Bruno Dethomas expose ses vues sur l’Union pour la Méditerranée et le Partenariat oriental

Par Lucie Drechselova | 21 avril 2011

Pour citer cet article : Lucie Drechselova, “Bruno Dethomas expose ses vues sur l’Union pour la Méditerranée et le Partenariat oriental”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 21 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1099, consulté le 12 août 2020

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amaelogo.jpgLes perspectives de l’Union pour la Méditerranée reviennent au coeur des débats de l'actualité. De leur côté, les présidences hongroise et polonaise de l’UE font pression pour le développement du Partenariat oriental. Ces deux aspects de la politique européenne de voisinage sont abordés par Bruno Dethomas, l’ancien ambassadeur représentant de la Commission européenne au Maroc et en Pologne, et ancien responsable du Partenariat Oriental.

 

Pourriez-vous évaluer le projet de l’Union pour la Méditerranée ?

L'Union pour la Méditerranée souffre encore de la manière dont elle a été lancée : ses promoteurs voulaient en faire un projet français financé par l'Union européenne sans même en parler auparavant avec Berlin. Cela ne pouvait pas marcher.

Il y avait aussi une certaine présomption à penser que ce qui avait pesé sur le développement du processus de Barcelone n'affecterait pas l'UpM. Les événements de Gaza fin 2008 sont venus défaire cette illusion. Il était aussi étrange de convier les Balkans occidentaux dont les intérêts pour l'Union sont d'une toute autre nature.

Enfin j'ai toujours été sidéré de voir que les plus anti-européens - et l'initiateur de l'UpM, Henri Guaino, en est un bon exemple - inventent des structures pour contourner les institutions existantes, plus lourdes, plus coûteuses et plus inopérantes que le plus zélé des fonctionnaires européens. Un secrétariat technique avec sept personnalités politiques à sa tête, ça n'a pas de sens.

Tout cela est dommage parce que c'était une excellente idée, après une décennie passée à consolider l'économie de marché et la démocratie en Europe centrale, que de refocaliser l'Union européenne sur son flanc Sud dont dépend sa stabilité comme sa prospérité. Et le principe d'appropriation du partenariat par le Sud était véritablement une bonne idée. Les événements de ces derniers mois sont d'ailleurs venus confirmer l'intuition, même si la méthode est à revoir.

L’UpM peut-t-elle avoir un potentiel stabilisant pour la région ou faudrait-il envisager de nouveaux outils afin de répondre de manière efficace aux besoins de la région ?

Personnellement, je suis pour améliorer ce qui existe déjà. Les instruments dont nous disposons - accords d'Association nouvelle génération, plans d'action, accords de libre échange globaux et approfondis, statut avancé, grands projets structurants d'une UpM désencalminée - bien utilisés, doivent nous permettre d'aider ceux de nos partenaires qui sont sérieux dans leur volonté de se moderniser et d'intégrer le marché intérieur en reprenant l'acquis communautaire.

C'est un chemin exigeant (on ne parle pas d'adhésion) mais qui devrait rapidement assurer un apport plus élevé d'investissements directs étrangers, sans lesquels il sera difficile de faire face au défi de l'emploi des jeunes. Les pays du Maghreb ne doivent-ils pas créer 35 millions d'emplois d'ici 2025 ?

C'est aussi un chemin coûteux car la reprise de l'acquis a un prix. Soit nous aurons les moyens de nos ambitions, c'est à dire des financements de l'ordre de la pré-adhésion, soit nous échouerons, ce qui nous coûtera beaucoup plus cher. D'où peut venir cet argent ? Dans le contexte actuel, je ne vois guère qu'une certaine forme de rééquilibrage entre solidarité interne et solidarité externe de proximité.

Essayons maintenant de replacer dans son contexte le Partenariat oriental, lancé sous la présidence tchèque en 2009. Quel peut être le rôle joué par ce Partenariat dans la politique de bon voisinage de l’Union européenne ?

Si la politique de voisinage a été une réaction à l'élargissement de 2004 pour faire face à de nouveaux voisins que la plupart des États membres connaissaient mal, le Partenariat Oriental répond à la volonté de la Pologne et de la Suède de rééquilibrer la politique de voisinage après la proposition française d'Union pour la Méditerranée.

Quelles sont les ambitions de ce Partenariat ? Quels obstacles pourrait-il affronter ?

Il s'agissait en fait - après le Sommet de Prague de mai 2008 - d'élever l'ambition des relations bilatérales (accords d'association dernière génération et accords de libre échange globaux et approfondis) avec ces pays d'Europe orientale et du sud Caucase, même si la Biélorussie n'était pas éligible, faute de progrès démocratiques.

Mais on y ajoutait une dimension horizontale pour aider ces six pays en matière de gouvernance, de renforcement des institutions et de réforme. Ces six pays sont d'anciennes Républiques Soviétiques. Cela complique la tâche tant à l'intérieur de l'Union que vis-à-vis de la Russie.

Certains États membres n'acceptent, en effet, cette politique qu'à condition qu'elle n'affecte pas leurs relations avec Moscou, quand d'autres y voient une possibilité de consolider la souveraineté de ces jeunes États. Quant à la Russie, elle n'est pas enthousiaste à l'idée que l'Union intervienne dans sa sphère d'intérêt.

Selon vous, s’agit-il des pays qui n’ont pas naturellement la vocation d’entrer dans l’UE ?

C'est aussi un groupe hétérogène puisque certains de ces pays seront un jour candidats lorsqu'ils répondront aux critères de Copenhague, alors que d'autres veulent simplement se moderniser sur le modèle européen.

Il est clair pour moi que l'Ukraine, la République de Moldavie voire la Géorgie sont des candidats potentiels (même si le Conseil Européen devra décider si un pays qui dispose de bases russes sur son territoire jusqu'en 2042 peut être reconnu candidat). Dans tous les cas, cette politique rapprochera ces pays de l'Union et réduira le temps de préparation si l'un ou l'autre devient candidat.

Compte tenu des questions liées à la politique de voisinage, quel est le potentiel du Partenariat Oriental ?

L'unicité de la politique de voisinage est contestée par la Suède et la Pologne. Je pense que c'est une erreur, même si je peux comprendre les craintes des supporteurs du Partenariat Oriental sur la répartition des fonds, particulièrement après les événements qui ont eu lieu au sud de la Méditerranée.

Mais c'est un manque de lucidité de penser que seuls les voisins immédiats seront affectés en cas d'instabilité durable d'un ou de plusieurs de nos partenaires.

D’après la thèse de Michel Foucher, chaque pays frontalier de l’UE a tendance à favoriser l'entrée de son voisin. Pouvons-nous expliquer ainsi le soutien que la Pologne apporte à l’adhésion future de l’Ukraine ?

Je ne suis pas certain que cette affirmation soit tout à fait exacte. Je me rappelle que la France a fait lanterner l'Espagne par peur de la concurrence agricole. Mais il est vrai que la Pologne est, pour des raisons historiquement compréhensibles, obsédée par sa frontière orientale.

Il y a cette carte mentale qu'ont les Polonais et qui inclut Vilnius et Lvov/Lviv. La Galicie a longtemps été polonaise. Mais il y a surtout des impératifs de sécurité qui expliquent la volonté de Varsovie d'avoir des voisins attachés aux valeurs démocratiques de l'Union.

D'où la mobilisation non seulement des dirigeants, mais également de la société polonaise en faveur de la Révolution Orange. Ce qui explique aussi le Partenariat Oriental et un militantisme pour la reconnaissance à Kiev d'un statut de candidat qui devrait faciliter l'acceptation par la société ukrainienne des dures réformes à mener dans le pays.

 

Interview réalisé par Lucie Drechselová, membre de l’équipe organisant la Conférence annuelle du Master Affaires européennes à Sciences Po.

 

 

 

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