Antonela Capelle-Pogǎcean : « une réaction nationaliste de cité assiégée » en Hongrie

Par Annamária Tóth | 1 février 2012

Pour citer cet article : Annamária Tóth, “Antonela Capelle-Pogǎcean : « une réaction nationaliste de cité assiégée » en Hongrie”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 1 février 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1406, consulté le 23 septembre 2018

L'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution hongroise le 1er janvier 2012 a soulevé de nombreuses controverses en Hongrie, dans les médias et sur la scène politique européenne. Antonela Capelle-Pogǎcean, chargée de recherche au CERI et au CNRS, répond aux questions de Nouvelle Europe sur l'état de la droite conservatrice hongroise.

Samedi 21 janvier 2012 a eu lieu une manifestation réunissant entre 100 000 et 500 000 personnes selon les sources différentes en faveur du gouvernement et contre l'Europe. Face à un tel soutien, où est l'opposition ? Quelle est l'alternative au Fidesz (y en a-t-il une) ?

Sans entrer dans les classiques querelles de chiffres qui accompagnent ce genre d’événement, l’ampleur – inattendue – de la manifestation de samedi témoigne d’un soutien et d’une capacité considérable de mobilisation de la droite. Cela étant, on ne saurait comprendre l’événement à la seule lumière des rapports de force entre la majorité de droite et les oppositions (parlementaire et extraparlementaire) qui ont elles-mêmes gagné en visibilité depuis le début de l’année. L’une des bannières en tête du cortège, samedi, proclamait : « nous ne voulons pas être une colonie ! ». Autant dire que les menaces de sanctions européennes et les critiques exprimées notamment lors de la séance du Parlement européen consacrée le 18 janvier à la Hongrie et diffusée en direct par l’une des chaînes de télévision hongroise, ont contribué à assurer le succès de cette manifestation. Plus largement, l’emballement des médias autour de la Hongrie, charriant parfois des inexactitudes et des exagérations, y a joué un rôle.

En même temps, si l’on en croit les sondages d’opinion, le Fidesz aurait perdu la moitié des électeurs de 2010, tout en restant en tête des préférences partisanes (18% des questionnés en janvier). Ce recul semble pour l’instant renforcer uniquement le camp des « indécis, sans préférence partisane », soit plus de 50% des questionnés. Les manifestations organisées à l’initiative des syndicats et d’organisations civiles en septembre et octobre 2011 pour protester contre les politiques gouvernementales, ainsi que celle qui a réuni des dizaines de milliers de Hongrois le 2 janvier 2012 contre la nouvelle Constitution, ont rendu visibles des mécontentements populaires croissants.

Mais l’opposition de gauche, fragmentée et divisée, peine à incarner une alternative. Au parlement, le petit parti écologiste, le LMP, refuse le rapprochement avec les socialistes, à ses yeux, responsables, comme le Fidesz, des échecs hongrois des vingt dernières années. La reconstruction du Parti socialiste, effondré aux élections de 2010, au terme de deux mandats successifs, est loin d’être achevée. De nouveaux acteurs font entendre leurs voix dans l’espace extraparlementaire (partis de gauche en cours de constitution, organisations et mouvements civils, certains issus du monde syndical). Une « table ronde de l’opposition démocratique » réunissant la plupart de ces acteurs est attendue pour février. La construction d’une offre alternative a de toute façon pour horizon 2014 et les prochaines élections législatives.  Le Fidesz n’est pas encore arrivé à mi-mandat.

Face aux réactions politiques et médiatiques sur la situation actuelle en Hongrie, un nombre croissant de Hongrois, supporteurs et adversaires du gouvernement, montrent un Euroscepticisme grandissant. Ils voient les critiques comme injustes ou exagérées. Par exemple, le témoignage d'une journaliste étrangère admettant qu'elle ne connaissait pas la nouvelle Constitution tout en la critiquant a créé des controverses. Encore d'autres y voient une attaque de la gauche et des libéraux car la scène politique et médiatique serait restée silencieuse face aux événements en 2006. Pouvez-vous comprendre ces réactions ?

La thèse du complot de la gauche européenne et/ou des libéraux contre Viktor Orbán est en effet très présente dans les médias hongrois de droite et chez les supporters du Premier ministre. L’on occulte dans ce camp les réticences et les critiques – fussent-elles plus modérées – suscitées par certaines mesures politiques ou économiques du gouvernement hongrois y compris auprès de gouvernements ou de personnalités issus de la même famille politique, ou alors dans des médias occidentaux considérés plutôt de droite.

En même temps, il est vrai que l’emballement médiatique ainsi que les excès et les imprécisions de certaines critiques peu documentées risquent de rendre inaudibles ou difficilement audibles des remarques et des inquiétudes tout à fait fondées. Cela, tout en alimentant une réaction nationaliste de cité assiégée, dans un pays où l’euroscepticisme, bien que minoritaire, est à la hausse depuis deux ou trois ans, et où l’appartenance à l’UE ne rime pas avec une amélioration des conditions de vie pour une majorité de la population.

Le parti d'extrême droite, Jobbik, a brûlé un drapeau européen le 14 janvier lors d'une manifestation contre l'UE et notamment après la déclaration de la Commission du 11 janvier selon laquelle elle n’exclurait pas une procédure d'infraction (qu'elle a de fait introduit le 17 janvier). Le parti Jobbik pourra-t-il profiter de la situation actuelle pour élargir son électorat ?

À priori oui, mais dans des proportions difficiles à estimer. D’une part, le radicalisme du Jobbik, parti notamment d’une partie de la jeunesse politisée, inquiète. D’autre part, le Jobbik verra toutefois sa base s’élargir. Le gouvernement s’est lui-même placé dans une situation très délicate, obligé désormais à faire marche arrière face au FMI et à l’Union européenne sur beaucoup de mesures présentées comme emblématiques de la « guerre d’indépendance financière » qu’il affirmait mener. Or ses marges de manœuvre en termes de politiques économiques sont aujourd’hui encore plus réduites qu’elles ne l’étaient à son arrivée au pouvoir en 2010.

De nouvelles mesures d’austérité associées probablement à la signature d’un futur accord avec le FMI et l’UE autour d’un prêt, pourraient alimenter les mécontentements sociaux d’une population soumise depuis 2008 à des vagues d’austérité successives. Certains déçus du Fidesz pourraient alors se diriger vers le Jobbik.

Au centre des critiques contre la Constitution hongroise, nous retrouvons le Premier ministre Viktor Orbán. Il est souvent cité comme exemple du populisme de droite que l'on voit aussi émerger dans d'autres pays européens. Or, à la fin des années 80, Orbán apparaissait comme un jeune homme politique charismatique qui revendiquait la liberté d'expression. Comment expliquez-vous cette transformation ?

La transformation est partielle. Avec désormais plus de vingt ans de métier politique, rare exemple de survie dans l’Europe postcommuniste, le Premier ministre hongrois a gardé le charisme de sa jeunesse aux yeux de nombre de ses électeurs. Il a probablement gardé aussi une croyance dans un destin politique national. La mue idéologique opérée à partir du milieu des années 1990 – de jeune libéral en conservateur/populiste de droite – renvoie en grande partie à une structure d’opportunité politique. Les élections de 1994, très décevantes pour le Fidesz, ont été également marquées par l’effondrement de la droite chrétienne-nationale au pouvoir entre 1990 et 1994. Si la gauche (ex-communiste) et le centre libéral de la scène hongroise étaient bien remplis, cet effondrement a libéré un espace politique dans lequel s’est engouffré, sous la direction de V. Orbán, le Fidesz. Celui-ci a « droitisé » son profil libéral.

Le succès a été au rendez-vous en 1998, ouvrant un premier accès au poste de Premier ministre à Viktor Orbán. L’exercice plus autoritaire du pouvoir qu’il donne à voir depuis les élections de 2010 s’adosse non seulement aux frustrations suscitées par une longue attente et deux ratés (les scrutins législatifs perdus de 2002 et 2006) sur une scène politique très clivée entre droite et gauche, mais aussi par la possession de la majorité de deux tiers. Tout cela en contexte de crise économique en Hongrie mais aussi en Europe et dans le « monde occidental », semblant ouvrir l’horizon des possibles politiques, facilitant les mesures « non-orthodoxes » et un messianisme du « renouveau de la Hongrie » qui ne redoute pas les coups de force.

Au Parlement européen, la question hongroise a créé une division gauche-droite entre le Parti populaire européen (PPE) et le reste des fractions. Lors d'une plénière la semaine dernière, où Viktor Orbán était présent, le PPE n'a donc pas joint le camp des critiques sévères du gouvernement hongrois. Pourquoi ?

Le Fidesz fait lui-même parti du PPE (NDLR il s'agit du groupe politique qui regroupe les partis convervateurs européens). Si des critiques ont été entendues y compris en son sein, la politisation de la question hongroise dans l’arène européenne a renforcé le clivage idéologique gauche-droite. La discussion du cas de la Hongrie est devenue un marqueur idéologique au sein du Parlement. Son interprétation dans un registre ou un autre a renvoyé non seulement aux évolutions observées dans ce pays, mais également à des dynamiques transeuropéennes plus larges, caractérisées par le déploiement du populisme et des mouvements d’extrême-droite dans d’autres États membres de l’UE.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

 

Source photo : 15 March 2007, par habeebee, sur flickr. The far-right opposition demonstrates against the Gyurcsany government, at the occasion of the 15 March commemoration of the 1848 revolution.

 

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