Le 22 juillet 2011, les attentats commis par le Norvégien d'extrême-droite Anders Behring Breivik, causant la mort de dizaines d'adolescents, soulevaient une forte émotion en Norvège et partout en Europe. Pareils évènements poussent à interroger les liens entre extrême-droite et terrorisme.
« Les tireurs d'extrême droite sont rares dans l'Europe d'après-guerre » déclare l'académique Ian Buruma. En effet, si la violence d'extrême droite existe bel et bien, notamment celle des gangs liés aux néo-nazis (ainsi que nous l'ont récemment rappelé les évènements tragiques de Zwickau), elle demeure moins importante que celle des mouvements séparatistes. Il ne s'agit bien sûr pas d'oublier les meurtres racistes qui se sont produits dans les années 70 et 80 à Paris (Pierre Van Dorte, un militant Front national, avait tué un jeune garçon de seize ans appelé Kamel Ali le 29 avril 1981. Plus récemment, c'était pendant le défilé du Front national de 1995 que certains supporters avaient noyé un homme d'origine arabe, Brahim Bouraam, dans la Seine). Rappelons-nous aussi les incendies criminels à l'encontre des réfugiés. Il ne faut pas non plus oublier les liens parfois très étroits qu'entretiennent les partis d'extrêmes droites russes ou anglais avec les hooligans de ces pays.
Cependant, une attaque de l'ampleur de celle perpétrée par Anders Behring Breivik amène à réfléchir sur les liens qui peuvent être établis entre les idées des partis d'extrême-droite et le terrorisme. C'est à la fois dans les premières réactions de la presse et dans les justifications qu'a utilisé le meurtrier que l'on peut toucher du doigt certains changements politiques récents, tel que la ré-émergence des partis d'extrême-droite (bien mis à mal après la guerre), le glissement vers le centre des politiques de gouvernement, ou la montée en puissance des questions culturelles dans le débat politique.
Échapper à la marginalisation : le but des partis d'extrême-droite suite à la Seconde guerre mondiale
Lorsque l'on a appris le nom de la personne responsable du massacre d'Utoya, et que l'on a révélé son passé politique, beaucoup d'entre nous ont pensé que les partis d'extrême-droite étaient en difficulté. Anders Behring Breivik, citoyen norvégien se définissant comme un chrétien conservateur, avait été membre du parti d'extrême-droite norvégien FrP de 1999 à 2006. Dans un manifeste qu'il avait rédigé, Anders Behring Breivil expliquait les raisons qui l'avaient poussé à ouvrir le feu sur les jeunes démocrates rassemblés sur l'île d'Utoya. Il sentait planer sur lui et sur son pays deux menaces : le « multiculturalisme » et « l'islamisation ». Bien que les actes diffèrent radicalement, les idées se ressemblent : les inquiétudes qui ont nourrit Ander Breivik sont la peur de l'Islam et celle de l'inclusion des immigrants dans la société, deux thèmes clés pour les partis d'extrême-droite. Pourtant, ces mêmes partis ont rapidement essayé d'étouffer tout lien qui pourrait être fait entre les valeurs et les idées dont ils se défendent et la radicalisation de Breivik.
Ils ont procédé à cette distanciation en le traitant de malade. Or, si la première expertise psychologique du prévenu a conclu à une schizophrénie paranoïde (verdict que l'intéressé a jugé insultant), les médecins débattent encore largement de la validité de ce diagnostic, et la défense des victimes a réclamé une seconde analyse. Afin de se distancier de Breivik, Geerts Wilders (président du parti néerlandais d'extrême-droite « Parti de la liberté ») a déclaré : « Qu'un psychopathe ait abusé de la bataille contre l'islamisation est dégoûtant, c'est une véritable gifle au visage du mouvement mondial anti-Islam ». Cela suggère que le problème de Breivik est entièrement psychologique et que les meurtres qu'il a perpétré n'étaient en rien des actes partisans.
Pourtant, Breivik admirait Wilders, et considérait dans son manifeste que le Parti de la liberté était « le seul véritable parti conservateur existant ». Les hommes qui ont précipité des avions dans les Twin Towers, ceux qui ont assassiné Theo Van Gogh, ou encore ceux qui sont à l'origine des explosions dans les métros madrilènes et londoniens, ont largement été considérés comme des personnes malades. Pourtant, on avait alors gardé en tête le lien entre leurs actions et l'islamisme. Dans le cas d'Anders Behring Breivik, comme les meurtres n'ont pas été revendiqués (bien qu'un ancien candidat du FN ait vu en lui le « défenseur de l'Occident » ou encore « Charles Martel 2 »[1]) les mots des partis d'extrême-droite semblent ne devoir avoir aucun lien avec ses actes.
Wilders n'est pas le seul a avoir cherché à limiter les dégâts : de nombreux partis d'extrême-droite ont profité de l'occasion pour affirmer que ces terribles évènements devraient inciter à « renforcer la démocratie » (dans ce cas, la présidente du Parti du Progrès, en Norvège). D'autres ont cherché à se positionner comme des victimes : Marine le Pen s'est insurgée contre les « amalgames » que faisaient les partis français de gauche en liant ses idées et celles de Breivik. Enfin, les partis d'extrême-droite ont réaffirmé leur rôle de contestataires des partis établis : c'est notamment le sens du discours de Jean-Marie Le Pen au Parlement européen, lorsqu'il moquait la naïveté du gouvernement norvégien et la lenteur de son action afin de secourir les victimes. Les partis d'extrême-droite ont aussi renvoyé ou suspendu ceux de leurs membres qui avaient eu des réactions trop enthousiastes aux attaques d'Oslo : Jacques Coutela, membre du Front national et ancien candidat aux élections cantonales, a été suspendu. Le FN a souligné que ce n'était qu'un « simple membre du parti », cherchant par là-même à faire oublier son passé de candidat.
Toutes ces stratégies sont les outils que Jens Rydgren, professeur à l'Université de Stockholm, a décrit pour discuter les changements de positionnement politique des partis d'extrême-droite. Ces partis, qui avaient souffert du discrédit et de la marginalisation suite à la Seconde guerre mondiale, ont repris la confiance des électeurs (comme l'observe Thomas Wieder dans un article du Monde). À la fin de la guerre, peu de gens auraient ouvertement accepté des idées liées au racisme biologique, à l'anti-sémitisme ou au refus de la démocratie. Rydgren affirme que les partis d'extrême-droite ont obtenu leurs premiers succès dans des temps de difficultés économiques, ce qui est particulièrement éclairant en ces temps de crise (on voit notamment que les partis extrêmes gagnent de l'importance en Grèce). Les difficultés à trouver un emploi, les discours selon lesquels les états-providence seraient étouffés sont autant de sources d'inquiétudes qui offrent une place de choix aux partis d'extrême-droite. Ainsi, lorsqu'en 1990 les Italiens se détournèrent des chrétiens-démocrates, ils n'élirent pas la gauche mais Berlusconi, qui bénéficiait du soutien de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi et de l'Alliance Nationale de Gianfranco Fini.
Une opportunité politique favorable aux partis d'extrême-droite : l'effacement du clivage gauche/droite
Si les partis d'extrême-droite sont devenus populaires, ce n'est pas seulement parce qu'ils ont joué sur les troubles économiques. Les forces d'extrême-droite ont surfé sur de sujets qui n'étaient pas traités par les partis au gouvernement, ou d'une manière considérée comme insuffisante par les électeurs.
Le sociologue britannique Anthony Giddens considère que le clivage gauche/droite empêche les partis de discuter de manière constructive sur l'avenir de nos sociétés. Il considère que de nombreux problèmes (mais aussi des possibilités) ne s'inscrivent plus dans le cadre d'une opposition entre la gauche et la droite. Il en appelle donc à l'élaboration d'une troisième voie, (third way) celle d'un consensus bâti sur des valeurs comme « pas de droits sans responsabilité » ou « pas d'autorité sans démocratie ». Cette approche consensuelle est considérée comme la meilleure façon de régler les problèmes qui surviennent dans notre monde moderne. Le simple mot d'idéologie est dès lors obsolète, puisqu'il se réfère à « une sorte de grande théorie liée à l'histoire de la seconde moitié du 20ème siècle dans laquelle les fascistes affrontaient les communistes dans la course pour la domination mondiale » (selon les mots de Michael Freeden, politologue d'Oxford). Le clivage gauche/droite devrait donc être oublié au profit d'action concrètes menées sur des thèmes spécifiques.
Cette troisième voie est très décriée, notamment par Chantal Mouffe, philosophe belge : si celle-ci reconnaît que l'échec du socialisme en tant que système politique a entraîné un glissement vers le centre des partis de gauche, elle refuse la « sacralisation du consensus ». Elle s'alarme de la convergence des idées de droite et de gauche, qui entraîne une multiplication des niches favorables à l'extrême-droite. C'est ainsi qu'il semblerait plus salutaire que les partis politiques proposent des projets très différents, plutôt que de bricoler avec quelques idées et quelques membres de chaque camp. Cela permettrait aux électeurs de choisir entre des alternatives crédibles, sans quoi ils se tourneraient vers les partis extrêmes, seules sources d'opinions contradictoires. Les partis d'extrêmes-droite pourraient alors reprendre leur utilité première : celle de canaliser le mécontentement et d'y donner une expression politique pour prévenir la violence d'extrême-droite aujourd'hui nourrie par le « muselage » des partis. C'est ainsi qu'on a vu un parti de centre-gauche russe réclamer la constitution d'un parti d'extrême-droite pour canaliser la xénophobie, seule solution considéré comme valable pour gérer le nationalisme.







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