sur des dossiers importants ; pour une fois qu’on peut ne pas blâmer la Commission….

 

En particulier, on peut parler d’une réelle égalité des sexes dans le domaine de l’enseignement supérieur, où les femmes sont souvent plus nombreuses que les hommes. De plus, la libération sexuelle a produit des résultats importants du point de vue de la libéralisation des mœurs et de la possibilité pour les femmes de disposer librement de leur corps, grâce à la légalisation de l’IVG.

 

Mme Lenoir reste toutefois beaucoup plus pessimiste sur la condition des femmes dans des pays non démocratiques, où il y a eu une véritable régression de leurs droits,  avec les lapidations, les excisions et « les femmes obligées de vivre avec leur prison sur la tête » et le pire est qu’il n’y a pas de solidarité internationale, contrairement à ce qui s’était passé avec l’apartheid.

 

Cela vient peut-être du fait qu’il est plus compliqué de lutter contre l’intégrisme musulman que contre l’apartheid, parce qu’on peut être accusé d’attaquer des valeurs auxquelles même celles qui en subissent l’emprise y sont souvent attachées. On peut donc être accusé d’être intolérant, mais parfois il y a des choses qu’on ne peut pas tolérer.

 

Parlant ensuite de son expérience en tant que Ministre des Affaires européennes, Mme Lenoir a remarqué que, dans les PECO, la condition des femmes en politique est plus favorable, avec une plus forte présence dans les Parlements et les gouvernements par rapport à la France, mais aussi à l’Italie et, jusqu’à récemment, l’Espagne.

 

Toutefois, bien que ces pays aient beaucoup à nous apporter, parce que la condition de la femme y est presque un acquis et qu’il y a beaucoup de femmes impliquées en politique, très peu sont en réalité en position de diriger un gouvernement ; au Conseil Européen qui a célébré les 50 ans du Traité de Rome il n’y avait en effet qu’une femme, Mme Merkel.

 

Bien que l’héritage de l’égalitarisme communiste, en termes d’éducation et de travail, ait eu une influence positive sur la situation actuelle, l’égalité était plus affichée que réelle, car il n’y avait pas de femmes dans les grandes entreprises ou dans le Politburo en Russie.

Son mandat au Ministère lui a aussi permis de constater qu’avec les Ministres des autres Etats européens les rapports sont souvent plus simples qu’avec les collègues de son propre gouvernement, la solidarité gouvernementale n’étant qu’un principe constitutionnel, qui ne s’applique pas lorsqu’il y a des conflits entre les différentes ambitions ministérielles. De plus, chez les collègues étrangers, elle n’a pas vu les comportements machistes qu’on peut voir dans le milieu politique en France, sauf avec Berlusconi. Mme Lenoir refuse toutefois de porter des jugements de valeur sur les différences de rapport avec les collègues hommes ou femmes, car, bien qu’avec ces dernières les échanges soient souvent plus directs et garder les contacts plus facile, chaque personne est, selon elle, faite de plusieurs éléments, le sexe, mais aussi la famille d’origine, le pays, l’expérience du vécu et le milieu politique.

On a ensuite demandé à nos deux invitées si elles considéraient que le féminisme était désormais devenu ringard et quel était le rôle du mouvement de défense des femmes aujourd’hui. Mme Repečkaite considère que le féminisme n’est pas du tout daté, car il a encore un rôle à jouer.

Elle a en effet fait remarquer l’existence, en Allemagne, d’un mouvement antiféministe, qui demande aux femmes de renoncer à la vie professionnelle et de se consacrer à la famille, ainsi que les progrès qui restent à faire en matière d’égalité salariale, y compris en Lituanie, où les femmes gagnent 82% du salaire des hommes.

 

Quant à Mme Lenoir, elle s’est attaquée à l’image négative que le féminisme a toujours eu en France. Dans les années 1920, alors que, dans les autres pays européens, les femmes luttaient pour le droit de vote, le féminisme était ridiculisé, à travers par exemple les caricatures de Daumier (« les divorceuses », « les bas bleus »), parce que les Français aiment la femme coquette, séductrice, qui arrive à ses fins sans recourir à des moyens de lutte politique.

 

Le féminisme en France est ensuite devenu un mouvement d’extrême gauche, très politisé, qui considérait le machisme comme de l’esclavagisme moderne.

 

Depuis, il y a eu un recentrage, avec par exemple le mouvement « ni putes ni soumises », formé par des femmes de banlieue après que l’une d’entre elles, Sohanne, ait été brûlée vivante parce qu’elle se refusait à un homme, et aujourd’hui, si on n’est pas pour les droits des femmes (ou contre le réchauffement climatique) ce n’est pas la peine de faire de la politique.

 

En réalité, cette attitude hypocrite cache un immobilisme par rapport à des problèmes qui existent encore , comme celui des femmes battues, mis en avant notamment par Zapatero. La première loi du gouvernement socialiste espagnol a en effet été celle contre la violence de genre, promulguée après qu’une femme, qui s’était réfugiée dans un foyer pour échapper à son mari qui la battait, a été tué par cet homme, qui l’avait convaincue de rentrer à la maison.

 

Le féminisme en France doit donc prendre une forme concrète et la classe politique ne doit pas se cacher les yeux.

 

Enfin, les deux intervenantes se sont penchées sur la question de la nomination d’une femme à un poste clé comme un instrument de communication politique.

 

Selon Mme Repečkaite, c’est une stratégie qui peut marcher si l’on vise un public féminin et seulement à court terme, alors qu’à long terme il faut des personnalités compétentes, qualifiées, bien entraînées, ce qui compte étant la substance du message politique et non pas qui le porte.

 

Mme Lenoir, par contre, croit à l’exemplarité, bien que l’expérience française d’un Premier Ministre femme se soit mal passée.

 

Il est en effet plus simple pour les femmes de se dire que l’on n’a pas le choix et de rester dans une petite vie tranquille, parce qu’elles aussi sont influencées par des normes morales et sociétales. La question de la place et du rôle de la femme n’est donc pas une question de lutte entre les hommes et les femmes, mais cela concerne toute la société dans son ensemble.

 

Les femmes ont un travail à faire sur elles mêmes, il faut qu’elles aient confiance en elles et pour ça il faut qu’elles visualisent des femmes qui font aussi bien que les hommes dans la même situation.

 

L’exemplarité a toutefois des limites : en Inde, même avec Indira Ghandi au pouvoir, il y avait encore des infanticides de filles et des femmes qui s’immolaient sur le bûcher de leur mari. De plus, les femmes ne sont pas forcement plus féministes que les hommes. A ce propos, on a d’ailleurs fait remarquer que, au moment de choisir le thème pour le Café européen, l’idée de dédier le dossier de mars aux femmes est venue des hommes, les filles, surtout celles de l’est, n’étant pas dans un premier temps d’accord, car elles considéraient que la condition des femmes en Europe n’était pas un sujet réel.

 

Cependant, on se rend compte que les discours sur les femmes en politique évoluent : en Allemagne (tout comme en Autriche et aux Etats-Unis), une femme qui travaille alors qu’elle a des enfants est mal vue et lorsque Mme Merkel s’est présentée aux élections, la femme de Gerhard Schröder a dit qu’on ne pouvait pas voter pour une femme qui n’avait même pas été capable de faire des enfants. Pourtant, personne ne dit maintenant qu’elle n’est pas un bon Chancelier parce qu’elle est une femme.

Notre modératrice a enfin terminé ce fructueux débat par une citation de Margaret Thatcher qui s’adapte bien au thème de notre rencontre : « Toute femme qui arrive à comprendre les problèmes que posent l’organisation du foyer, peut aussi bien comprendre les problèmes qui peuvent apparaître quand on dirige un pays »

 

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