Au long du Danube avec Claudio Magris

Par Philippe Perchoc | 26 novembre 2006

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Au long du Danube avec Claudio Magris”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 26 novembre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/60, consulté le 22 octobre 2017
danube

Et qu'est-ce qui arriverait si on fermait le robinet ? Claudio Magris (né à Trieste en 1939), professeur de littérature germanique à l'université de Trieste depuis 1978, est un homme de frontières. Son essai, Danube (1986), est considéré comme un des piliers de la littérature sur la Mitteleuropa ; il n'est pas de meilleur compagnon pour un voyage poétique, littéraire, architectural et historique au long du fleuve habsbourgeois.

Une question de plomberie

La recherche de la source du Danube a été l'objet d'une longue tradition littéraire dans laquelle se sont illustrés Hérodote, Strabon, César, Pline ou Sénèque. La question fait encore aujourd'hui débat entre différentes localités allemandes qui revendiquent la paternité du fleuve.

Beaucoup de mystères ont toujours entouré la source du fleuve, si bien que certains ont prétendu qu'il pouvait naître d'un robinet oublié. C'est donc à Furtwangen que commence notre périple danubien, qui aurait aussi pu commencer à Danauschingen, localité rivale dans la paternité de la source première du fleuve.

A Furtwangen, une vieille masure du XVIIIe siècle jouxte la source du Danube. Claudio frappe à la porte, une vieille dame ouvre, ne répond pas à ses questions mais lui passe une bande sonore où grésille sa propre voix racontant l'histoire de la source. Bien sûr que non, le Danube ne coule pas d'un robinet, mais d'une gouttière !

Celle-ci est alimentée par un tube vertical sortant de terre en haut de la colline qui laisse les eaux couler le long de la pente pour se rassembler dans un petit vallon en contrebas. Voilà une histoire qui devait plaire à Ionesco.

Un lien capital (-es)

« Tu y crois toi, à Ulm ? » demandait l'écrivain Céline alors que les Alliés bombardaient la ville. Non seulement à Ulm mais à toutes ces villes majestueuses qui bordent le Danube : Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade et tant d'autres. Elles ont parfois deux noms et parfois trois, comme Bratislava la slovaque, Presbourg l'allemande ou Pozsony la hongroise. Elles sont parcourues de multitudes de ponts qui sont autant de liens entre ses peuples. Le Danube n'est pas un fleuve qui divise mais qui rapproche, il suffit de penser à l'union de Buda et de Pest !

Magris nous emmène avec lui au cœur de la Mitteleuropa, de son histoire et de ses contradictions.

C'est aussi une galerie de personnages, d'écrivains comme Musil, de poètes et de criminels comme Eichmann qui nous est ici contée. C'est un peu de l'essence de l'Europe centrale que Magris veut communiquer : son mode de pensée décalé, son idéal universel et sa contradiction entre culture et cultures, la germanique et les autres.

On dit parfois que plus rien n'étonne les Européens de l'Est et les exemples sont foisons. Comme ce ministre autrichien auquel les services secrets rapportent qu'une révolution se prépare en Russie et qui s'écrie : « Et qui va la faire cette révolution ? Peut-être ce Monsieur Bronstein qui passe ses journées au Café central ? » Peut-être que oui : Monsieur Bronstein était plus connu sous le nom de Trotsky.

Magris nous parle d'un certain nombre de personnes qui laissent comprendre où Kafka a puisé son inspiration. Neweklowky aurait tout à fait pu être un personnage de l'univers kafkaïen. Ce fonctionnaire impérial a rédigé une somme de 2964 pages sur le xDanube, sa navigation depuis l'époque romaine, le flottage des troncs, le dialecte des bateliers, la poésie ou les romans qui en parlent. Le type même de projet habsbourgeois : gigantesque, universel mais aussi démesuré. L'empire autrichien aurait pu être de ces expériences qui faisaient dire à Kierkegaard que « toute synthèse s'offre au rire des dieux ».

L'Europe divisée

Le voyage de Magris nous fait ensuite entrer en Europe socialiste puisque son essai date de 1986. Ainsi, de l'Autriche à la Hongrie, c'est un monde qui change mais qui reste largement tributaire de son fleuve, de son histoire et de sa mentalité.

On sent au fil de l'eau que notre guide a quelques sympathies pour ce qu'il estime être des « réussites socialistes », notamment celles de la Yougoslavie titiste - qu'il perçoit comme l'héritière de la mission multiculturelle des Habsbourgs - ou celles de la Roumanie.

C'est finalement en Bulgarie, après quelques entrelacs yougoslaves et roumains, que le voyage se poursuit puis s'écoule doucement vers le delta du Danube en Roumanie.

Un fleuve européen

Magris nous livre une réflexion érudite et touchante sur la Mitteleuropa. Sa perspective théorique sur la place de la germanité dans cette Europe centrale et orientale est d'autant plus actuelle que c'est maintenant la totalité du Danube qui réintègre l'espace politique européen.

« Le Danube est souvent enveloppé d'un halo symbolique d'antigermanisme. C'est le fleuve le long duquel se rencontrent, se croisent et se mêlent des peuples divers alors que le Rhin est le gardien mythique de la pureté de la race. C'est le fleuve de Vienne, de Bratislava, de Budapest, de Belgrade, de la Dacie, c'est le ruban qui traverse et ceint – comme l'Oceanos ceignait le monde grec – l'Autriche des Habsbourgs, dont la mythologie et l'idéologie ont fait le symbole d'une koïne plurielle et supranationale, cet empire dont le souverain s'adressait à « mes peuples » et dont l'hymne était chanté en onze langues. Le Danube, c'est la Mitteleuropa germano-magyaro-slavo-judéo-romane que l'on oppose souvent avec virulence au Reich germanique, l'œcuménisme « hinternational » que célébrait à Prague Johannes Urzidil, un monde « en arrière des nations ».

Il semble bien que le Danube soit aujourd'hui, par son histoire et sa géographie, l'une des colonnes vertébrales les plus importantes de l'espace européen, une expression de son génie mais aussi de son paradoxe.

 

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