Comment causer dans le Caucase, ou l'inextricable imbroglio linguistique

Par Marine Michault | 27 avril 2007

Pour citer cet article : Marine Michault, “Comment causer dans le Caucase, ou l'inextricable imbroglio linguistique”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 27 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/182, consulté le 25 août 2019

langues_caucaseanalyseLe Caucase est une des régions les plus composites du monde sur le plan ethnique. Des dizaines de peuples y cohabitent, les uns présents depuis des milliers d'années, d'autres depuis quelques siècles comme les Russes. Mosaïque de paysages, d'ethnies, de langues, de religions et d'états, cette montagne, qui dépasse 5000m et ne dispose que d'un col pour la traverser, est une zone de conflits passés, actuels ou potentiels qui peuvent, entre autres, s'expliquer par le morcellement de la région en un puzzle ethnico-linguistique difficilement reconstituable.

 

 

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(carte réalisée par la CIA)

 

Le Caucase est une région extrêmement composite ethniquement. Les peuples qui y vivent parlent encore une bonne centaine de langues et dialectes différents appartenant surtout à la très ancienne famille linguistique des langues caucasiennes (60 à 70 langues), mais aussi aux familles indo-européenne, turco-mongole et sémitique. Actuellement, une quarantaine de langues sont parlées par des ethnies du Caucase.

Les langues caucasiennes sont pour la plupart agglutinantes (on fabrique des mots longs en collant des mots courts) et dont la grammaire est complexe. Elles comptent un grand nombre de consonnes (entre 30 et 80, comme l'oubykh). On en comptait plus de 80, mais certaines comme l'oubykh ont déjà disparu et d'autres sont menacées à échéance de 2 ou 3 générations.

Ces langues, souvent imperméables l'une à l'autre, sont divisées en 3 grandes familles :

  • Celle du Caucase proprement dit, présents dans la région depuis quasiment la préhistoire :

-          Caucase du Sud (géorgien)

-          Caucase du Nord-Est (peuples du Daghestan, tchétchène)

-          Caucase du Nord-Ouest (abkhaze, ingouche)

On trouve aussi au Caucase des langues soit très anciennement implantées dans la région, soit introduites plus tardivement, au gré des invasions et conquêtes :

  • Des langues indo-européennes, comme l'arménien, le grec, des dialectes iraniens (kurde, ossète) et le russe ;
  • Des langues turques, comme l'azéri, le kalmouk, le balkar.

 

Les langues caucasiques n'ont aucune ressemblance avec les autres alphabets dans le monde, mais présenteraient des similarités troublantes avec... le basque. Elles sont souvent mêlées : au Daghestan, 33 langues sont parlées. Cela tient à deux choses : la géographie et l'histoire. Le Caucase est une zone de montagne élevée (le point culminant, l'Elbrouz, dépasse les 5000m), divisée en vallées profondes et encaissées qui a isolé les différentes communautés de populations de taille parfois très réduite, et, de là, singularisé leurs langues respectives. D'autre part, la région est un véritable carrefour, une zone de transit où se sont affrontés au fil du temps des Empires plus ou moins colossaux (Empires perse, russe, mongol, ottoman...), ce qui fait que de multiples vagues de populations d'origines, de cultures, de religions et de langues extrêmement variées sont venus s'installer à toutes les époques, tant pour trouver refuge dans ces vallées profondes que pour essayer de les dompter.

Ainsi, au Daghestan, presque chaque vallée a sa langue, et les Daghestanais doivent recourir au russe pour parler entre eux.

Constitué de dizaines de groupes ethniques, le Caucase, notamment sa partie Nord, est donc un véritable "conservatoire de langues". C'est entre autres ce qui a fait son malheur au cours des deux derniers siècles et contribuent à expliquer l'importance des conflits latents ou déclarés qui émaillent cette petite portion de montagne coincée entre la Caspienne et la Mer Noire.

Géopolitique des langues au Caucase : Le stratagème de Staline...

Les zones du Nord Caucase n'ont jamais eu d'unité politique. Les différentes ethnies avaient tendance à se vendre à leur voisin le plus offrant, et se retrouvaient aux marges d'empires plutôt lâches.

Or, cela a évolué au XIXème siècle, lorsque les Russes ont mené une politique d'expansion vers les mers chaudes du Sud de l'Europe, au détriment de l'empire ottoman faiblissant. Or, sur la route de la Mer Noire ou de la Méditerranée, le Caucase avait une place particulièrement stratégique, et l'empire tsariste a développé une véritable stratégie de conquête de cet espace, qui a été appliquée avec beaucoup de difficulté sur le terrain, du fait du cloisonnement géographique extrême de la montagne caucasienne. Afin d'asseoir sa domination, le pouvoir russe a envoyé un certain nombre de ses citoyens peupler cet espace, afin de le mettre en valeur et de le contrôler. C'est à partir de ce moment là que le russe a fait irruption comme langue véhiculaire dans toute la région, succédant à l'arabe, puis, au 19ème, au turc.

Cette politique s'est institutionnalisée par Staline, au début des années 1920. Alors en charge de la politique des nationalités au sein de l'URSS, il décide en effet procéder à des découpages administratifs qui ne respectaient aucune logique ethnique ou linguistique, en regroupant ces multiples ethnies en des Etats complètement artificiels et hétérogènes ethniquement. Ainsi, certains groupes de populations unies par la langue se sont retrouvés habitants de deux « républiques » différentes. C'est le cas, par exemple, des Lesghiens, qui sont de part et d'autre de la frontière entre le Daghestan et l'Azerbaïdjan...

Cette politique du "diviser pour mieux régner" a abouti au fait que de nombreux groupes ethniques traditionnellement rivaux, aux langues totalement différentes, se sont ainsi retrouvés coincés au sein d'un même «pays», véritable milk-shake de minorités. Ainsi, en 1931, l'Abkhazie fut rattachée à la Géorgie dont elle devint une république autonome, mais la langue de ses habitants fut progressivement interdite, ainsi que leur accès à des postes de valeur au sein de la république géorgienne. De même, le pouvoir soviétique créa des républiques ou des régions autonomes au sein de chacune des trois RSS de Transcaucasie, comme d'ailleurs dans le reste de l'URSS, à la fois pour donner certains droits aux groupes minoritaires et pour limiter le pouvoir des élites géorgienne, arménienne et azéri au sein de l'appareil d'État communiste dans chacune des trois républiques. 

Par ailleurs, du fait de transferts massifs de populations pendant la Seconde Guerre mondiale, pour tuer dans l'œuf toute tentative de révolte à grande échelle des peuples du Caucase à la faveur du conflit, la carte ethnolinguistique de la région s'est encore complexifiée dans les années 1950.

Pendant la période soviétique, l'ethnicité, dont le principal indicateur était la langue natale, a ainsi servi de base à la définition du principe de nationalité et à la division administrative du territoire de l'URSS. Tout groupe, utilisant une langue particulière, avait droit à son autonomie. Les gens se sentaient unis, non par des sentiments nationaux, mais par des liens de clan, réels ou supposés. Entre ces clans, il y avait des "vendettas", très célèbres au Caucase. Ce principe, institutionnalisé par le système soviétique, a renforcé les identités culturelles et les liens linguistiques au sein des différents groupes ethniques. Les Soviets vont utiliser le critère de langue, avec une hiérarchisation arbitraire : il y aura une "nation" azeri mais pas une nation "arars", par exemple. En bref, il y a des "niveaux hiérarchisés" : une langue avec un journal mais sans territoire, un "district autonome", un "territoire autonome", une "République autonome", une "République socialiste soviétique autonome", etc..., sans oublier des emboitements de districts ou de territoires dans des républiques... Cela explique les structures actuelles de pays comme l'Arménie ou la Géorgie, fondées sur une série de symétries avec des statuts politico-administratifs différents. C'est une porte ouvertes à ces peuples étrangers l'un à l'autre de lutter pour le pouvoir.

... explique la situation conflictuelle actuelle.

La situation actuelle du Caucase est largement empreinte de ce double héritage, nationaliste et soviétique, menaçant l'équilibre des nouveaux Etats indépendants.

En effet, ce remodelage complet du peuplement de la région, qui était tenable tant que ces régions étaient sous le contrôle d'un troisième groupe ethnique, est devenu beaucoup plus problématique lors de l'indépendance des 3 pays du Caucase du Sud, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, 3 pays aux prises avec des guerres civiles dans la décennie passée.

Chacun de ces Etats sont confrontés à des revendications de leurs minorités, qui ne se sentent pas intégrés dans le nouvel Etat, dominé par une majorité de langue différente, ce qui s'est traduit par le transfert des postes de dirigeants, autrefois donnés à des communistes locaux du temps des soviets, aux membres des clans majoritaires, qui ont mis en oeuvre des politiques fortement nationalistes, avec comme corollaire une volonté d'entraver l'intégration culturelle et politique des populations ethniques minoritaires. 

En Géorgie, par exemple, des tests obligatoires en langue et en littérature géorgiennes furent introduits pour les candidats à l'entrée dans la plupart des établissements d'enseignement supérieur, et le géorgien devint alors la seule langue officielle pour l'ensemble du territoire. Cependant dans leur grande majorité, les minorités nationales qui peuplent densément les régions situées aux extrémités de la Géorgie, aux frontières de leur zone ethnolinguistique parente, ne connaissent pas le géorgien. En dehors de leur langue natale, elles utilisent le russe qui obtint le statut de langue des relations interethniques en 1978. Les non-Géorgiens se sentirent donc menacés par cette nouvelle législation qui ne reconnaissait pas leurs droits culturels. Ce dernier épisode du conflit linguistique délétère entre Tbilissi et les minorités nationales de Géorgie eut une incidence irrémédiable sur leurs relations déjà très tendues.

Dans la région, les arguments linguistiques sont souvent utilisés pour justifier ou soutenir des conflits territoriaux ou frontaliers, ainsi que des séparatismes. Etant donné la quasi absence de preuves à l'appui de ces revendications, elles sont souvent diluées et renforcent ces contestations de nature politique. La région est secouée par une véritable fièvre irrédentiste, qui se manifeste par des prétentions territoriales infinies sur des territoires jugés «historiquement» appartenant à tel ou tel clan. 

On observe ainsi une double tendance :

-          la recherche d'une certaine homogénéité ethnique au sein des différentes unités politiques ; celle-ci s'est renforcée de par le départ massif des Russes dans les années 1990 et les revendications par de nombreux groupes ethniques d'avoir un Etat « rien qu'à eux » - ce qui ferait ressembler le Caucase à des débris de verre jonchés sur le sol et le rendrait totalement instable ;

-          mais également, du fait des nombreux transferts de populations et réfugiés des conflits, une tendance à la diversification ethnique et linguistique de certaines zones du Caucase, notamment les républiques du Nord.

Les conflits internes dans la région du Caucase sont donc entre autres issus d'une cohabitation entre communautés de langues, de cultures et de religions différentes et antagonistes au sein d'un même territoire national. Il y a aujourd'hui, en Transcaucasie, trois Etats autonomes, qui ont tous les attributs d'Etats, mais qui, par le jeu des frontières, sont en conflit avec les deux autres et à l'intérieur d'eux-mêmes. Au nord du Caucase, il existe une multitude de groupes, dont aucun n'a la stature d'un Etat, sauf la Tchétchénie, qui discutent avec la Russie, qui apprécient à sa juste valeur son rôle d'arbitre, quand c'est inévitable. Ces groupes, dans certains cas, se combattent au sein d'un même Etat.

D'autres enjeux religieux et stratégiques s'étant superposés à cette situation complexe et instable, la stabilité de la région est encore loin d'être assurée.

picto_1jpeg Sur Internet
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Carte des conflits du Caucase sur le Monde Diplomatique

picto_1jpeg Carte des tensions au Caucase sur Atlas-historique.net 
picto_1jpeg Courrier du Caucase 
picto_1jpeg Caucaz.com , le grand site d'actualité sur le Caucase
picto_1jpeg La rubrique Caucase sur Regards sur l'Est
picto_1jpeg BabelCaucase ! Un voyage à découvrir !

 

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