Berit Oskal Eira : les Sâmes - un peuple sans mot pour désigner la guerre

Par Virginie Lamotte | 15 novembre 2007

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Berit Oskal Eira : les Sâmes - un peuple sans mot pour désigner la guerre”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 15 novembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/288, consulté le 17 septembre 2019

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opinion Berit Oskal Eira, secrétaire d’État au sein du Ministère du Travail et de l'Inclusion Sociale de Norvège, en charge de la politique envers le peuple Sâme, a accepté de répondre à nos questions au sujet cette coopération méconnue : un peuple divisé, mais qui trouve des solutions grâce à un dialogue et une collaboration sans cesse plus étroite, lui permettant de vivre son identité par-delà les frontières de plusieurs États.

opinionberit_oskal_eira133x180Berit Oskal Eira est secrétaire d’État au sein du Ministère du Travail et de l'Inclusion Sociale de Norvège, en charge de la politique envers le peuple Sâme, peuple autochtone vivant en Norvège, mais aussi en Suède, en Finlande et en Russie. Elle est responsable de la gestion quotidienne de la coopération entre les autorités gouvernementales et les institutions et organisations sâmes en Norvège.
 
Elle a accepté de répondre à nos questions au sujet de cette coopération méconnue : celle envers le peuple Sâme, un peuple divisé, mais qui trouve des solutions grâce à un dialogue permanent et une collaboration sans cesse plus étroite, qui lui permet de vivre son identité par-delà les frontières de ses États.
 
Depuis la crise d’Alta-Kautokeino(1), qui a abouti à la création d’un Parlement sâme en Norvège, les questions relatives aux Sâmes ont toujours trouvé des solutions sans violence, grâce à un important dialogue entre les deux parties : gouvernement norvégien d’une part et organisations sâmes de l'autre. Alors qu’ailleurs en Europe, ces questions sont politiquement bien plus délicates, comment pouvez-vous expliquer cette voie pacifique, empruntée par les Sâmes ?
 
Pour ce qui est des enjeux relatifs à la crise d’Alta-Kautkeino des années 1970, la solution pacifique est sans doute due au fait qu’à cette époque nous avions des organisations sâmes (depuis 1947 et 1964), localement très actives, qui représentaient le peuple Sâme à travers le pays. Les responsables de ces organisations étaient hautement respectés parmi les Sâmes, et étaient bien coordonnés lors des rencontres avec les autorités norvégiennes. Celles-ci avaient quant à elles établi en 1964 un système de consultation des Sâmes à travers le Conseil Sâme norvégien, qui fut élargi en 1979. Ce n’était pas encore un organe représentatif des Sâmes. Les autorités norvégiennes, à travers le ministre responsable des affaires sâmes, ont alors pris l’initiative d’organiser des rencontres entre les représentants du gouvernement, le Conseil Sâme et les organisations sâmes afin de discuter des sujets liés au problème d’Alta-Kautokeino, mais aussi des questions sâmes en général. Lors de ces discussions, il a été décidé de demander au Comité pour le droit des Sâmes, nouvellement créé, de donner la priorité aux travaux quant à l’établissement d’un Parlement Sâme en Norvège.
 
Les organisations sâmes ont aussi porté le cas d’Alta-Kautokeino devant la justice. Une partie du conflit était ainsi traité par le système judiciaire. J’ajoute ici que leur recours n’a pas abouti.

On dit du peuple Sâme que c’est un peuple qui ne va pas à la guerre et qu’on ne peut trouver de mot dans leurs langues pour l’exprimer. Cela a aussi dû jouer quant à leur façon de coopérer dans les situations difficiles. Je crois cependant que ces questions ont été résolues principalement grâce au travail des organisations, du gouvernement et des personnes qui étaient alors en position de prendre des décisions.

Pour aller plus loin, je dirai que, selon moi, l’esprit né à cette époque a posé les bases d'un esprit de bonne volonté et de coopération entre le peuple Sâme et les autorités nationales qui continuera à nous servir dans les années à venir.  
 
Quelles méthodes de travail utilisez-vous pour trouver des solutions et un dialogue constructif avec les autorités sâmes ?

Le gouvernement norvégien et le Parlement Sâme de Norvège ont d’importantes discussions en ce qui concerne les méthodes de travail pour la coopération et la résolution de conflits. Je voudrais mentionner ici deux points importants. Selon la Loi Sâme norvégienne de juin 1989, le Parlement Sâme s’occupe de toutes les affaires dont il juge qu’elles affectent le peuple Sâme (article 2 §1). La Loi stipule aussi (article 1 §3) qu’un rapport annuel doit être envoyé par le Parlement Sâme au Storting  [Parlement norvégien]. Le ministère du Travail et de l’Inclusion sociale coordonne la politique concernant le peuple Sâme, mais s'occupe aussi des questions posées plus particulièrement par le Parlement Sâme dans son rapport annuel. Le Storting peut ensuite faire des commentaires sur ce qui est traité dans le rapport. Tous les quatre ans, ce rapport aborde des enjeux qui revêtent davantage d’importance à la fois pour le gouvernement et pour le peuple Sâme.

En outre, en juin 1990, la Norvège a ratifié la Convention de l’Organisation internationale du travail n°169 (2). En tant que peuple indigène, le peuple Sâme a le droit d’être consulté sur les sujets qui peuvent les concerner directement. Afin de s’assurer que ce travail soit mis en oeuvre de manière satisfaisante, le gouvernement et le Parlement Sâme ont convenu que les consultations entre ces deux entités doivent être conduites en accord avec un guide de procédures bien établi. Les procédures de consultations ont été signées par le Président du Parlement Sâme et le Ministre des Autorités locales et du Développement régional en mai 2005. Les procédures actuelles sont en cours d’évaluation et les résultats en  seront reportés dans le rapport annuel au Storting.
 
Existe-t-il toujours des groupes politiques radicaux ou sécessionnistes, appelant à la création d’un État sâme indépendant ? Leur message est-il entendu ou est-il plutôt marginalisé ?

Je ne connais pas l’existence de mouvements radicaux ou sécessionnistes menés par des Sâmes ou appelant à un État sâme indépendant. Mais beaucoup de Sâmes sont bien sûr impatients lorsque cela concerne certaines questions. Les jeunes peuvent affirmer ne pas reconnaître les frontières des États, etc.

 
Le peuple Sâme est sans doute plus concerné par la situation des langues sâmes, le manque d’enseignants sâmes, les questions relatives aux droits à la terre et à l’eau, les ressources naturelles du sous-sol dans leurs régions, l’avenir du mode de vie traditionnel sâme comme la pêche, les industries, l’élevage de rennes, l’artisanat traditionnel sâme et ainsi de suite. Cependant, je regarde ces questions comme des enjeux d’intérêt commun pour les autorités de l’État et les Parlements Sâmes dans tous les pays nordiques.
Aujourd’hui, la région sâme, le Finnmark, est en train d’être redéfinie administrativement avec l’ajout d’une nouvelle municipalité, Snåså. Dans quelle mesure leur territoire peut-il être étendu tout en respectant la définition du territoire national ?

La municipalité de Snåså est située géographiquement dans le comté du Nord-Trøndelag, qui est géographiquement loin du comté du Finnmark. L’ajout de cette municipalité à la région administrative selon la Loi sur la langue sâme est vraiment très important pour les Sâmes vivant au sud du pays, pour leurs langues et leur culture. Cela ne signifie pas, en revanche, que la région administrative sâme du comté du Finnmark verra ses prérogatives élargies en vertu de cette loi.

 
Le peuple Sâme vit en effet dans quatre pays, deux au sein de l’Union européenne (la Suède et la Finlande), deux sont en dehors (la Norvège et la Russie). Ils ont par conséquent quatre langues nationales en plus des langues sâmes. Quels mécanismes de coopération sont utilisés à ce niveau pour préserver leur sentiment d’appartenance aux communautés nationales de ces quatre pays ? Et, par extension, avec les organisations nordiques et l’Union européenne ?

Les organismes et institutions sâmes, de même que les États, ont une longue tradition en matière de coopération nordique commune en ce qui concerne les affaires sâmes. Je voudrais la présenter ici :

La première Conférence sâme nordique s’est tenue à Jokkmokk en Suède en 1953. Cette conférence a pavé le chemin pour une coopération organisée parmi les Sâmes.

Le Conseil Sâme fut créé lors de la seconde Conférence sâme nordique à Karasjok en Norvège en tant qu’"organe de coopération pour les questions sâmes" entre la Finlande, la Norvège et la Suède. En 1992, il devient à son tour un organe de coopération pour les Sâmes de Russie. Le but du Conseil Sâme est de promouvoir les intérêts des Sâmes en tant qu’individus et en tant que peuple ; de renforcer le sentiment d’appartenance sâme ; et de travailler à une acceptation et un traitement davantage soutenus à leur égard. Le Conseil Sâme est aujourd’hui composé de 15 membres : cinq pour la Norvège, quatre pour la Finlande, quatre pour la Suède et deux pour la Russie. Les représentants de chaque pays forment une section au sein du Conseil. Le secrétariat est situé à Utsjoki en Finlande.
 
Le Sami Instituhtta – l’Institut sâme nordique, a été fondé en 1973 par le Conseil des Ministres du Conseil nordique pour répondre à une demande sâme (3). L’Institut se situe à Kautokeino, en Norvège. Il s’agit d’une fondation pour la recherche sâme basée sur les besoins et les promesses faites aux Sâmes. Il a prouvé qu’il constituait une pierre angulaire dans le développement d’une expertise sâme dans différents domaines (4). Aujourd’hui, le gouvernement norvégien pourvoit au budget de l’Institut, mais celui-ci est toujours constitué d’un bureau composé de membres venant de Finlande, de Suède et de Norvège.
 
Les organisations féminines sâmes travaillent aussi par-delà les frontières des États. L’organisation Sarakka, créée en 1988 à Kiruna, en Suède, a tenu sa première rencontre annuelle à Karasjok, en Norvège, en 1989. Son but est de faire progresser et d’étendre l’influence des femmes sâmes dans la société. Elle coopère avec les organisations représentatives des femmes issus des peuples indigènes, et avec les organisations nationales et internationales de femmes. Le Forum des femmes sâmes s’est développé à partir d’un réseau informel pour devenir une organisation à part entière en Norvège en 1993. Il a développé depuis 1966 un périodique Gaba. Cette organisation travaille également au niveau nordique, rassemblant les femmes sâmes de différents pays. Il souhaite renforcer la participation des femmes sâmes et leur influence au sein des communautés sâmes, celle-ci étant basée sur la langue et la culture sâme. 
 
L’organisation des Jeunes Sâmes, Sami nuorra, créée en 1983, travaille à la promotion des intérêts de la jeunesse sâme dans les différents pays et au niveau nordique. Pour ce qui est des questions politiques, l’organisation rejette les frontières étatiques séparant les régions sâmes.
 
Samikopilja, l’organisation sâme défendant les droits de reproduction, travaille depuis 1992 en tant qu’organisation d’intérêt général à la protection des droits des Sâmes. Elle représente les artistes, les écrivains, les compositeurs, les musiciens et les publicistes sâmes. 
 
Le Conseil parlementaire sâme est un organe de coordination pour les Parlements Sâmes de Finlande, de Norvège et de Suède. Le Conseil Sâme et les Sâmes de Russie y ont un statut d’observateur. Chaque Parlement Sâme prend tour à tour la présidence pour une durée de deux ans et demi. Le Conseil parlementaire sâme a été établi car les Parlements sâmes y ont vu la nécessité d’une coopération toujours plus étroite au-delà des frontières, à un niveau parlementaire. Pour aller plus loin en ce qui concerne la coopération transnationale sur la langue sâme, les Parlements sâmes ont décidé d’établir un organe conjoint, le Bureau de la Langue sâme. C’est un haut lieu de décision pour ce qui est des questions linguistiques communes aux Sâmes.
Une coopération nordique a lieu par l’intermédiaire des rencontres annuelles entre les ministres ayant la responsabilité des affaires sâmes dans les différents pays d’une part et les présidents des Parlements Sâmes d’autre part. Établie en 2000, l’objectif de cette coopération est d’améliorer et d’harmoniser les conditions des Sâmes et plus loin les interactions entre les Parlements sâmes et les gouvernements nationaux, afin de parvenir à une coopération constructive, avec un dialogue productif, et d’élaborer une politique sâme plus cohérente, au-delà des frontières nationales.
 
Un aménagement coopératif a été établi au niveau administratif. Il s’agit de l’Organe officiel des gouvernements nordiques pour les affaires sâmes, qui propose de préparer et de poursuivre les affaires relevant de la coopération politique. Cet organe a été établi dans le cadre de la rencontre des ministres nordiques et des Parlements sâmes de 2001. Cela marqua une réorganisation de ce qui était précédemment un organe de coordination des officiels des gouvernements nordiques de 1964. Cet organe a été élargi pour y inclure une représentation permanente des Parlements Sâmes.
Lors d’une rencontre commune en 2001, les ministres et les présidents des Parlements sâmes ont décidé d’établir un comité d’experts composé de représentants de Finlande, de Suède et de Norvège afin de travailler à la rédaction d’une Convention sâme nordique. Chacun des pays y a nommé deux membres, l’un d’eux étant un membre du Parlement sâme. Le comité d’expert a étudié les thèmes et sujets qui doivent et peuvent être une question relevant de la Convention sâme nordique. Les travaux se sont terminés en 2005 et un rapport a été diffusé afin de récolter les commentaires des ministres dans chacun des pays. Chacun d’eux est maintenant en train d’étudier les conséquences pour le système juridique dans chaque État, en prenant en considération les obligations relatives au droit international. 
 
À travers la coopération autour de la mer de Barents, un groupe de travail pour les peuples indigènes a été constitué. Il est composé de Sâmes provenant des quatre pays, mais aussi de Nenets et de Veps de Russie.

Pour finir, les organisations de peuples indigènes participent aussi, sur une base permanente, aux travaux du Conseil Arctique. Ils y sont impliqués au même niveau que celui des gouvernements, mais ils n’ont pas de pouvoir de décision durant les négociations.  

 
 
(1) La crise d’Alta-Kautokeino, qui a eu lieu à la fin des années 1970, a été le déclencheur pour la révision de la politique nordique envers le peuple Sâme. Au départ, simple crise au sujet de la construction d’une centrale électrique, elle s’est rapidement transformée en débat national sur les relations entre le peuple Sâme avec les autorités norvégiennes et sur la restauration de droits supprimés : droits territoriaux, linguistiques, culturels, économiques, etc. 
(2) La Convention n°169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) porte sur les droits économiques et sociaux des peuples autochtones et indigènes et révise le traité précédent portant sur les peuples tribaux et aborigènes. Les États signataires s’engagent à prendre en compte les particularités culturelles et traditionnelles des peuples autochtones vivant sur leur territoire dans la mise en place des politiques qui les affectent. 
(3) L'Institut sâme nordique a été créé en 1973 par le Conseil des ministres du Conseil nordique et est financé par le Conseil nordique et les ministères de l'Éducation de Norvège, de Suède et de Finlande. 
(4) L'Institut propose plusieurs domaines de recherches, qu'il s'agisse de sciences sociales sur l'évolution de la société sâme et de ses conditions de vie, mais aussi sur son histoire en tant que peuple ou l'étude des ressources naturelles et leur utilisation pratique. De nombreux programmes sont aussi mis en place quant à l'étude des langues sâmes et de leur revitalisation. Il travaille également de façon active avec de nombreux centres de recherches et universités nordiques.
 
 
Pour en savoir plus :
 
picto_1jpeg Sur Nouvelle Europe 
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L'article sur les Sâmes, peuple autochtone d'Europe du Nord
   
picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 
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Le portail d'informations sur la politique envers les Sâmes au sein du Arbeids- og Inkluderingdepartementet (Ministère du Travail et de l'Inclusion sociale : norvégien et anglais) 
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Le site du Parlement Sâme norvégien (en norvégien, sâme et anglais)
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Le site du Conseil Sâme Nordique (norvégien, russe, finnois, sâme et anglais)
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Le site du Conseil Arctique (en anglais)
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Le portail des peuples autochtones du Conseil de la Mer de Barents (en anglais)
source photo : Arbeids- og Inkluderingsdepartementet

Traduit par Virginie Lamotte

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