Anatomie des Balkans : géographie de la violence ?

Par Jean-Baptiste Kastel | 14 décembre 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Anatomie des Balkans : géographie de la violence ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 14 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1592, consulté le 22 mai 2019

Les mots servent à décrire ou permettent la mise en relation de concepts. Cependant, qui peut expliquer clairement le terme de "Balkans"? Est-ce une expression aux multiples facettes qui permet de décrire une zone géographique qui n'est pas franchement délimitée, ou alors un concept géopolitique péjoratif? Poudrière, conflits et violences représentent probablement la triste image transmise par nos médias et nos livres d'histoire, qui influent sur la perception de la région et qui ne permettent aucune évolution contemporaine du mot Balkans.

Balkans, quelle géographie ?

Le mot Balkans vient du mot turc Balkan (montagne boisée) à partir du XVème siècle. Il est utilisé pour désigner la chaîne montagneuse, la Stara Planina, qui divise la Bulgarie centrale d'Est en Ouest, des Portes de fer à la mer Noire.

Dès lors, cette région est perçue comme un pont entre l'Europe et l'Asie, une région de transit et zone de rencontres entre peuples et cultures, entre Occident et Orient. Ainsi, le terme est géographique et représente un espace d’échange qui influencerait les peuples habitant cette région, une idée qui renverrait à une construction identitaire et historique fondée sur des influences étrangères. Cette considération vient du fait que les Etats balkaniques semblent trop jeunes et n’ont jamais eu le temps d’imposer leurs propres modèles de société, ayant été successivement soumis aux Empires extérieurs (romain, byzantin, ottoman, autrichien).

Cependant, cette vision historique ne prend pas en compte la conservation des cultures par les différentes sociétés balkaniques dans les périodes d’occupation, notamment par le système de Millet. Nous devons préciser qu’avant les conquêtes de l’Empire ottoman au XIVème siècle, le déclin de l’Empire byzantin a permis l’émergence de configurations politiques plus ou moins éphémères. Vers le premier millénaire, la région connait le Royaume croate, le Royaume de Bosnie, l’Empire bulgare ou encore l’Empire serbe.

De plus, le processus de construction des identités nationales en Europe date des XVIIIe et XIXe siècles, période où les Etats balkaniques commencent à s’émanciper de la tutelle ottomane, rendant tout aussi légitime l’identité serbe ou bulgare que l’identité française ou espagnole.

Pendant la domination ottomane de la région, les diplomates et littéraires nommaient cette région la « Turquie d’Europe ». Johann August Zeune, géographe allemand, a été le premier en 1808 à employer l'expression de « péninsule balkanique » (Balkanhalbinsel) pour désigner l'ensemble des possessions ottomanes en Europe.

L'usage du terme se généralise au cours du XIXème siècle, avec une lourde charge idéologique. Alors que l'Empire ottoman se désagrège peu à peu, les revendications indépendantistes voient le jour. De l’autre coté, les grandes puissances européennes (Russie, Autriche Hongrie, Royaume-Uni, France) jouent chacune la carte de leurs protégés. Les « Balkans » deviennent donc synonymes de complexité nationale, de conflits sans fin, d'éclatement et de morcellement.

La géographie de la violence

La « balkanisation » devient la marque identitaire majeure de cette portion d'Europe. Le concept de « Balkans » est perçu de manière idéologique avant d'être géographique. Nous acceptons que la Croatie et la Slovénie soient intégrées dans ce concept. Pourtant, Zagreb n'a été que partiellement affectée par la domination ottomane et Ljubljana n’a jamais été dans l’Empire ottoman. Les deux Etats sont rattachés à ce concept au vu de l'expérience yougoslave du XXème siècle.

C’est le Ministre des Affaires étrangères du Reich, Walther Rathenau, qui emploie en 1918 le terme de balkanisation. Le mot entre finalement de façon durable dans le vocabulaire politique après l’adoption des traités consécutifs à la Première Guerre mondiale, désignant le processus de morcellement des unités politiques et géographiques qui existaient, en une multitude d’États évoquant la fragmentation et le conflit.

Au XIXème siècle, la région entre dans une longue période de déchirements, qui après la parenthèse de la guerre froide, se poursuit jusqu'en 2001. La région a été ainsi, peu à peu, associée à des images de violence et de désordre. A ce titre, les manuels d’histoire nous parlent de la « poudrière des Balkans » pour justifier l’escalade du premier conflit mondial.

On essaie alors de désigner la région par Europe du Sud-Est afin d’éviter les connotations négatives et nous entendons parfois le doux nom de Balkans occidentaux.

L’équation magique des Balkans occidentaux

Cependant, les Balkans occidentaux ne peuvent êtres assimilés à l’ancien espace ottoman. Ils possèdent une réalité géographie différente, et l’apparition de ce terme est aussi associée à un concept idéologique.

C’est l’Union européenne qui utilise ce terme en premier. A partir de 1999, le vocabulaire politique de l'Union européenne instaure l’expression de Balkans occidentaux, qui désigne l’ensemble des Etats issus de l’ancienne Yougoslavie (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro, Macédoine, Kosovo, Serbie), moins la Slovénie, plus l’Albanie.

Ces pays étaient restés à l'écart du processus d'intégration européenne. Les frontières géographiques extérieures des Balkans n'ont pas changé, mais depuis la disparition de la Yougoslavie socialiste en 1991, de nouveaux Etats ont vu le jour.

Ainsi, le terme de « Balkans occidentaux » a été officiellement introduit dans le vocabulaire de l'UE à l'occasion du Conseil européen de Vienne de décembre 1998, et depuis 1999 le processus de stabilisation et d'association (PSA) précise le cadre des relations entre la région et l'UE. A partir de la crise du Kosovo, le besoin d’une politique régionale claire apparait inévitable dans l’approche européenne. 

Par ce nouveau mot, on représente un groupe d’Etats qui « ont vocation à intégrer l’Union européenne », mais ne répondent pas encore aux critères de Copenhague, qui n’empêchent pourtant nullement d'entrer dans l’Union européenne. L’UE souhaite intégrer ces Etats, mais souhaite d’abord qu’une transition s’opère dans la région.

Les mots sont une forme d’action capable d’influencer le changement. Pourtant, dans le contexte actuel, l’image violente des Balkans occidentaux semble leur coller à la peau. Lors de la guerre du Liban, les journalistes occidentaux évoquaient une "balkanisation" du pays, et récemment, nous pouvions entendre que les banlieues "se balkanisaient". Il faudra au passage nous expliquer cela en détails...

Aller plus loin

A lire

  • CASTELLAN Georges,  Histoire des Balkans, Fayard, Paris, 1999, 643 pages.
  • DERENS Jean-Arnault, Comprendre les Balkans : histoire, sociétés, perspectives, Non Lieu, Paris, 2007, 375 pages.
  • ROSIERE Stéphane, 2003, Géographie politique et géopolitique. Une grammaire de l'espace politique, Paris, Ellipses, 239 pages.
  • SIVIGNON Michel, Les Balkans : une géopolitique de la violence, Belin, collection Mappemonde, Paris, 2007, 208 pages.
  • TODOROVA Maria, Imaginaire des Balkans, Paris, Éditions de l’EHESS, collection « En temps & lieux », 2011, 456 pages.
  • WEIBEL Ernest, Histoire et géopolitique des Balkans : de 1800 à nos jours, Collection l’orient Politique, Ellipses, Paris, 2002, 642 pages.

Source photo: Balkans War 1991: checking papers et Babin Zub (Grandmother's Tooth), Stara Planina, Serbia sur flickr.

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