Comment renflouer le drakkar islandais ?

Par Gatien Du Bois | 5 avril 2010

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “Comment renflouer le drakkar islandais ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 avril 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/837, consulté le 13 août 2022

Automne 2008. En quelques jours, l'Islande, l'une des plus ancienne démocratie parlementaire et l'un des pays les plus riches et prospère du monde bascule dans un chaos financier dont elle peine encore à se remettre. Par la faute des « Néo-Vikings », ces jeunes entrepreneurs ayant transformé ce pays de pêcheurs en place financière, l'Islande est un État humilié. Pour autant, elle dispose d'atouts pour sa relance.

Avec une population de 320.000 habitants (moins que Malte) et géographiquement située à la lisière du cercle arctique, l'Islande est à équidistance de l'Europe continentale et de l'Amérique du Nord. Ses ports peuvent être utilisés tout au long de l'année et son énergie géothermique, donc durable, lui assure une certaine indépendance énergétique. Bien qu'isolée géographiquement, l'Islande est en relation avec l'Europe depuis longtemps. En effet, en 1970 le pays a rejoint l'Association européenne de Libre-échange (AELE) et participe au marché intérieur via son inclusion dans l'Espace économique européen. En 1972, un accord bilatéral de libre-commerce est conclu entre l'Islande et ce qui était encore la Communauté économique européenne (CEE). Le pays est également membre du Conseil de l'Europe et de l'OSCE et fait partie de l'espace Schengen.

Bien qu'étroitement liée à l'Europe, l'Islande refusait jusque récemment l'intégration communautaire. Mais, suite à la crise financière de 2008-2009, le nouveau gouvernement (une coalition entre l'Alliance social-démocrate et le Mouvement écologiste de gauche) a postulé officiellement pour adhérer à l'UE, le 27 juillet 2009. Quelle est la portée de ce changement de cap ?

L'Islande dans la tempête

Que s'est-il passé depuis l'automne 2008 ? Pour financer leur croissance, les banques islandaises ont dû emprunter sur le marché interbancaire et, comme le marché domestique est restreint, attirer des dépôts hors d'Islande. Avec l'arrivée de la crise financière, ces banques ont eu de plus en plus de difficulté à se refinancer sur le marché interbancaire et à renouveler leurs emprunts. Comme la Banque centrale islandaise n'était pas en mesure de garantir le paiement des dettes contractées par les banques (dix fois le PIB du pays), cette situation mena à la nationalisation de trois de celles-ci (Glitnir, Landsbanki et Kaupthing). Les Islandais ayant eux-mêmes une forte dette privée, cela a engendré de l'inflation et une dépréciation de la króna (la couronne islandaise) face à l'euro. Pour corser la situation, les quatre agences de notation qui évaluent la dette souveraine de l'Islande ont toutes baissé leur évaluation. Or, le niveau du taux d'intérêt auquel un État peut emprunter de l'argent sur le marché des obligations étatiques est un révélateur de la confiance que celui-ci inspire au niveau international. La croissance économique du pays étant soutenue pour une large part par le secteur financier et 76% (en 2008) de ses exportations allant vers la zone UE, l'Islande s'est donc retrouvée proche de la faillite (même si techniquement c'est impossible pour un État).

Son salut (temporaire), elle le doit à l'obtention d'un prêt de 2,1 milliards de dollars du FMI, d'une aide de 2,5 milliards de dollars émanant des pays nordiques et de quelques autres pays européens ainsi que 3 à 4 milliards d'euros de la Russie. Reste que les clients européens des banques islandaises ont, eux aussi, été touchés par la crise. Ainsi, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont été contraint d'intervenir pour garantir les sommes investies en Islande (auprès d'Icesave, filiale de la Landsbanki) par des particuliers mais aussi des entreprises et des collectivités publiques. Ces deux pays se retournent maintenant contre l'Islande qui doit leur rembourser une dette équivalante à 40% de son PIB (soit environ 12.000 euros par habitant). L'UE est intervenue pour forcer le gouvernement islandais à trouver un accord avec ses homologues britanniques et néerlandais. À l'heure actuelle, la situation est périlleuse pour le pays car le référendum du 6 mars dernier s'est soldé par un rejet sans appel (93%) de la proposition d'accord.

L'UE, solution à la relance islandaise ?

Dans le contexte de crise économique sévère, l'adhésion à l'UE est vue comme un moteur de relance ; un moyen de restaurer la crédibilité du pays parmi ses créanciers et de stabiliser son économie et sa monnaie en adoptant l'euro. L'expérience des précédents candidats à l'adhésion a montré que la perspective d'intégrer l'UE et les réformes qui s'en suivent ont un effet stabilisateur sur les marchés. L' Islande pourrait également bénéficier de l'Instrument d'Aide de Préadhésion (IAP) qui implique un support financier. Cette adhésion lui permettrait en outre de mettre un terme à la déroute financière, éthique, morale et identitaire qu'elle vit actuellement. Selon Štefan Füle, le Commissaire à l'Élargissement et à la Politique européenne de Voisinage, l'Union tirerait également des bénéfices de l'intégration du pays nordique. Celle-ci contribuerait au renforcement du rôle de l'UE dans la promotion des Droits de l'Homme et des valeurs démocratiques au niveau mondial, ainsi que la position stratégique de l'Union dans l'Atlantique-nord. De même, l'Islande pourrait faire profiter à l'UE de son expérience en matière de technologies renouvelables. À ce propos, elle est déjà associée au 7e Programme-Cadre de Recherche et de Développement technologique. Autre atout : ses capacités géothermiques pourraient fournir de l'électricité à l'Europe en diminuant ainsi sa dépendance énergétique. L'Islande collabore d'ailleurs au programme "Énergie intelligente-Europe" (EIE), un sous-programme spécifique du programme-cadre pour l'innovation et la compétitivité (CIP). Ces ressources énergétiques pourraient également contribuer à une résolution originale du différend entre Reykjavik, Londres et La Haye. En effet, Gijs Graafland de la Fondation Planck propose de rembourser la dette islandaise par un approvisionnement énergétique géothermique, c'est l'initiative « Energy for Debt ».

Toutefois, le « non » au référendum du 6 mars affaibli la candidature de l'Islande à l'entrée dans l'UE. Tant pour Johanna Sigurdardottir (Premier ministre islandais) que pour Štefan Füle, le processus d'adhésion et l'affaire Icesave ne doivent pas être liés. Le 24 février dernier, la Commission a d'ailleurs recommandé l'ouverture des négociations avec l'Islande. Après cet avis, c'est maintenant au Conseil européen (donc aux États membres) d'approuver à l'unanimité l'ouverture des négociations avec Reykjavik. C'est là que Londres et La Haye pourraient venir jouer les trouble-fêtes et bloquer l'adhésion de l'Islande. Le rapport Albertini sur la stratégie d'élargissement de l'UE de novembre 2009 affirme clairement que les différents bilatéraux ne constituent pas des obstacles aux progrès d'adhésion mais le cas de la Macédoine (bloquée par la Grèce) et de la Croatie (un temps en conflit territorial avec la Slovénie) montrent qu'en pratique, cette éventualité existe. Le Ministre néerlandais des Affaires étrangères Maxime Verhagen s'est voulu rassurant à ce sujet même s'il fait - comme son collègue le Ministre des Finances britannique Alistair Darling - du remboursement l'une des conditions de l'adhésion. Du côté des soutiens à sa candidature, l'Islande peut compter sur la Suède, la Finlande, l'Estonie et la Lettonie ainsi que sur l'appui de l'Italie, de Malte, de la Hongrie, de Chypre, de la Grèce, de la Roumanie, de la République tchèque, de la Slovénie et du Portugal. Ces États espèrent, par là, créer une dynamique pour l'intégration des pays des Balkans occidentaux.

Pas de précipitation ...

Si le drakkar islandais prend l'eau, l'UE n'a, pour autant, pas l'intention d'accélérer ni de raccourcir la procédure d'adhésion du pays nordique. Dans son avis rendu le 24 février 2010, la Commission pointe divers problèmes que les autorités islandaises doivent encore résoudre. Les efforts les plus sérieux sont à fournir en matière de pêche, d'agriculture, de développement rural, de libre circulation des capitaux et des services financiers. La question de la pêche est particulièrement difficile. L'ancien Commissaire européen aux Affaires maritime et à la pêche, Joe Borg avait d'ailleurs affirmé en 2009 que l'Islande violait certaines de ses obligations internationales en matière de pêche. Mais le Ministre islandais des Affaires étrangères, Össur Skarphéðinsson a réaffirmé qu'il n'était pas question que son pays accepte un « accord pourri » avec l'UE sur sa puissante industrie de la pêche (représentant 10% du PIB). Autre point litigieux : le pourcentage de législation européenne déjà transposée dans la loi islandaise. Selon Olli Rehn, l'ancien Commissaire à l'Élargissement, deux tiers de l'acquis communautaire serait déjà transposé. D'autres sources avancent le chiffre de 6,5% seulement.

L'entrée de l'Islande dans l'UE lui permettrait de redresser son économie dévastée par la crise financière. C'est d'ailleurs cette seule raison qui explique le tournant en faveur d'une pleine adhésion : c'est parce que les choses vont moins bien que les Islandais sont plus favorable à l'intégration européenne. Cette candidature est soutenue par les sociaux-démocrates, portés pouvoir à la faveur de la chute du gouvernement précédent. Ceux-ci avaient fait campagne en faveur d'une demande immédiate d'adhésion et sur la nécessité d'adopter l'euro dans les quatre ans à venir. Cette position n'est cependant pas partagée par son allié Gauche-Verts et divise profondément les Islandais (seulement 33% y seraient favorables). Le processus de relance par l'Europe n'est donc pas un long fleuve que remonterait tranquillement le drakkar islandais.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • Daniel Chartier (2010), La spectaculaire déroute de l'Islande. L'image de l'Islande à l'étranger durant la crise économique de 2008, Presses de l'Université du Québec

Source photo : Viking drakkar waiting for leaving Reykjavik, par Alfons ATW, sur flickr