Banlieues et kolkhozes rouges devenus noirs

Par Antoine Lanthony | 11 novembre 2010

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Banlieues et kolkhozes rouges devenus noirs”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 11 novembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/927, consulté le 24 septembre 2018

Défonce, khrouchtchiovki, anarchie, petits trafics et grisaille constituent sans nul doute les éléments les mieux partagés par toute personne ayant grandi à Riga, Saratov, Bichkek, Saint-Pétersbourg ou Donetsk depuis le début de la perestroïka gorbatchévienne. Quels en sont les reflets dans la littérature post-soviétique ?

Défonce et khrouchtchiovki : bienvenue en banlieue rouge très délavée

Même s'il était évident dès la victoire des mouvements nationaux baltes que, bien que sorties du même moule, les 15 républiques soviétiques allaient diverger au niveau macro, il n'en demeure pas moins un fond soviétique et post-soviétique commun à tous. Celui-ci se résume en une trinité fort peu orthodoxe : absorption massive et rapide de toutes les substances possibles et imaginables, habitat collectif dont la quintessence demeure les fameuses khrouchtchiovki (immeubles de 5 étages, construits sous Khrouchtchiov) et enfin anarchie organisée, cette dernière faisant face à une attaque sans précédent menée par le processus d'européanisation, ayant débarqué dès le début des années 1990 sur les rives orientales de la Baltique.

À cet égard, Tallinn est sans doute la première grande ville post-soviétique arrachée au post-soviétisme. Les tours de verre, les touristes nordiques, la bonne gouvernance ou le e-parlement entre autres y ont, selon les vœux de l'actuel Président Toomas Hendrik Ilves, unifié rapidement la province Estonie au monde nordique. Ces évolutions ont eu lieu malgré une partie non négligeable de la population ayant subi les deux dernières décennies, ayant refusé les évolutions ou bien ne réussissant pas toujours, comme Kostia, le héros de La soif d'Andreï Guelassimov, « à caser toute la vodka dans le frigo ». Tous n'ont pas été comme lui défigurés en Tchétchénie, mais tous ont tâté de près ou de loin du bourbier, dont l'épicentre fut la Russie et que seule la littérature peut sans doute restituer. À travers également des portraits de Russie profonde à peine caricaturés dans Dernières nouvelles du bourbier d'Alexandre Ikonnikov et à travers le quotidien d'une grande partie de la jeunesse durant la perestroïka, dans Racailles (Gopniki) de Vladimir Kozlov, c'est la part sombre de la Russie réelle qui est dépeinte, loin de la prose de Boris Akounine ou de Lioudmila Oulitskaïa qui ont choisi de fuir le bourbier.

L'écriture de Kozlov est violente et noire, sans doute la seule adaptée à l'habitat soviétique décrépit et à ses habitants âgés aujourd'hui de moins de 40 ans ; celle d'Ikonnikov, fataliste, fait rire et vise juste, rappelant l'existence de la Russie profonde ; celle de Guelassimov atteint également sa cible, même si on regrettera parfois un zeste de moralisme inutile. Malgré tout, la qualité des trois ouvrages est de ne pas juger, de ne pas condamner, de simplement présenter le réel à travers la fiction.

Cette réalité est d'abord marquée par l'omniprésence de l'alcool : vodka, bière, cognac et vin. Sa présence inaugure La soif et Dernières nouvelles du bourbier et clôture Racailles ainsi que Dernières nouvelles du bourbier, paradoxalement encore plus alcoolisé que La soif. Loin d'un cliché, cette présence de l'alcool est une réalité, car « la vodka, c'est comme la crasse, on en trouve partout » (La soif). Avec pour résultat une défonce (aucun autre terme n'est approprié) des jeunes de plus en plus violente, renforcée par le développement des drogues à injection (et de son corollaire, le SIDA), qui détruit par exemple les relations parents-enfants, en témoigne cette réaction d'une mère récupérant son fils gisant sur le pas de la porte : « Ah, espèce de salaud, encore bourré ! » (Racailles).

Mais l'alcool n'est pas la seule réponse à la vacuité de l'environnement, il est accompagné par la violence extrême et gratuite illustrée principalement dans Racailles. Le narrateur de 14 ans y annonce la couleur dès le début du livre, énonçant en toute banalité la chose suivante : « Les grands nous ont promis de nous emmener chez Natacha la baiser en groupe, mais ensuite, ils ont changé d'avis ou fait autre chose, et peut-être qu'ils ne voulaient plus nous emmener - genre, c'est encore des mioches, il est trop tôt ». La cruauté n'est pas mesurée, pas même appréhendée, les filles dans leur ensemble étant qualifiées quelques lignes plus loin de « salopes invétérées ». Kozlov ne juge pas, n'édulcore pas, il écrit le réel d'une large part de la population, notamment masculine, en utilisant la langue de celle-ci, le mat (sorte d'argot très vulgaire et très fourni : une langue en soi). À la fin des années 1980 et encore aujourd'hui dans les quartiers les plus glauques de barres d'immeubles, cette réalité est noire, sans nuances de gris.

Et ces quartiers, on y reste, à l'instar de Sérioja, le disparu de La soif, qui « était un Moscovite pur jus. Il avait vécu toute sa vie dans la troisième rue du 8 mars. Dix minutes d'autobus jusqu'à la station de métro. C'était un ardent supporter du Dynamo ». Et la répétition : la même école, la même rue, le même bus, la même vodka, la même cage d'escalier, les mêmes insultes. « Et c'est tout. Retour au bercail pour dormir. Et demain, on recommence ». (Racailles) Et l'ennui, d'où cette question légitime : « Comment dessiner l'attente ? » (La soif).

Lueurs d'espoir ?

Face à ce vide et à cette violence, dont Varlam Chalamov avait, à partir de son expérience concentrationnaire, compris qu'elle gangrénerait toute la société soviétique, donc en premier lieu la Russie, peu de refuges existent : le dessin et la littérature, mais aussi la conservation de quelques valeurs essentielles, en premier lieu l'hospitalité, qui n'est pas un vain mot en Russie et dans l'ensemble de l'ex-URSS. De plus, face aux « avancées » de la perestroïka ou post-soviétiques, il reste un respect du labeur et de la bonté en vigueur au temps du soviétisme triomphant, quitte à fermer les yeux sur la corruption ou le détournement de matériel, endémiques, mais finalement moindres maux face à la déshumanisation de la société. À cet égard, ce passage de Dernières nouvelles du bourbier comporte plusieurs niveaux de lecture : « Si le vol est une mauvaise chose, et qu'en même temps on ne peut pas se débrouiller sans y avoir recours, quelle est la solution ? demande le Président aux ministres. - Légaliser le vol ! - Le soumettre à un contrôle sévère ! - Décréter par oukaze qu'il faut voler de façon moins intensive ! ». Ikonnikov ne condamne rien, il présente un état des lieux du bourbier et le questionne.

De même, les résidus soviétiques comme le défilé du premier mai, le Komsomol (dans Racailles), les kolkhozes/sovkhozes ou encore « la représentante d'une profession héroïque, la vendeuse de tickets [dans les transports en commun] » (dans Dernières nouvelles du bourbier), s'ils n'apportent rien de très positif, ont au moins le mérite de maintenir quelques liens humains. À cet égard, il est significatif qu'aucune célébration russe ne réussisse à supplanter le 9 mai, commémorant la victoire lors de la « Grande guerre patriotique », c'est-à-dire avant tout une célébration soviétique, également très suivie en Ukraine notamment.

À la boue des ruelles de villages parfois isolés du monde en hiver, succède une nouvelle forme de saleté, bien pire : « la guerre des ordures » résultant de l'introduction des canettes en fer blanc ou en aluminium et des bouteilles en plastique (Dernières nouvelles du bourbier), alors que le verre recyclé avait régné en maître sur l'URSS. Malgré la dureté de la vie, la situation villageoise est appréhendée à plusieurs reprises de manière positive, tantôt ironiquement (« Tu comprends, dans le village il y a huit femmes, une flopée de gosses et seulement trois mâles. [...] Tout le harem repose sur moi » - Dernières nouvelles du bourbier), tantôt de manière laconique et plate, un conscrit abandonné en forêt ayant fondé une famille.

Alors même qu'en de nombreux endroits la campagne russe (post-soviétique dans son ensemble) se meurt et qu'au contraire les grandes villes connaissent croissance, richesse et bien sûr inégalités sans précédent, il se trouve des lueurs d'espoir derrière la misère sociale et sexuelle, le manque d'éducation, l'atrophie du vocabulaire, la violence gratuite, l'immobilité et l'ennui. Et ces lueurs d'espoir se nomment art, hospitalité, terre, partage, désintéressement, camaraderie, la campagne en déclin n'étant paradoxalement pas la dernière à pouvoir offrir chaleur humaine et signes d'espérance, au contraire d'une ville définitivement noire chez Kozlov, dont le roman s'achève sur un narrateur seul chez lui se faisant frire une omelette dans une cuisine sale, après une nuit blanche dont vodka, sexe et résignation furent les principaux ingrédients.

Cependant, chez tous, y compris chez Kozlov, existe le besoin de l'autre, au moins pour boire ou coucher : la porte est sinon toujours, du moins souvent, ouverte. Seul le visage du héros de La soif le fait initialement vivre de longs moments reclus dans son appartement avec pour seule compagnie ses bouteilles. Le monde virtuel est totalement absent de ces écrits contemporains où même télévision, jeux vidéo et téléphone n'apparaissent que rarement. Les relations y sont brutes, libres de toute médiation technologique.

Quel est alors le sens de tout cela, le sens de la vie sur terre ? « Réponse : boire du thé sur le balcon et fumer, c'est-à-dire être ensemble » (Dernières nouvelles du bourbier). Il y a un appel à la communion tout au long de ces ouvrages, dans la cruauté, la défonce ou la discussion paisible. Une mise en avant de l'humain, qui malgré tout vit avant de survivre, et qui assume sa part de Mal, aussi grande soit-elle. Le tout avec lucidité et humour, deux choses dont les Russes ne manquent pas, dans un pays où tout est possible, car « Dans le meilleur des cas, là-bas [aux États-Unis], il [le plongeur] peut devenir serveur. Alors que chez nous, les anciens détenus peuvent vraiment devenir députés à la Douma » (Dernières nouvelles du bourbier). Malgré les révolutions de 1905 et 1917, le stalinisme, la « Grande guerre patriotique », la perestroïka, la perte de l'empire et les crises consécutives, la Russie, même blessée, est encore debout, telle un volcan impossible à enchaîner.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Chalamov, Varlam, Essais sur le monde du crime (traduit du russe par Sophie Benech), Gallimard/Arcades, 1993
  • Guelassimov, Andreï, La soif (traduit du russe par Joëlle Dublanchet), Actes Sud/Babel, 2006
  • Ikonnikov, Alexandre, Dernières nouvelles du bourbier (traduit du russe par Antoine Volodine et de l'allemand par Dominique Petit), Points, 2004
  • Kozlov, Vladimir, Racailles (traduit du russe par Thierry Marignac), Moisson Rouge, 2010
  • Le Guevellou, François, Dictionnaire des gros mots russes, L'Harmattan, 2002
  • Marignac, Thierry, Vint, le roman noir des drogues en Ukraine, Payot, 2006

Sur Internet

Photo : khrouchtchiovki, source : Wikipedia Commons

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