Austérité et rigueur : le peuple dit non !

Par Jean-Baptiste Kastel | 2 mai 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Austérité et rigueur : le peuple dit non !”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 2 mai 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1483, consulté le 18 août 2022

« La rigueur, c’est l’austérité plus l’espoir ». Pas certain que la population roumaine partage l’avis de l’ancien Premier ministre français, Pierre Mauroy. Le 6 février 2012, le chef du gouvernement conservateur roumain, Emil Boc (membre du Parti démocrate libéral, affilié au PPE), annonçait sa démission. Ce dernier avait fait adopter des mesures d’austérité depuis l’été 2010 afin de redresser les finances du pays et « faire de l’économie roumaine un exemple dans l’Union européenne ». 

La chute de gouvernement : exercice national ?

En réaction à l’adoption d’un plan draconien en 2010, l’opposition du Parlement et l’opinion publique commencèrent à se mobiliser. L’acmé de la manifestation eut lieu en ce début d’année, malgré le froid sibérien qui s’était abattu sur toute l’Europe avec des températures atteignant les – 24° certains jours de protestations à Bucarest, pour défier le plan d’austérité. Le 6 février dernier, le très controversé Président roumain Traian Băsescu (indépendant) avait présenté Mihai Răzvan Ungureanu (PDL) au Parlement, selon l’article 103 de la Constitution roumaine. Il avait été investi par le Parlement en attendant les prochaines élections législatives. Une nomination qui avait fait débat, car le nouveau chef du gouvernement possédait le profil d’un bureaucrate, à l’image de Mario Monti ou de Loukás Papadímos. Il n'est finalement resté que trois mois: le 27 avril une motion de censure déposée par l’opposition social-démocrate a renversé le gouvernement. A trois mois des élections législatives, c’est désormais le chef de l’opposition (qui n’en n’est plus une), Victor Ponta, qui prend la tête du gouvernement.

Récession en Roumanie

Le plan de rigueur en Roumanie résulte de deux années catastrophiques pour l’activité économique. L’année la plus marquante reste celle de 2009 où le pays a enregistré une récession de 7 points. Il a fallu attendre 2011 pour retrouver la croissance. Avant la crise, le pays frôlait les 7 points de croissance et attirait annuellement 15 milliards d’investissements directs à l’étranger. Cette contraction de l’économie s’explique notamment par le retrait des capitaux étrangers qui provenaient essentiellement d’Allemagne (18%), d’Italie (13%) et de France (8%). De plus, l’année 2010 a été marquée par un taux chômage de 8,36%, qui a doublé en un an et par un recul de la production industrielle de plus de 6%. Cette situation s'est conjuguée avec une inflation grimpante qui a atteint les 10%.

Cette récession a forcé les autorités roumaines à emprunter au Fond monétaire international (FMI) un prêt de 20 milliards d’euros. Pour bénéficier de celui-ci, l’Etat roumain devait mettre en application de nombreuses mesures de rigueur. Celles-ci ont été présentées et adoptées par la coalition de centre droit dirigée par Emil Boc en juin 2010.  Elles comportaient :

-Une réduction de 15% des retraites

-Une baisse du salaire des fonctionnaires de 25% 

- Un nouvel ajustement des allocations chômage et familiales qui devaient baisser de 15%

-Une augmentation de la TVA, passant de 19 % à 24 %

-Une baisse de 15% des aides versées aux handicapés, aux anciens révolutionnaires, aux vétérans et aux veuves de guerre

-L’introduction d’une taxe sur les tickets restaurants et sur les droits d’auteurs

-Une augmentation de 16% des taxes sur les transactions boursières

-Le licenciement de 70.000 fonctionnaires avant la fin 2010

Des mesures qui touchent l’ensemble de la population : retraités, précaires, fonctionnaires, monde financier, consommateurs, etc... La Roumanie compte 21,5 millions d’habitants dont 25% qui vit sous le seuil de pauvreté et 4,69 millions de retraités.  Ainsi, les dispositions élaborées par le FMI et le gouvernement d'Emil Boc suscitent de vives oppositions. Dès juin 2011, l’opposition social-démocrate a tenté de renverser le gouvernement en proposant une motion de censure dénonçant un « génocide social ». Elle a été rejetée de 8 voix en juin 2011. 

Mobilisation de la population et chute du gouvernement

Suite à l’annonce de ces mesures d’asutérité, les mobilisations se multiplièrent au sein de l’opinion publique, avec l’apparition d’un mouvement des « Indignés » au sein du pays. Ceux-ci occupèrent la place de l’Université de Bucarest au début de l’année 2012. Une réelle opportunité pour l’opposition, qui souhaitait au plus tôt organiser des législatives anticipées, les prochaines élections auraient eu  lieu en 2013. Cependant, le Parti Social Démocrate (PSD) et le Parti National Libéral (PNL) n’étaient pas d’accord sur les mesures à adopter. Le PSD avait proposé une grève parlementaire des députés de l’USL tandis qu’au PNL, on envisageait la démission de tous les députés de l’opposition. 

Ces tractations politiques n'ont pas atteint les « Indignés » de Bucarest. Ceux-ci ont réuni hebdomadairement de grandes manifestations au mois de janvier 2012. Le véritable ras-le-bol de la population eu lieu en décembre 2011, lorsque le Président roumain souhaita privatiser le système de santé publique roumain. Suite aux nombreuses pressions provenant de la rue, des médias, de l’opposition, la coalition gouvernementale commença à s’effriter et à s’effondrer. Les ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur durent démissionner. 

Cependant, au Parlement, l’opposition était encore divisée sur la position à adopter. Celle-ci regroupe des communistes, des sociaux-démocrates et des nationalistes. C'est seulement le 1er février 2012 que ceux-ci trouvent un accord. Tous les députés des trois partis d’opposition décidèrent d’engager une grève parlementaire jusqu’aux prochaines élections. Ce coup de force oblige Emil Boc à présenter sa démission le 6 février. 

Ainsi, le nouveau Premier ministre Mihai Răzvan Ungureanu remporte, le 9 février, le vote de confiance au Parlement de Roumanie, par 237 voix contre 2, l'opposition n'ayant pas pris part au vote, estimant que celui-ci reste aux ordres du Président roumain et continuera d’appliquer des mesures d’austérité. Il présente un discours de politique générale où il indique sa volonté d'adopter l'euro en 2015, de rentrer dans l’espace Schengen, de lutter contre la corruption et annonce également la hausse du traitement des fonctionnaires, réduit de 25 %. L’opinion publique commence à souffler en attendant les législatives qui auront lieu en novembre 2012. Ce discours ne convainc pas l’opposition au Parlement qui le renverse le 27 avril 2012.

Le contexte politique est très tendu dans le pays. Les nouvelles élections risquent d’être un vote sanction contre l’actuel Président. De plus, un nouveau débat voit le jour au sein du gouvernement suite à une déclaration du Président Traian Băsescu au mois d’avril. « Le pays doit s’extraire de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie » : à l’instar de son voisin bulgare, qui avait adopté l’interdiction de l’exploitation des gaz de schistes le 16 janvier dernier, la Roumanie souhaite ouvrir l’exploitation des gaz de schistes dans la région de la Dobroudja. Le Président souhaite désengager la Roumanie de sa dépendance énergétique envers la Russie et alléger sa balance commerciale (fortement déficitaire), une proposition qui déplait, de nouveau, à la population. 

 

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A lire 

Ouvrages :

  • DÉRENS J.-A., Comprendre les Balkans, Non Lieu, Paris, 2007

Sur internet

 

Source photo : Romanian flag sur Wikimedia commons