Aleksandar, Grand-père Slavko, la magie et la guerre

Par Anaïs Delbarre | 22 décembre 2012

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “Aleksandar, Grand-père Slavko, la magie et la guerre”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 22 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1608, consulté le 25 août 2019

Aleksandar Krsmanovic n'a pas d'âge. Il est à la fois l'enfant insouciant qui rêve de rencontrer Tito et de ressusciter, grâce à ses pouvoirs de magicien, son grand-père Slavko (dont le cœur s'est brutalement arrêté lorsque Carl Lewis a battu le record du monde de 100 mètres) et l'homme dont les souvenirs d'enfance sont restés emprisonnés dans une cave à Velotovo. Aucun bruit, excepté le son des balles et celui, plus brutal, des bottes de cuir des soldats serbes, valsant mélodieusement au chant d'un gramophone.

Aleksandar contemple avec ses yeux d'enfant, dont on ne connaitra jamais véritablement l'âge (ont-ils 8 ans, 10 ans ou bien 12 ?), la guerre qui s'abat sur la Bosnie-Herzégovine, le massacre de sa ville, les ruines de sa Drina qui pleure d'abriter tant de noyés, la valse des soldats serbes au son du gramophone, les rides de sa mère bosniaque, creusées prématurément par la peur et les tableaux lacérés de son père serbe. Saša Stanišić, auteur profondément européen, nous livre son roman Le Soldat et le gramophone, publié en Allemagne en 2006 puis traduit en langue française en 2010, un témoignage troublant des guerres balkaniques des années 1990. A la manière de Kusturica dans ses plus beaux films, il nous renvoie une image chantante et festive de cette Europe de l'Est dont nous connaissons si peu les traditions et les cultures. Joyeuse et impétueuse comme la Drina avant la guerre, la famille d'Aleksandar, unie comme aucune autre et profondément heureuse, vit près de Višegrad, à Velotovo, en Bosnie-Herzégovine, dans l'ancienne Yougoslavie. 

Ce qu'Aleksandar aime

Aleksandar aime pêcher dans la Drina. D'ailleurs, il pêche comme aucun autre, et a même gagné un concours. Avec sa petite force, il empoigne sa canne à pêche et la jette dans son fleuve, et gare aux poissons qui décideraient de faire les malins.

Aleksandar aime la grisaille des trains sur la vieille voie ferrée de Velotovo, et il aime les contempler, main dans la main avec son grand père Rafik, "océan de tristesse". 

Aleksandar aime Tito et les grands discours lors des fêtes communistes - il n'aime pas les impacts de fusil dans le tableau de Tito à l'école, lorsque les Serbes rasent Velotovo. 

Aleksandar aime les tours de magie, même si lors de l'enterrement de grand-père Slavko, sa baguette magique et son chapeau n'ont pas réussi à relever de la terre froide celui dont le vieux coeur ne battait déjà plus. 

Aleksandar aime le lait froid de 12 minutes que lui prépare grand-mère Katarina.

Aleksandar aime les longues tresses de Nena Fatima, mais il préfère quand elle lâche ses cheveux.

Aleksandar croit déjà aimer Asija, "Beauté", qui comme lui attendait d'être ressuscitée de la cave le jour où les Serbes sont arrivés. 

Ce qu'Aleksandar ne dit pas

Alexsandar ne dit pas ce que cela fait de recevoir une balle dans la jambe, parce que cela ne lui est pas arrivé, mais à son ami Kikko, si.

Aleksandar ne dit pas ce que sont devenus ses parents, partis aux Etats-Unis après la guerre, et qui envoient des photos d'eux en maillots de bain derrière leur large piscine. 

Aleksandar ne dit pas qu'il est heureux, car il abrite un grand vide. Obligé de fuir Visegrad et sa chère Drina, que l'on pourrait qualifier de personnage principal tant elle est belle dans son omniscience, il erre en Allemagne, tentant de recoller les morceaux. 

Aleksandar ne dit pas qu'il a perdu son identité, car son père est toujours serbe, et sa mère toujours bosniaque, ses grands-mères habitent toujours en Bosnie et la Drina est toujours là, mais les rues sont éclaboussées du sang de ceux qui sont partis, de la moiteur des cuisses écartées des filles qui ont dû souiller leur pureté pour rafraîchir les soldats serbes avant de boire l'eau de la Drina et des souvenirs de sa famille toujours éclatée. 

Néanmoins, il dit reconnaitre l'odeur du café de grand-mère Katarina, toujours fourrée chez les voisines pour papoter une heure ou deux. Il reconnait également le son des berges de la Drina, essoufflées mais vivifiantes, et la petite rue de campagne sur la laquelle la Yugo tombait toujours en panne (et qui plus est, toujours au même endroit). Il se souvient de l'odeur du pain et du fromage des festins familiaux, du goût d'une prune sans noyau entourée de viande hachée et de ce que cela fait de se soulager dans des toilettes toutes neuves, quand on n'est plus obligé de creuser un trou dans le jardin. 

Ce que l'auteur nous dit

L'auteur c'est tout d'abord Aleksandar, oui, mais c'est aussi Sasa Stanisic, dont on ne sait pas vraiment identifier la part de souvenirs et d'expériences vécues dans ce roman familial teinté de chants et de joies perdues. Les personnages sont vivants au fil de pages, ils sont dansants, murmurants, troublants, entêtants comme un vieux refrain. La nostalgie d'Aleksandar agit comme un couteau dans un plaie brûlante. Le ton de ce roman, aussi frais qu'une bourrasque d'air en plein été, est mordant et sensible : Aleksandar enfant ne comprend pas tout, ou comprend les choses comme un enfant de son âge (oui, mais de quel âge réellement?). Aleksandar adulte ne comprend toujours pas les choses comme un adulte, et il voudrait revenir loin dans sa mémoire, encore plus loin que lorsqu'il était caché dans la cave pour éviter les balles ennemies. Son point de vue, qui ne tient pas compte de celui du camps serbe, s'attache à restituer des bribes de son passé. On va de l'avant dans son futur, on revient en arrière de quelques années, on se perd comme lui dans les bribes de sa mémoire, puis on revient à maintenant, maintenant dans sa chambre allemande, où il tente des numéros de téléphones inconnus, répond à des inconnus et demande toujours et toujours le même nom : "Asija"?

Pourquoi tout est ici musical

Sasa Stanisic nous livre un roman puissamment musical. Les trompettes, les flûtes et les percussions se mêlent gaiement au chant rauque de l'arrière grand père, qui pendant le repas familial conte une histoire aux petits enfants, s'endort bruyamment puis repart de plus belle après une sieste momentanée. Aucun chant, aucune musique n'est dite ou jouée au hasard. Les chants racontent les batailles perdues ou gagnées, les belles femmes conquises (Emina, la benne Emina, aux cheveux flottants) et les paysages montagneux et fluviaux de la belle Bosnie. Ce roman se présente à la fois comme un récit de voyages et un récit sédentaire, où les gens partent mais les souvenirs restent. 

Il en ressort un calme mélodieux, malgré les horreurs racontées et les balles perdues. Une envie de rester joyeux, de continuer sa vie, de faire des visites à grand père Slavko au cimetière après la guerre, et de finalement retrouver, (où est-ce un rêve?), Asija au bout du fil. 

Aller plus loin

A lire

  • Stanišic, Saša, Le Soldat et le gramophone, Livre de poche, 2010. 

Sur Nouvelle Europe

 

Source photo : Page de couverture du roman Le Soldat et le gramophone ainsi que Le vieux pont sur la Drina, Visegrad, par Aleksandar Bokicevic

 

 

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