Bruno Drweski : "Le dépassement des frustrations du passé tarde parfois à s'instituer"

Par Véronique Antoinette | 4 avril 2011

Pour citer cet article : Véronique Antoinette, “Bruno Drweski : "Le dépassement des frustrations du passé tarde parfois à s'instituer"”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 4 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1077, consulté le 17 janvier 2022

drweskix130.jpgTous les empires européens, exceptés l'empire ottoman et les empires coloniaux, ont marché sur la Pologne et l'ont dominée. L'histoire polonaise du XIXe et du XXe siècle donnerait-elle raison à Adam Mickiewicz - la Pologne, « Christ des nations » ? Entretien avec Bruno Drwęski, maître de conférence à l'INALCO.

Comment vivaient les Polonais dans l'Empire russe ?

Cela a beaucoup changé entre 1795 et 1915, année où les troupes russes durent évacuer définitivement la Pologne. Après 1795, la langue polonaise en même temps que la position de la grande aristocratie foncière polonaise étaient protégées par les tsars dans le cadre d'un empire résolument conservateur. Vers le milieu du XIXe siècle en revanche, avec la montée des courants démocratiques, la Russie se ferma au progrès et se mit à imposer une politique nationaliste et « russificatrice » pour tenter de donner à son empire une impossible cohésion. Et après la Révolution de 1905, la conquête de quelques libertés donnèrent à beaucoup de Polonais l'espoir qu'un rapprochement était possible avec une Russie en voie de démocratisation et en conflit avec l'impérialisme d'une Allemagne nouvelle, puissante, riche et industrialisée.

Pourtant on croit souvent qu'il valait mieux être Polonais dans l'empire austro-hongrois, réputé libéral envers ses minorités ?

Dans la première moitié du XIXe siècle, l'Autriche fut un empire particulièrement répressif et « germanisateur », mais, après 1848, sous la pression des mouvements liés au Printemps des peuples, la monarchie des Habsbourg tenta d'échapper à la crise en concluant des compromis avec les élites aristocratiques polonaises de Galicie et de Hongrie, ce qui donna aux Polonais une reconnaissance et une autonomie qui pouvaient sembler attirantes pour les Polonais des zones prussienne et russe. Cette évolution ne pouvait en revanche pas constituer une solution à long terme, à cause du caractère censitaire du régime social et politique mis en place. C'est d'ailleurs ce caractère trop conservateur de l'empire austro-hongrois finissant qui explique son éclatement au moment de sa défaite finale en octobre 1918.

Au même moment l'Europe de l'Ouest subissait l'avènement de Napoléon. Comment cet empire était-il perçu par les Polonais des trois "zones" ?

La Révolution française a éclaté presque au même moment où la partie de la société polonaise attirée par les idées des Lumières se lançait dans des tentatives de réformes radicales de l'État. L'échec de ces tentatives en Pologne a entraîné les partages de la Pologne, ce qui a donné naissance à l'espoir que Napoléon, l'héritier de la Révolution, allait permettre de reconstruire une Pologne indépendante s'engageant dans la voie de réformes sociales en faveur de toutes les couches de la population. L'empire napoléonien procéda, il est vrai, à quelques timides réformes allant dans ce sens, mais il s'effondra avant que ce processus n'arrive à terme.

Le peuple polonais de la zone prussienne a-t-il ressenti un changement de traitement après 1871 lorsque le Royaume de Prusse est devenu le IIe Reich ?

Après 1848, le camp patriotique allemand s'est scindé en deux. À gauche, une orientation radicale et socialiste prônait la fraternité entre Allemands et Polonais dans le cadre d'une révolution socialiste universelle à venir, mais plus au centre, les milieux libéraux allemands furent amenés à conclure des compromis avec les conservateurs prussiens, ce qui déboucha sur l'enracinement d'un nationalisme allemand égoïste et agressif, tentant de faire disparaître le fait polonais en Prusse, par le biais de lois d'exceptions et d'une politique de germanisation qui fit apparaître le nouveau Reich comme le danger principal pour la survie de la nation polonaise.

La nation polonaise garde-t-elle encore aujourd'hui les stigmates de sa domination par trois empires du XIXe siècle, en simultané ?

Jusqu'à aujourd'hui, les différences régionales entre les trois anciens tronçons de Pologne survivent sur le terrain économique, même si elles se sont estompées avec le temps. Il reste également des méfiances à l'égard des deux puissances héritières des empires allemand et russe. Méfiances que certains Polonais tentent de surmonter tandis que d'autres essaient de les entretenir pour s'incruster dans la vie politique. Et, comme il en va parfois de même dans les deux puissances voisines, le dépassement des frustrations héritées du passé tarde parfois à s'instituer. Les Polonais sont néanmoins de plus en plus ouverts sur tous leurs voisins.

Au XXe siècle la Pologne est à nouveau dominée par deux empires : le IIIe Reich puis l'Empire soviétique. Quelle conséquence a eu cette domination, plus idéologique que politique, sur la nation polonaise ?

On ne peut pas vraiment comparer la courte occupation nazie qui fut marquée par une terreur massive et l'extermination de populations entières (Juifs, Tsiganes, régions destinées à la germanisation, intelligentsia, etc.) avec la longue période qui allait suivre, lorsque la Pologne connut une situation de « souveraineté limitée » dans le cadre d'un système calqué sur le « modèle soviétique ». Ce système autoritaire et centralisé assurait d'une part le progrès économique et la promotion sociale des classes populaires et devint moins répressif avec le temps. Mais la dynamique économique s'essouffla peu à peu, à cause des frustrations nationales qu'il causait, des coûts imputés par la course planétaire aux armements et de l'incapacité de la part de ses dirigeants d'imaginer une décentralisation de la gestion de l'économie dans le cadre de l'idéologie retenue.

Autant donc le régime nazi n'a laissé derrière lui qu'un sentiment d'horreur et de désolation, autant le système imposé d'URSS a laissé au final un sentiment d'ambiguïté, surtout depuis que les espoirs nés des changements de 1989, s'ils ont favorisé l'émergence d'une élite satisfaite des nouvelles possibilités qui se sont ouvertes à elle, ont également été confrontés à l'apparition de clivages sociaux et régionaux inconnus auparavant.

Au début des années 2000, alors que le processus d'adhésion à l'Union européenne était bien engagé, certains Polonais ont à nouveau eu le sentiment d'être à nouveau absorbé par un empire. Sur quelle base s'appuyaient-ils pour comparer l'Union européenne à tous les empires qu'a pu connaître la Pologne dans son histoire ?

La majorité des Polonais a sans doute ressenti plus d'espoir que de craintes devant le processus d'adhésion à l'Union européenne, car celle-ci ne leur est pas apparue comme un « empire », mais comme une communauté de nations libres. Et cela même si l'Union soviétique et sa « communauté socialiste », en son temps, voulurent elles aussi apparaître comme une communauté de nations libres.

Depuis l'adhésion à l'UE, les choses ont rapidement évolué, les Polonais découvrent qu'il existe simultanément différents rêves européens concurrents, et que la logique « intégratrice » mise en place ne laisse pas forcément beaucoup de place à la libre décision populaire. En plus, le processus d'intégration européenne s'est placé d'emblée dans le cadre du processus de mondialisation capitaliste qui éveille, en Pologne comme ailleurs, des divergences. Pour le moment néanmoins, une majorité de Polonais semble penser que leur pays, situé sur la voie reliant l'Europe occidentale à l'Eurasie et à l'Asie orientale pourra trouver, dans le cadre mis en place, les moyens de son développement et de son essor. Malgré un fort taux de chômage et une émigration nombreuse vers l'Europe occidentale, les Polonais restent une société optimiste, justement à cause des défis historiques qu'ils ont réussi à surmonter à chaque étape.

 

Bruno Drwęski est historien et politologue. Il est maître de conférences habilité à diriger les Recherches à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il dirige la publication de La Pensée libre. Rédacteur à la Revue d'études slaves, à Outre-terre - Revue de géopolitique,  à Annales Universitatis Paedagogicae Cracoviensis - Studia Politologica.  

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BAFOIL F., La Pologne, Paris, Ceri, 2007.

 

Source photo : Véronique antoinette pour Nouvelle Europe