Le bassin migratoire méditerranéen : un espace unifié ?

Par Adrien Fauve | 3 mai 2008

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Le bassin migratoire méditerranéen : un espace unifié ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 3 mai 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/464, consulté le 01 octobre 2022

La Méditerranée fut un vecteur majeur et précoce de brassage de populations. Ce carrefour, sur la base d'un milieu géographique commun, semble avoir forgé une identité méditerranéenne transcendant les frontières nationales ou les clivages ethno-culturels. Mais au lieu de favoriser l'unité de cet espace, les migrations semblent au contraire révéler voire accentuer des disparités.

 

"Mare nostrum" des Romains, qui en avaient fait le centre de leur vaste Empire, la Méditerranée fut un vecteur majeur et précoce de mouvement et de brassage de populations. Cette position de carrefour, mise en valeur par Isidore de Séville au VIIe siècle - c'est en effet lui qui la dénomme "mediterraneum mare", la mer au milieu des terres - met en contact des civilisations diverses et souvent en conflit (occident chrétien, orient orthodoxe, Arabes et Ottomans musulmans, foyer national juif), mais forge en parallèle, sur la base d'un milieu géographique commun (climat, paysages, activités liées à la mer), une identité méditerranéenne qui transcende les frontières nationales ou les clivages ethno-culturels.

Cet espace est donc animé par des mouvements migratoires anciens, intenses et variés, aussi bien dans leurs motivations (économiques, culturelles, politiques etc.) que dans leurs échelles (internationles, internes à la zone ou la débordant, intra-nationales, régionales, locales...). Comment ces migrations affectent-elles l'espace méditerranéen, a priori relativement homogène ? Contribuent-elles à façonner une identité méditerranéenne, ou la contrarient-elles, la modifient-elles ? Jadis centre du monde antique, l'espace méditerranéen est sans doute l'un des plus anciens espaces de brassage et d'unification. Mais au lieu de favoriser son homogénéisation, les migrations semblent au contraire révéler et accentuer des fractures et des disparités socio-économiques. Examinons ce problème plus en détail.

Un carrefour migratoire facteur de brassage des populations et d'unification de l'espace.

La vielle histoire migratoire de la "mer au milieu des terres" a contribué à la formation d'une identité méditerranéenene. On peut songer aux cités grecques en Cyrénaique (actuelle Libye) aux conquêtes romaines au Levant comme à celles des Arabes bien au-delà de Gibraltar, ou bien encore aux Croisades. Mais il faut également évoquer les épisodes plus contemporains de colonisations et/ou protectorats britanniques (en Egypte) et français (Magrheb, Liban) qui se traduisent par l'existence de liens migratoires entre les anciennes métropoles et les ex-territoires colonisés.

Sans oublier la tradition d'échanges culturels et commerciaux qui se sont développés à la faveur de tous ces événements historiques : savants voyageurs du Moyen-Age (Saint-Augustin) à la Renaissance (Rabelais), échanges universitaires (le grand historien français Fernand Braudel à rédigé sa thèse sur la Mediterranée à l'époque de Philippe II en travaillant sur des archives en Dalmatie) et "brain-drain" (fuite ou drainage des cerveaux, c'est-à-dire des travailleurs qualifiés) contemporains (implantation d'une antenne de la Sorbonne puis du Louvre à Abou-Dabi), etc.

Il faut également mentionner les civilisations fondées sur les relations marchandes et le commerce maritime (Phéniciens, Venise, Florence, Gênes...). Les ports ont donc joué un rôle majeur dans la mise en contact des civilisations bordant de part et d'autre le bassin méditerranéen.

L'histoire migratoire a donc contribué pour une large part à forger une indentité culturelle méditerranéenne, fondée sur une culture de la mobilité (dont les diasporas juive et grecque sont des exemples saillants) et un certain cosmopolitisme incarné dans des villes comme Alexandrie, diffusé par l'exil des Arméniens ou les déploiement des communautés levantines (Libanais présents jusqu'en Afrique de l'Ouest où ils jouent un rôle commercial).

L'attractivité du littoral et de ses grandes villes constitue un autre facteur unifiant l'espace méditerranéen. Les façades maritimes et les littoraux y présentent de fortes densités humaines (en général supérieures à 200 habitants au km2), contrastant avec les arrière-pays ruraux souvent délaissés. Ces soldes migratoires positifs s'expliquent notamment par des facilités de transport (le long des côtes en cabotage par exemple), une certaine ouverture économique des ports (Marseille, Barcelone...) et un célèbre phénomène d'héliotropisme ("orientation vers le soleil") des populations actives (cadres), des retraités (qui viennent y couler de jours paisibles) et des touristes en quête de villégiature.

Il en résulte une croissance et un "bourgeonnement" de villes littorales très attractives. La conséquence principale de cette situation étant l'exode rural qui touche encore de nombreuses régions comme le Mezzogiorno italien ou la Kabbylie. D'autant plus que les migrants internationaux sont attirés par ces villes (Izmir, Alexandrie, Alger). Au sein même de ces villes, les ports jouent un rôle important dans le phénomène migratoire et ce à toutes les époques, y compris de nos jours, pour les migrations clandestines par exemple (containers, calles de bateaux), bien que d'autres modes de transports et infrastructures soient aujourd'hui privilégiés, comme l'avion ou les voies rapides (routières ou ferroviaires).

Tous ces éléments contribuent au cosmopolitisme méditerranéen à l'oeuvre dans certains espaces. On peut citer plusieurs "métissages" anciens ou récents : l'exmple de l'Espagne arabo-andalouse (cf. l'Alhambra de Grenade), de l'influence européenne en Afrique du Nord (urbanisme et architecture italiens à Tripoli, immeubles de style Hausmannien d'Alger) ou des quartiers multiculturels de Marseille-Belsunce (appelés parfois "la médina") en témoignent.

Ce cosmopolitisme dépasse de plus en plus le cadre méditérranéen au sens strict, "mondialisant" en quelque sorte la Méditerranée. Ce foyer d'émigration exporte ses modes de vie et son identité. Les Italiens ou les Grecs des Etats-Unis ou d'Australie en sont un exemple, tout comme les Maghrébins dans les monrachies pétrolières du Golfe persique. A l'inverse, cet espace accueille des populations extérieures : touristes et propriétaires hollandais et allemands des Baléares, main d'oeuvre asiatique au Maroc et en Algérie (dans le BTP en particulier), Palestiniens en Italie ou à Chypre, Africains du Sahel en Espagne et en France...

Ainsi, la position de carrefour de la Méditerrané a fait de son espace un vieux foyer de turbulences migratoires : les migrations de toutes natures et à toutes les échelles ont contribué à peupler assez densément, à urbaniser et à internationaliser les littoraux. Mais cette unité ne va pas de soi, elle n'est pas sans poser problème. Ce brassage migratoire peut au contraire faire apparaître ou accentuer des fractures socio-spatiales.

Fractures Nord-Sud, morcellement méditerranéen et ségrégation spatiale.

Les migrations économiques alimentent un clivage Sud-Nord depuis le décollage industriel de l'Europe occidentale et la colonisation. Ce différentiel démographique et économique permet de distinguer trois espaces :

  1. Une Europe occidentale méditerranéenne (péninsule ibérique, France, Italie, Grèce) désormais intégrée à l'Union européenne, ayant achévé sa transition démographique et bien développée, même si les différences au sein de cet ensemble sont grandes ;
  2. Les Balkans et le Proche-Orient (sauf Israël, qui se rapproche du 1er groupe) en position intermédiaire ;
  3. Une Afrique du Nord encore sous-intégrée et en difficulté économique.

Cette situation alimente des migrations économiques de main-d'oeuvre dans les deux sens : du nord vers le sud, surtout à l'époque coloniale mais aujourd'hui encore, sous la forme d'aides techniques au développement, de "coopération" etc. ; dans le sens inverse, essentiellement depuis les Trente Glorieuses : campagnes de recrutement pour la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, politique de regroupement familial.

Ces mouvements humains accentuent les contrastes : les espaces d'arrivée en ressortent dynamisés par un apport de main d'oeuvre bon marché, les espaces de départ subissent à l'inverse une désertification (rurale notamment), une fuite des élites et une pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Pour autant, le phénomène de "remises économiques" (envoi d'argent à la famille par l'intermédiaire de compagnie de transfert et de mandats) permet parfois de relancer l'activité et d'élever le niveau dans les lieux de départ (construction d'une maison pour préparer sa retraite au pays, participation au frais de mariage).

Mais cela ne concerne pas l'ensemble d'une société ou d'un groupe, c'est l'apanage d'un petit nombre, et ces manifestations d'enrichissement incitent de nouvelles personnes à s'expatrier, motivées par les perspectives qu'offre le départ pour un éldorado souvent mythifié.

D'autre part, les disparités infra-nationales et entre pays se multiplient. La Méditerranée se morcelle (ou se "balkanise") puisque de vieux conflits alimentent encore des migrations contraintes. La diaspora juive antique et médiévale s'est prolongée jusque dans le sionisme et l'Aliyah (mouvement de retour en "terre promise"), des réfugiés politiques portugais et espagnols ont fui les dictatures de Salazar et Franco, sans oublier la disapora palestinienne qui pâti encore de la non-résolution du conflit avec Israël (camps de réfugiés en Syrie et Jordanie, mur de séparation, enclave de Gaza etc.). On peut également citer d'autres exemples émaillant l'histoire contemporaine : la guerre d'Algérie et la décolonisation (Harkis, Pieds-noirs, rapatriés) ou les conflits balkaniques (Albanais en Italie...).

On assiste alors à des phénomènes de repli identitaire nationaliste ou régionaliste qui entravent la circulation migratoire. Les législations restrictives ou sélectives en la matière se multiplient depuis la crise pétrolière de la décennie 1970 (l'activité du Ministère français de l'identité nationale en est aujourd'hui une illustration). La xénophobie se traduit aussi par la manifestation de régionalismes (Ligue du Nord en Italie, séparatisme corse) et le rêve naïf d'une identité méditerranéenne s'évanouit devant l'absence de solidarité migratoire.

À l'échelon régional et local, les migrations accentuent même les contrastes et les logiques ségrégatives. On retrouve ici les traditionnelles distinctions villes-campagnes et littoral-arrière pays, même si le tout semble s'atténuer peu à peu avec la péri-urbanisation (diffusion des modes de vie et équipements urbains autour du Caire par exemple).

Sans oublier les contrastes entre métropoles littorales attractives et villes petites ou moyennes, souvent cantonnées au rôle de relais migratoires (Syracuse) vers d'autres pôles urbains (Naples), ni la ségrégation intra-urbaine qui se traduit par une difficile intégration des néo-citdadins ou une ghéttoïsation ("cités d'urgence" françaises, camps de réfugiés etc.).

Loin de l'unité présentée en premier lieu, l'espace migratoire méditerranéen révèle en son sein de lourdes fractures, et invite à dresser une typologie des espaces migratroires, incarnant, selon leur attractivité ou leur caractère répulsif, une géographie des centres et des périphéries.

Entre répulsion, attraction et turbulences migratoires

Iles, détroits, ports et zones-frontières sont les pôles de cette turbulence migratoire. Ils apparaissent comme des points de passage, des zones-clés où se jouent l'acte migratoire lui-même, et sont parcourus par des flux permanents d'arrivées et de départs. Une économie liée à la migration s'y développe (passeurs, visas, devises, téléphones) et ces lieux se caractériseraient même par un paysage typique de l'expérience de la mobilité. Quelques exemples emblématiques viennent immédiatement à l'esprit : enclave de Ceuta, Gibraltar, le Bosphore, Malte ou les Canaries, Vintimille, Lampedusa...

Les périphéries répulsives sont de diverses natures : arrières pays ruraux (Péloponèse), villes de second rang (Bari) ou de transit (Tunis), quartiers déshérités (Sidi Moumn à Casablanca). Elles sont autant de pôles d'émigration ou de passage vers des destinations considérées comme plus idéales par les candidats à la migration.

Les grandes métropoles demeurent quant à elles des concentrés d'identité méditerranéenne. Elles sont attractives et jouent le rôle de centres : Barcelone, Marseille, Athènes, Naples ou Alexandrie s'inscrivent dans cet ensemble. Mais il faut nuancer le propos, car la Méditerranée a perdu son rôle central d'"économie-monde" (Immanuel Wallerstein et Fernand Braudel), au profit de zones plus dynamique comme la dorsale européenne, le Golfe persique, l'Amérique du Nord et de plus en plus, la mer de Chine.

Si les migrations ont pu participer à la formation d'une culture méditerranéenne tant qu'elles se jouaient en vase clos dans un bassin relativement homogène et central, elles ne font aujourd'hui qu'accentuer les déséquilibres internes et les dépendances externes d'espaces de plus en plus disparates. Peut-être est-ce là la nouvelle identité méditerranéenne, celle d'un espace mondialisé mais morcelé.

N.B. L'auteur tient à rendre grâce à Valérie Batal, professeur agrégée de géographie en CPGE littéraire (lycée Lakanal de Sceaux).

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • KAYSER, Bertrand, Méditerranée, Géographie d'une fracture, Edisud, 1996 
  • MORINIAUX, Vincent (dir.), La Méditerranée, Editions du Temps, 2001
  • NOUSCHI, André, La Méditerranée au 20e siècle, Armand Colin, 1999
  • WACKERMANN, Gabriel, Un carrefour mondial : la Méditerranée, Ellipses, 2001

 

Source illustration : Antonio Millo [Public domain], via Wikimedia Commons