En Europe et face à l’Europe : visite à Ceuta

Par Pascal Orcier | 30 juin 2010

Pour citer cet article : Pascal Orcier, “En Europe et face à l’Europe : visite à Ceuta”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 30 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1216, consulté le 26 octobre 2020

« Bienvenue en Espagne » m’annonce mon téléphone portable. Rien d’extraordinaire en soi, si ce n’est que je me trouve en Afrique du nord. Face à moi, la route bordée de palmiers qui longe la mer, et au fond, une presqu’île qui émerge progressivement de la brume marine. Ceuta.

Le taxi collectif qui m’amène de Tétouan, Maroc, 35km plus loin, me laisse comme mes compagnons de route, sur le grand parking devant le poste frontière. Beaucoup d’animation en ce début d’après-midi. Outre le mouvement permanent des taxis, des dizaines de piétons, chargés de gros sacs arpentent le bitume. Tous marocains. Quelqu’un me tend un formulaire de sortie du territoire marocain, puis me réclame un euro pour ce papier. Il est normalement gratuit au guichet. Y a pas de raison. On n’achète pas un imprimé postal, de surcroît devant un bureau de poste… Tous les moyens sont bons pour se faire quatre sous…

Le poste frontière est étrangement agencé, avec des bâtiments qui semblent abandonnés, et un parcours entre des grillages. Le policier marocain m’indique un guichet de libre pour retirer et remplir le formulaire en question, et faire tamponner mon passeport. Ça prend deux minutes. Devant moi, deux Marocains, visiblement des habitués vu le nombre de tampons portant la mention « Sebta », le nom marocain de Ceuta, qui figurent sur les pages de leur passeport.

Plus loin, le poste espagnol se franchit encore plus facilement. Les deux Marocains saluent les policiers de garde. Pas de tampon pour moi, avec mon passeport européen, me dit-on. Et me voici de retour dans l’Union européenne. « España » indique le panneau au fond bleu étoilé, suivi d’un autre avec les indications sur les limitations de vitesse. Je me trouve sur ce confetti de l’ancien empire colonial espagnol, une ville que le Maroc considère toujours comme « occupée » par l’Espagne, et qu’il continue à revendiquer, tout comme celle de Melilla, quelques dizaines de kilomètres plus à l’est, sur la côte méditerranéenne.

Les gens se pressent vers l’autobus qui relie le poste frontière au centre-ville, à 4km de là. À gauche se dressent des entrepôts vers lesquels converge un groupe de femmes marocaines recouvertes de leur foulard. Une route continue un peu plus haut vers une zone d’habitation. Le terrain est pelé et jonché de détritus. Dans ces hangars sont entreposées toutes sortes de marchandises. Ceuta est un port franc. Chaque jour, des centaines de Marocains viennent y acheter nourriture, vêtements fabriqués en Chine, vaisselle importée de Turquie, cigarettes… qui alimentent des réseaux de contrebande dans le nord du Maroc. Revendus sur les marchés ou sur les trottoirs, ces produits transportés à dos d’hommes – et surtout de femmes – sont une véritable source de revenus.

Juste derrière les hangars, je distingue le « mur », les fameuses barrières qui ont fait parler d’elles en septembre 2005 lorsque des centaines de migrants subsahariens ont cherché à les franchir. De hauts grillages, précédés d’un fossé, surmontés de fils barbelés, et surveillés en permanence par des caméras de surveillance. Une voiture de police est postée un peu plus haut sur la route. Des miradors se dressent à intervalles réguliers. Côté marocain, tout semble paisible, de l’autre côté de la petite rivière frontière. Une frontière extérieure de l’UE à la fois contestée et très convoitée. Une frontière entre le Nord et le Sud.

Retour sur la route principale. Côté droit, la mer ; à gauche, des petites boutiques où se pressent les Marocaines. À mesure que l’on s’avance vers le centre-ville, elles sont moins nombreuses. Puis, on ne voit plus que des Européens. Quelques-uns qui se font bronzer sur la plage. D’autres, qui se promènent, en short et tongs. Deux mondes qui se croisent, mais semblent s’ignorer. La ville apparait à l’étroit sur sa bande de terre. Des pelleteuses arasent ses collines pour construire de nouveaux immeubles et des routes d’accès.

{mosimage}L’entrée de la ville est gardée par la citadelle, au niveau de l’isthme qui la relie au continent proprement dit. Citadelle sans doute efficace, puisque les Espagnols, qui ont pris la ville au XVIe siècle ont pu « tenir » face aux assauts répétés des sultans et des Anglais ! Un canal de quelques dizaines de mètres de long avait même été creusé pour renforcer la défense de la ville. Un panneau d’information historique indique qu’une partie de la citadelle a dû être détruite pour faire passer la route par un pont sur ce canal. Juste derrière, une église baroque dans le pur style espagnol de l’époque, entourée de palmiers et de faux-poivriers.

La ville est propre, coquette, surmontée par un autre fort au sommet de la colline. On n’y entend que l’espagnol. Même les bâtiments du centre-ville rappellent ceux de n’importe quelle ville espagnole. Le nombre et le type de magasins établis sur la rue principale ne fait pourtant pas de doute : cigarettes, alcools, parfums, vêtements et montres de marque… On se croirait presque dans le centre d’Andorre-la-Vieille, mais sans les montagnes autour. Le paradis de la détaxe ! 24 euros la cartouche de Marlboro, contre 33 euros en magasin au Maroc… et 56 euros en France. À côté, un couple d’Anglais lorgne sur un stand Rolex et des bijoux. Une librairie propose les grands titres de la presse espagnole. Au fond, des revues « spécialisées » semblent attirer l’attention de deux jeunes Marocains… Oseront-ils ?

Un ferry quitte le port pour rallier Algesiras. C’est grâce au port que la ville vit. En temps normal, on peut voir le rocher de Gibraltar, situé à une quinzaine de kilomètres seulement. Trop de brume aujourd’hui, on ne voit rien. Dans le bus qui me ramène vers la frontière, des femmes marocaines ont posé à côté d’elles de lourds sacs d’une enseigne de hard discount implantée non loin du port. Le contrôle espagnol est inexistant ; on contrôle ceux qui entrent, peu importe ce qui sort ; le contrôle côté marocain est tout aussi formel : un policier se contente de vérifier que l’on a bien refait tamponner son passeport. Un autre semble choisir quelques sacs au hasard pour en vérifier le contenu. Ici, un lot de… six verres et des jouets pour enfant…

Pas difficile de reprendre un taxi collectif pour Tétouan. Le chauffeur fait l’aller retour plusieurs fois par jour. Il a travaillé en Libye plusieurs années, bien payé, puis en Espagne ; et il est finalement rentré au Maroc. Plusieurs membres de sa famille vivent en France, à Oyonnax. La passagère à côté de moi habite Tétouan et travaille chez une famille espagnole de Ceuta. Ménage, repassage, garde des enfants… Elle fait le trajet six fois par semaine, et en profite pour ramener à chaque fois des produits détaxés. Sur le côté de la route, le chauffeur me fait remarquer des bâtiments au style un peu particulier : ce sont d’anciennes gares, du temps où un chemin de fer reliait Tétouan à Ceuta, lorsque la région toute entière faisait partie du Maroc espagnol. Des cigognes y ont élu domicile.

Le Maroc continue à revendiquer Ceuta. L’Espagne fait valoir que la ville est majoritairement peuplée d’Espagnols… et que les Anglais contrôlent toujours Gibraltar. Pour « contrer » l’activité de la ville et des autres ports espagnols, le Maroc construit non loin de là le grand port moderne de Tanger Med ; de l’autre côté, vers Tétouan, une vaste riviera est en construction de part et d’autre d’une rocade aux plantations et aux passerelles flambants neuves : résidences entourées de jardins, hôtels, centres commerciaux, faux palmiers masquant des antennes relais…face à la « vitrine » attractive de l’Espagne en Afrique du nord, le Maroc développe ses infrastructures pour stimuler l’économie locale.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Source photos : Pascal Orcier, pour Nouvelle Europe

 

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