L’engagement politique sur le web : remplacement ou élargissement de la société civile ?

Par Patricia Gautier | 25 juillet 2017

Pour citer cet article : Patricia Gautier, “L’engagement politique sur le web : remplacement ou élargissement de la société civile ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 25 juillet 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1978, consulté le 26 septembre 2017

Les réseaux sociaux semblent révolutionner nos démocraties. Au-delà de la possibilité de garder le contact avec ses amis, ils offrent aux citoyens un espace de délibération très peu contrôlé par les pouvoirs existants. Le printemps arabe de 2010 a montré leur utilité dans l’organisation de mouvements politiques. Quel rôle peuvent-ils avoir dans les pays d’Europe centrale et orientale, jeunes démocraties dont certaines prennent un tournant illibéral ? La société civile peut-elle instrumentaliser cet outil pour influencer véritablement le processus politique ?

 

Médias et démocratie : la centralité des médias dans l’exercice du pouvoir politique

L’apparition des réseaux sociaux s’inscrit dans le développement des médias et de leur place toujours plus croissante dans la vie politique des démocraties occidentales, dont Internet est le maillon le plus récent. Plusieurs travaux scientifiques ont montré la centralité des médias dans ce qu’Habermas nomme la sphère publique, c’est-à-dire un espace où « tous les citoyens ont un accès égal à une communication qui est à la fois indépendante de contraintes gouvernementales, et qui à travers ses capacités délibératives et de création de consensus, contraint l’agenda et les décisions du gouvernement » (Bennett, Entman, 2001, 3).

Grâce aux médias, les citoyens ont accès à un espace de délibération et de contrôle de gouvernement, où ils peuvent être informés et peuvent participer à l’exercice démocratique. Ces espaces incluent progressivement l’ensemble de la société avec l’apparition des médias de masse au tournant du XXème siècle. Les tirages des journaux explosent avec l’alphabétisation massive, puis viennent la radio, le cinéma et la télévision. Les citoyens se tiennent au courant des dernières nouvelles politiques grâce aux médias. Le processus politique s’adapte également aux médias, qui deviennent une nouvelle arène politique. Il devient nécessaire de maîtriser de nouvelles compétences alors que savoir communiquer auprès du grand public est indispensable pour conquérir et conserver le pouvoir.

Dans « Rebuilding Leviathan », la chercheuse Anna Grzymala-Busse montre l’importance des médias dans les nouvelles démocraties d’Europe centrale (Grzymala-Busse, 2007 : 32). Etudiant la transformation de l’Etat dans la transition démocratique, elle montre que les nouvelles organisations politiques sont caractérisées par un surdéveloppement des élites et une faible présence sur le terrain. Il leur est impossible d’user de stratégies de persuasion comme le clientélisme. Au contraire, les médias leur assurent d’atteindre la plupart des foyers.

La centralité des médias dans l’exercice du pouvoir s’illustre notamment par les tentatives des gouvernements illibéraux de les contrôler. En Hongrie, le pouvoir de Viktor Orban a adopté une série de lois visant à affaiblir les médias par une censure sous couvert « d’objectivité politique » (Article du Figaro). Ce contrôle va jusqu’à la fermeture brutale et illégale d’un des grands quotidiens nationaux,  Nepszabadsag, en octobre 2016.Une logique similaire a conduit à de profondes réformes de la télévision d’Etat polonaise, Telewizja Polska, à la suite de l’arrivée au pouvoir des conservateurs de Droit et Justice en octobre 2015 (Article du Monde). Internet et les réseaux sociaux, moins facilement contrôlables du fait de l’organisation décentralisée du web, peuvent représenter une alternative dans l’expression d’oppositions politiques.

 

Encadré : Les pratiques politiques en Europe centrale et orientale

 

La participation au processus politique peut s’exercer sous plusieurs formes : le vote, l’adhésion à un parti politique, l’engagement dans une association, manifester, signer une pétition… Nous reproduisons ici les données de l’European Social Survey de 2014 à propos des pays post-communistes présents : la République Tchèque, l’Estonie, la Hongrie, la Lituanie et la Pologne. La France et l’Allemagne sont mobilisées pour donner des éléments de comparaison.

Source : European Social Survey, Round 7 – 2014. http://www.europeansocialsurvey.org/

 

 

 

Internet et les réseaux sociaux : une façon de (re)vitaliser les sociétés civiles post-communistes ?

Comme le note Anna Grzymala-Busse, les sociétés civiles des pays post-communistes sont assez faibles, malgré un attachement réel et profond à la démocratie. L’arrivée d’Internet ces dernières décennies, et notamment des réseaux sociaux, peut aider à la vitalité de ces sociétés civiles.

Le principal attrait des réseaux sociaux est de permettre à chacun de garder contact avec ses connaissances tout en rencontrant de nouvelles personnes. C’est aussi l’opportunité de contourner les pressions du pouvoir sur les médias traditionnels en accédant à de nouvelles sources d’information. Les réseaux sociaux créent de nouveaux espaces de délibération politiques, où les citoyens peuvent échanger sans trop d’efforts. Ces espaces peuvent permettre la revitalisation des sociétés civiles par la diffusion des normes démocratiques au-delà des espaces traditionnels de socialisation politique que pouvaient être les associations et les mouvements politiques. Les réseaux sociaux peuvent également offrir un apprentissage du politique aux générations les plus jeunes, qui constituent une fraction importante des personnes présentes en ligne.

Il existe plusieurs limites aux effets des réseaux sociaux sur la vitalisation de la société civile. Notons d’abord l’effet de bulle qui enferme l’utilisateur dans un espace d’interaction avec des personnes aux idées similaires. Les réseaux sociaux permettent de trouver des personnes avec les mêmes intérêts, et s’alimentent via des algorithmes chargés de trouver du contenu toujours plus similaire. Cela permet de catalyser les gens et de leur permettre de se soutenir dans leurs luttes. Cela mène toutefois à une fragmentation importante des espaces d’échange et à toujours plus d’imperméabilité, puisqu’il devient plus difficile d’obtenir des vues radicalement divergentes. On perd ainsi l’échange de vue et l’inclusion de leur diversité.

Une seconde limite est la transformation de l’activité civique et politique des réseaux sociaux en influence véritable sur le processus politique. Placek mentionne ce problème en le rapprochant de la notion de slacktivisme. Les citoyens peuvent être très actifs en ligne, mais ne pas réussir à capitaliser sur cet engagement pour obtenir de réelles avancées à cause des coûts de participation. L’engagement politique nécessite des ressources comme du temps ou des moyens financiers. Participer à une manifestation nécessite ainsi un engagement plus important en termes de coûts qu’une discussion sur twitter. Les données de l’European Social Survey tendent à montrer que les engagements politiques plus coûteux en ressources, comme une participation à une association, sont encore largement sous-investis par les citoyens des pays post-communistes.

Ainsi, si les réseaux sociaux peuvent permettre de revitaliser la société civile en offrant des espaces de socialisation politique et de délibération, il est important de ne pas en surestimer les effets sur le processus politique. A l’automne 2016, la Pologne est secouée par une opposition à la réforme de l’avortement proposée par le gouvernement conservateur. L’opposition se mobilise avec une grève générale des femmes à travers le pays les 3 et le 24 octobre et des marches où les participants sont habillés tout en noir (« Czarny Protest »). Cette mobilisation, inédite par son ampleur selon plusieurs observateurs (Mikulak), a poussé au rejet du texte par le Parlement polonais. Les réseaux sociaux ont constitué un point de rassemblement et d’organisation important, avec par exemple le développement d’un espace de discussion sur Facebook et un évènement listant toutes les manifestations dans le pays. Ils semblent donc être un outil parmi d’autres dans la palette de l’action politique et ne remplacent pas d’autres modes d’action, actions indispensables pour avoir un impact sur la décision politique. La mobilisation hors-ligne est encore nécessaire.

 

Références

Bennett, W. Lance & Entman, Robert M. (ed.) (2000). Mediated politics: Communication in the future of democracy. Cambridge University Press, doi: https://doi.org/10.1017/cbo9780511613852

Grzymala-Busse, Anna (2007). Rebuilding Leviathan: Party competition and state exploitation in post-communist democracies. Cambridge University Press, doi: https://doi.org/10.1017/cbo9780511618819

Placek, Matthew Alan(2017) : #Democracy : social media use and democratic legitimacy in Central and Eastern European, in Democratization, 24:4, 632 - 650, doi: https://doi.org/10.1080/13510347.2016.1202929

--

Florence La Bruyère ; Hongrie: victoire posthume du quotidien «Népszabadság», 11 janvier 2017, Libération http://www.liberation.fr/planete/2017/01/11/hongrie-victoire-posthume-du-quotidien-nepszabadsag_1540747 

Jerry Daykin: Could social media be tearing us apart? June 28th 2016, The Guardian https://www.theguardian.com/media-network/2016/jun/28/social-media-networks-filter-bubbles

Magdalena Mikulak: The victory of abortion rights protesters in Poland is likely to be short lived, October 18th 2016, LSE Europpblog http://blogs.lse.ac.uk/europpblog/2016/10/18/abortion-poland-short-lived-victory/

Maurin Picard : En Hongrie, Orban resserre le contrôle des médias 21 décembre 2010, Le Figaro http://www.lefigaro.fr/international/2010/12/21/01003-20101221ARTFIG00556-en-hongrie-orban-resserre-le-controle-des-medias.php

Le Monde : En Pologne, l’exécutif aura plus de contrôle sur les médias publics, le 31 décembre 2015 http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/12/31/la-pologne-adopte-une-loi-donnant-a-l-executif-plus-de-controle-sur-les-medias-publics_4839962_3214.html

--

Données de l’European Social Survey Round 7 – 2014  disponibles à cette adresse http://www.europeansocialsurvey.org/

Grève générale des femmes du 24 octobre 2016 et toutes les manifestations à travers la Pologne et le monde https://www.facebook.com/events/183872815352754/

 

 

Image: Grève Générale des Femmes à Opole dans le sud de la Pologne, 3/10/2016. Photo par Iga Lubczańska [igalubczanska / Flickr]. 

 

Commentaires

 

Il me semble que l'évolution actuelle va encore au delà de la liberté d'expression qui est évoquée à juste titre dans cet article

En effet, les réseaux sociaux ouvrent un nouvel espace, non seulement d'information, mais de débat. L'experience nous montre qu'ils sont aussi, parce que moins policés, un espace d'outrance et, surtout, d'irrationalité. Mais ce n'est pas mon sujet. Ils sont d'abord un lieu d'échanges et non plus de communication à sens unique.

En cela le phénomène de bulle de consensus, justement dénoncé, peut à l'inverse ètre percu comme une formidable oportunité. La grande nouveauté des réseaux sociaux est en effet moins de créer un espace d'information, ou même de débat, qu'un espace "d'association".

Nous somme peut ètre en train de voir émerger une nouvelle agora, d'une taille adaptée à celle de nos sociétés et des « partis politiques numériques » dans l'esprit de ce qui a vient d'ètre réalisé en France. La question de la conversion en force d'action concrète reste posée mais l'exemple polonais, comme l'exemple francais, montrent que cette conversion est possible, si l'enjeu le justifie. C'est le rève athénien qui se réincarnerait.

Dans cette logique, le débat interne au réseau social est légitimement circoncrit par le consensus des adhérants, fussent t'ils virtuels. Savoir s'il peut exister un espace dématerialisé pour le débat entre ces « partis numériques » relève d'une science fiction qui n'est souvent que l'exploration de l'avenir.

Si cette analyse est fondée, la récente interdiction par le pouvoir ukrainien de réseaux sociaux russes prend un tout nouveau sens. Il s'agissait d'interdire des rassemblements, comme on pourrait le faire sur une place. La légitimité d'une telle action, dans un contexte de guerre, n'est pas le sujet. Mais l'action elle même s'éclaire d'un jour nouveau.

A nouveau, la question de l'exercice démocratique se pose et il serait naif de croire que les dictatures (je préfère définitivement l'ancien mot à « illibéral » ou autre périphrase) tolèreront sans réagir cet espace d'association qui constitue pour elles une menace bien plus radicale que la seule information. L'exemple chinois est hélas, de ce point de vue, éclairant.

 

 

Titre: 
Espace d'information, de débat aussi, d'association surtout

 

Il me semble que l'évolution actuelle va encore au delà de la liberté d'expression qui est évoquée à juste titre dans cet article

En effet, les réseaux sociaux ouvrent un nouvel espace, non seulement d'information, mais de débat. L'experience nous montre qu'ils sont aussi, parce que moins policés, un espace d'outrance et, surtout, d'irrationalité. Mais ce n'est pas mon sujet. Ils sont  d'abord un lieu d'échanges et non plus de communication à sens unique.

En cela le phénomène de bulle de consensus, justement dénoncé, peut à l'inverse ètre percu comme une formidable opportunité. La grande nouveauté des réseaux sociaux est en effet moins de créer un espace d'information, ou même de débat, qu'un espace "d'association".

Nous somme peut ètre en train de voir émerger une nouvelle agora, d'une taille adaptée à celle de nos sociétés et des "partis politiques numériques" dans l'esprit de ce qui a vient d'ètre réalisé en France. La question de la conversion en force d'action concrète reste posée mais l'exemple polonais, comme l'exemple francais, montrent que cette conversion est possible, si l'enjeu le justifie. C'est le vieux rève athénien qui serait en train de se réincarner.

Dans cette logique, le débat interne au réseau social est légitimement circoncrit par le consensus des adhérants, fussent t'ils virtuels. Savoir s'il peut exister un espace dématerialisé pour le débat entre ces "partis numériques" relève d'une science fiction qui n'est souvent que l'exploration de l'avenir.

Si cette analyse est fondée, la récente interdiction par le pouvoir ukrainien de réseaux sociaux russes prend un tout nouveau sens. Il s'agissait d'interdire des rassemblements, comme on pourrait le faire sur une place. La légitimité d'une telle action, dans un contexte de guerre, n'est pas le sujet. Mais l'action elle même s'éclaire d'un jour nouveau.

A nouveau, la question de l'exercice démocratique se pose et il serait naif de croire que les dictatures (je préfère définitivement l'ancien mot à "illibéral" ou autre périphrase) tolèreront sans réagir cet espace d'association qui constitue pour elles une menace bien plus radicale que la seule information. L'exemple chinois est, hélas, de ce point de vue, éclairant.

Titre: 
Espace d'information, de débat aussi, d'association surtout.

L'auteure ouvre un débat qui me semble pertinant non simplement pour l'Est de l'Europe, mais pour chacun de ses espaces de délibération. La démocratie d'inspiration athéniène semblait butter sur l'étendue des territoires et des populations, d'ou le dévelopement (au mieux) de démocraties représentatives dont nous mesurons les limites. 

La presse papier est apparue voici trois siècles, la presse numérique voici vingt ans, les réseaux sociaux hier. L'auteure de l'article note à juste titre, après leur potentiel de diffusion de l'information, l'effet de "bulle de consensus" des réseaux sociaux.

Mais si nous inversons la perspective, imaginons que ces bulles ne fassent que reproduire, sur un mode virtuel, une nouvelle forme de partis politiques constitués, comme les anciens, de citoyens regroupés autour d'opinions communes.

Ne resterait qu'à inventer des espaces de débat entre ces "proto partis virtuels" pour réinventer l'Agora, à une échelle cohérente avec les états modernes. L'auteure note à juste titre qu'un tel espace de débat entre "partis virtuels" reste à inventer.

Ceci ne résoud ni les difficultés liées à la désinformation, ni celles qui découlent de tendence vers la sur-représentation des extrèmes mais ouvre quand même des portes vers une nouvelle démocratie, plus directe, ou, pour reprendre un mot à la mode en France, plus fluide.

Bien sur, ceci ne remplacera jamais la démonstration physique dans la rue ni la désignation de représentants, mais constitue, comme l'a montré l'action des « Czarny Protest » un nouvel  espace pour de tels mouvements, tant que cet espace n'est pas censuré, et rassurons nous, les gouvernements "illibéraux" s'y emploient. 

L''affrontement entre Athènes et le reste du monde n'est pas terminé

 

 

 

Titre: 
es réseaux sociaux, des proto partis politiques virtuels?

Ajouter un commentaire